J'ai été à Dumfries, et après une seconde visite, je serai décidé au sujet d'une ferme dans ce pays. Je n'ai pas beaucoup d'espoir, mais comme mon frère est un excellent fermier et est en outre un homme excessivement prudent et calme (qualités qui dans notre famille ne sont le partage que du frère cadet), je suis déterminé, si mon affaire de Dumfries échoue, à retourner en société avec lui et, en choisissant notre temps, à prendre une autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m'attends à de grands compliments pour ce très prudent exemple de mon insondable, incompréhensible sagesse[807]

Il est vraisemblable que cet arrangement eût été la chose la plus heureuse pour lui. Matériellement, la direction de la ferme eût gagné à être entre les mains d'un homme doué des qualités de vigilance et d'assiduité qui faisaient défaut à Burns. Et ce qui est plus important encore, celui-ci aurait eu près de lui un soutien moral et un exemple. Il aurait retrouvé dans Gilbert le frère des jeunes années, l'ami, le confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait être parfois un reproche et dont le dévouement était une force. Quelque chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses années de Mossgiel, aurait survécu dans cette association des deux frères. Il y avait tant de liens et de tendresse entre ces deux cœurs si différents, l'ardeur de l'un eût été tempérée par la sagesse de l'autre. Gilbert prenant la responsabilité, Robert aurait donné son travail et gardé sa liberté d'esprit. On aurait peut-être revu des mois comme ces mois extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de Dumfries ne devait pas échouer.

Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais état d'esprit, qu'elles contribuaient à entretenir. Il semble que les succès et les triomphes de l'année précédente ne se soient pas renouvelés. La curiosité était satisfaite, l'intérêt amorti, l'enthousiasme tombé. On n'entend plus parler de réceptions, d'invitations, de salons. Une froideur, un éloignement sont intervenus entre le poète et la haute société. Il ne fréquente guère plus que des hommes de position sociale moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collègue de Nicol. Où est le temps où il faisait tourner toutes les têtes et augmenter le prix des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la façon dont il parle de la difficulté qu'il y a pour les grands à rester les amis d'hommes d'un rang plus humble.

«Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les personnes d'un rang élevé, pour conserver vivante une amitié avec un homme qui est de beaucoup leur inférieur. Les dehors, des choses tout à fait étrangères à l'homme, pénètrent lentement dans les cœurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de tous. Je ne connais qu'un seul exemple d'un homme qui pleinement et vraiment regarde «tout le monde comme un théâtre, et tous les hommes et les femmes comme de simples acteurs[808],» et qui, (en mettant de côté les saluts du cours de danse), n'estime ces acteurs, les dramatis personæ, qu'ils bâtissent des cités ou plantent des haies, qu'ils gouvernent des provinces ou dirigent un troupeau, qu'en tant qu'ils remplissent leurs rôles. Pour l'honneur de l'Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald Stewart de Catrine[809]

Lorsqu'elle vient s'ajouter à l'incertitude de la vie matérielle, rien n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la défiance de soi, la méfiance de l'avenir, une détresse qui pénètre tout l'être. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit, comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui resserre ses efforts à maîtriser les conditions matérielles de la vie peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique à un but unique; il peut espérer les joies du travail et du succès s'activant l'une l'autre; s'il a de la volonté et de la santé, il a toutes chances, plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme veut vivre de deux vies superposées, lorsqu'il a dessein de n'établir la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d'elle une vie désintéressée, lorsqu'il estime sa réussite, non d'après ce que la première lui donnera mais d'après ce qu'il obtiendra de la seconde, celui-là peut bien être troublé. La chose qu'il entreprend est difficile, presque irréalisable. D'abord, parce qu'il est peu probable qu'il soit doué pour deux genres d'effort si différents. Puis, le temps et l'énergie qu'il portera d'un côté, il souffrira de l'enlever à l'autre; la victoire même ne tardera pas à lui sembler vaine et achetée trop chèrement. Ou bien il sera négligent ouvrier de la vie pratique; la misère arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dépensé à une besogne inférieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a usé son feu et son bronze pour un piédestal tandis qu'il n'en reste plus pour la statue. Burns sentait confusément qu'il entreprenait une chose impossible, car il n'y a guère de besogne qui ne demande les deux mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux désirs; ce manque de décision faisait naître l'inquiétude, et il en souffrait, se sentant très seul.

Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant, plein d'épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait pour la lutte: je m'enorgueillis d'être un poète et j'ai besoin qu'on me juge un homme sage; j'aimerais à être généreux et je désire être riche. Après tout, j'ai bien peur d'être un homme perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis qu'un pauvre mal-chanceux».

Pour clore les mélancoliques réflexions qui sont au bas de la feuille précédente, j'y ajouterai un morceau de dévotion, communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du Tisserand».

D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous!
D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous!
Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espère!
Debout et à nos métiers, mes gars[810].

La misanthropie que nous avons vue éclater à Mauchline et qui semblait s'être dissipée un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui murmure de nouveau des choses amères. Quelques jours avant cette lettre, il citait deux vers qu'on croirait écrits par Swift.

«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles paraissent être.