Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste. Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie, je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.» Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec cette idée: «Il faut que je sois un Brutus».
Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée. Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré; la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»
Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime inutile, est d'une rare grandeur.
PHILIPPE.
«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?
LORENZO.
«Pourquoi? tu le demandes?
PHILIPPE.
«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu?
LORENZO.