LOCHLEA.
1777—1784.
La nouvelle ferme de Lochlea se trouve à une distance de dix milles au Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfoncée dans les terres, non loin du village de Tarbolton, dont elle dépend. Ce n'est plus le décor de Mont-Oliphant, avec la route animée des voitures, et, derrière la route, la mer animée de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la capitale du comté. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines nues, dans un site borné et morose, à l'écart de tout chemin. Quelques arbres chétifs et d'aspect tourmenté se montrent çà et là au haut des pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De quelques sommets voisins, la vue se dégage et s'élargit; mais le mouvement humain fait péniblement défaut. Tarbolton lui-même est à l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures affaissées sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misère et l'abandon. La population, à un des derniers recensements, ne dépassait guère huit cents habitants[57]. Et pourtant là est le cabaret que Burns a fait trembler d'éclats de rire, la loge maçonnique où les séances se prolongeaient jusqu'à cinq heures du matin, le cimetière où tant d'éloquence et d'ironie fut dépensé dans des discussions religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais à quelque distance, le pays, boisé, parsemé de vieilles résidences et de parcs, coupé par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants, propices aux rencontres amoureuses.
Le séjour à Lochlea, qui fut de sept années, compte peu dans l'œuvre de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de son frère: «les sept années que nous vécûmes dans la paroisse de Tarbolton ne furent pas marquées par un grand avancement littéraire[58].» Si la production, dont une partie n'a pas été conservée, fut peu considérable, l'effort fut continuel et le progrès immense. C'est une période de formation plutôt que de création, et dans laquelle il faut chercher plutôt des germes que des résultats. Au point de vue du caractère, c'est également une époque importante et décisive. «C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements furent posés de certaines habitudes dans le caractère de mon frère, qui, plus tard, ne devinrent que trop proéminentes, et que la malice et l'envie ont pris plaisir à exagérer[59].» Et Robert, lui-même, se rappelant ces jours en apparence insignifiants, écrivait: «C'est pendant cette époque climatérique que ma petite histoire est le plus pleine d'événements[60]»; non pas d'événements extérieurs et bruyants comme ceux qui, plus tard, se présentent dans sa vie; mais de ces petits faits intérieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se révèle, et qui grandissent dans les souvenirs jusqu'à y envahir et y étouffer tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un événement plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'épi.
La vie continua toujours la même pour la famille, une vie de labeur et de frugalité. Les premiers temps furent tolérables. «Pendant quatre années nous y vécûmes confortablement,» dit Robert[60]. Ce dut être un soulagement après la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait. Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres ouvriers, d'où on défalquait les objets de vêtement fabriqués dans la maison par la mère et les sœurs.[Lien vers la Table des matières.]
I.
LA JEUNESSE. — LES PREMIERS AMOURS.
Dès le début de cette période, on retrouve Burns devenu homme. C'est un beau gars, de taille moyenne, robuste, carré, agile quoique d'une structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs, les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux yeux noirs, larges, hardis, étincelants, «pleins d'ardeur et d'intelligence[61]»; «sa physionomie avait à première vue un certain air de lourdeur mêlé à une expression de profonde pénétration et de réflexion calme qui touchait à la mélancolie[61]». C'est son expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il prend, avec une rapidité et une force extraordinaires, le reflet de toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu'à toutes les éloquences que l'amour ou la colère peuvent prêter à une face humaine. Il est impossible de voir ce garçon sans le remarquer. Il est même une manière de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est entouré d'une sorte de notoriété; on s'occupe de lui; les uns l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-même n'est pas fâché d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille d'une façon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux liés derrière; c'est le dimanche à l'église qu'il se montre ainsi. Les filles se chuchotent: «C'est Robie Burns»; les gars le regardent avec admiration et envie; ils désirent faire sa connaissance. Il est le lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son compagnon à cette époque: «M. Robert Burns était depuis quelque temps dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un certain assaisonnement satirique, qui était mêlé à son génie comme à tous les génies poétiques, tout en faisant éclater de rire le cercle rustique, ne laissait pas d'amener à sa suite sa compagne naturelle: une défiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient ses principes. Il portait la seule chevelure nouée qu'il y eût dans la paroisse, et à l'église, il drapait son plaid, qui était d'une couleur particulière, feuille morte je crois, d'une manière particulière autour de ses épaules. Ces notions et son extérieur eurent une influence si magique sur ma curiosité qu'ils me rendirent très désireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant très bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou préméditée. Par lui je fus présenté non seulement à son frère mais à toute cette famille où, au bout de peu de temps, je fus un visiteur fréquent, et, je le crois, bienvenu[62].» On devine, dans cette affectation de vêtement, quelque chose de théâtral. M. Robert Stevenson l'a bien remarqué, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera marié, père de famille, on le retrouve dans un costume encore plus extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un ceinturon et une grande rapière écossaise au côté. «Il aimait, dit-il, à s'habiller pour le plaisir de s'habiller»[63]; et le critique observe finement qu'il y a là une marque fréquente chez les tempéraments artistiques. Il eût pu ajouter qu'elle est faite d'une disposition à vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de l'activité de l'imagination et d'un besoin de se distinguer, et résulte d'un mélange complexe de vanité, de paradoxe, de logique et de bravoure.
Au milieu de ce monde villageois où il se sentait aisément le chef, où sa supériorité était acceptée, il marchait avec assurance. Mais dès qu'il se trouvait avec des étrangers, surtout lorsqu'ils étaient d'une position supérieure à la sienne, il devenait taciturne et se repliait en une observation méfiante. Il avait ce mélange de timidité et d'orgueil que bien des gens supérieurs, accoutumés à se sentir les maîtres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau. Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en prendre possession. Ainsi faisait-il: il écoutait, il observait, et quand dans son coin il avait jaugé ces nouveaux venus il sortait de ce silence et du même coup prenait le haut du pavé dans la conversation. L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est très formelle à cet égard. On retrouve, encore là, exprimée par un homme dont la déposition dénote un observateur expert et soigneux, la différence qu'il y avait entre les deux frères; elle confirme assez bien la remarque de Murdoch: «Gilbert et Robert étaient certainement très différents d'apparence et de façons, bien qu'ils possédassent tous deux de grandes capacités et un savoir peu commun. Gilbert, dans la première entrevue que j'eus avec lui à Lochlea, était franc, modeste, bien renseigné et communicatif. Le poète semblait distrait, soupçonneux et sans aucun désir d'intéresser ou de plaire. Il demeura très silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prît aucune part à l'entretien, je le surpris fréquemment en train de me scruter pendant ma causerie avec son père et sa mère. Mais plus tard quand la conversation, qui était sur un sujet de médecine, eut pris le tour qu'il souhaitait, il commença à s'y engager, déployant une dextérité de raisonnement, une subtilité de réflexion, et une familiarité avec des sujets au delà de sa portée, dont son visiteur ne fut pas moins charmé qu'étonné[64].»
Ces premières années de Lochlea, non seulement elles sont intéressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualités et de défauts qui devaient se développer et rendre plus tard illustre et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime à y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillité qu'ait connu cette famille persécutée du malheur, un répit entre la misère de Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas à venir. Pendant quelque temps, on connut presque le bien-être. Et pour Burns lui-même, c'est un temps de joie et de pureté de cœur. Nous aurons la gaieté de Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus près du défi que de la joie, l'éblouissement d'Édimbourg, l'assombrissement d'Ellisland et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphère joyeuse et légère. Il aura de plus éclatants moments, mais souvent avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs nuées. On aime à se le représenter, serein, avec ses regards si éloquents où ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se précipitant, comme il le faisait, en toutes choses, impétueusement dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou manier une faux. Avec cela, plein de bonté pour les gens et les bêtes. Son frère avait un peu de la sévérité du père, mais, lui, sous son enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot d'encouragement prêt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre grondait, «ô homme! vous n'êtes pas fait pour ce jeune peuple,» disait-il[65]. Les animaux eux-mêmes semblaient sentir en lui une indulgence plus grande: on peut être sûr qu'il leur causait amicalement et que le Salut de Nouvelle Année du Vieux Fermier à sa vieille jument n'est pas autre chose qu'une de ces conversations.
Et quels flots de poésie, de gaieté, d'éloquence, d'humour, de fantaisie, répandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout cela débordant, jaillissant, étincelant, intarissable, plein de bonds joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau écossais qui saute autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les œuvres, chez lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prétendent que sa conversation était égale, sinon supérieure à sa poésie; et elle n'eut jamais plus de gaieté qu'à Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours où, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces heures passées dans un marécage. Il était vraiment l'étonnement et la gaieté de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inépuisables à raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour, passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu à peu autour de lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se laissent tomber à terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargés de déblayer l'auge où tombe la farine, absorbés à l'entendre, la laissent s'emplir jusqu'à ce que la meule s'engorge et s'arrête. Ailleurs, c'est le forgeron qui, le marteau levé, l'écoute jusqu'à ce que le morceau de fer qu'il avait sur l'enclume se refroidisse. C'était à la forge surtout, le lieu de réunion du village, qu'il fallait le voir. Chaque fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle autour de lui et écouter les histoires qu'il inventait et racontait, de façon à les secouer de gaîté ou à leur arracher des larmes[67]. C'était vraiment un poète par nature que cet homme qui composait, pour des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la littérature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait à pleine main des récits dont la Mort et le Dr Hornbook et Tam de Shanter peuvent nous donner une idée. On croirait à peine à une telle puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques années, si plus tard les hommes distingués et critiques qui l'entendirent à Édimbourg n'étaient aussi d'accord pour reconnaître que sa conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces souvenirs du Dr Mackenzie la première déposition, faite par un esprit cultivé, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. «À partir de la période dont je parle, je pris un vif intérêt à Robert Burns et, avant de connaître ses pouvoirs poétiques, je m'aperçus qu'il possédait de très grandes capacités intellectuelles, une imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance profonde de beaucoup de nos poètes écossais et une admiration enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Même alors, sur les sujets qu'il connaissait, sa conversation était riche en figures bien choisies, animée et énergique. À la vérité j'ai toujours pensé que personne ne pouvait avoir une juste idée de l'étendue des talents de Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68].» On voit ainsi peu à peu l'homme grandir et la force de cet esprit s'imposer à tous autour de lui.
Cependant les choses de l'esprit continuaient à l'attirer. Il portait toujours quelque livre dans sa poche. C'était l'Homme de Sentiment de Mackenzie, le Tristram Shandy de Sterne, les œuvres du vieux poète écossais Adam Ramsay, c'était surtout sa chère collection de chansons. Il continuait à les lire avec le même soin; il prenait dans cette habitude une sûreté critique qui paraît dans les notes qu'il a mises aux vieilles chansons écossaises, et à la façon dont il juge les siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on entrait à la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait le père et les fils un livre à la main[69].