«Ah! Sylvander! il faut que mon repos souffre; le vôtre ne le peut pas. Vous pensez que vous avez raison d'aimer Clarinda; toute l'éloquence de Sylvander ne peut me persuader qu'il en est ainsi. Si seulement j'étais libre..., oh! comme je m'abandonnerais à tous les délices de l'amour innocent. Il est, je le crains, trop tard pour parler ainsi, après nous être tellement abandonnés, mais si Sylvander voulait abriter son amour sous le costume permis de l'amitié, Clarinda serait beaucoup plus heureuse!
Demain, as-tu dit? Le temps est court, désormais; n'est-ce pas trop souvent? Est-ce que les douceurs les plus délicates ne lassent pas le plus vite[865]?»
À lire ces singuliers aveux, exprimés avec une naïveté qui n'est ni sans grâce, ni sans innocence, et qui touchent en faisant un peu sourire, on est tenté d'aller trop rapidement à une conclusion qui paraît inévitable. Mais il y a dans des lettres postérieures des passages qui précisent et limitent la portée qu'il convient d'y attacher et surtout qui mitigent les conséquences qu'on pourrait témérairement en tirer.
«Hier j'étais heureux d'un bonheur «que le monde ne saurait donner». Ce souvenir m'embrase, mais c'est une flamme que «l'Innocence contemple avec un sourire,» tandis que l'Honneur se tient à côté comme une sentinelle sacrée. Votre cœur, vos désirs les plus chers, vos souhaits les plus tendres, tout cela vous appartient, vous pouvez en disposer: votre personne est inapprochable, par les lois de votre pays, et il ne vous aime pas comme je le fais, celui qui vous rendrait malheureuse.
Vous êtes un ange, Clarinda, vous n'êtes assurément pas un être mortel «que la terre possède». Embrasser votre main, vivre de votre sourire, est pour moi un bonheur plus exquis que les faveurs les plus chères que les plus belles du sexe, vous exceptée, peuvent accorder[866]».
Ce n'est pas là sûrement, le langage d'un amant à sa maîtresse. Quelque difficile qu'ait été la lutte, Clarinda en sortit donc, pour le moment, victorieuse. Elle fut capable du douloureux effort de résister à une des paroles les plus éloquentes qui aient jamais assailli le cœur féminin, et de l'énergie plus profonde encore de faire taire en elle-même des désirs complices. Elle fit davantage. Elle parvint, jusqu'à un certain degré et pendant un certain temps, à amener Burns à cette façon d'amour platonique, bien qu'il protestât de toutes ses forces qu'il était anti-platonique, et il l'était.
Cette situation ne pouvait durer. Il est imprudent de vivre dans le vertige, toujours au bord du précipice, à deux doigts de la chute. Un rien suffit pour que la tête tourne ou que le pied glisse. Clarinda, à qui le bon sens ne manquait pas, s'en rendait compte. Constamment, elle revient sur le même sujet, essayant de ramener des transports qu'elle avait à réprimer aux allures de l'amitié qui se modèrent d'elles-mêmes, comme si on pouvait arrêter dans sa marche une passion qu'on n'a pas su anéantir à son début. Les forces pour la combattre ont diminué de toutes celles qu'elle a prises; lorsqu'on s'aperçoit qu'elle est devenue dangereuse, on est devenu impuissant. Il semble que Clarinda fut lentement gagnée, lentement vaincue, par cette insensible et irrésistible faiblesse. Vers la fin de la correspondance, ses objections, qui restent les mêmes, sont faites d'une voix moins ferme, sur un ton qui devient soumis et comme plaintif. La pauvre et vaillante femme parle comme ces personnes de qui la force se retire, et qui répètent avec douceur ce qu'elles disaient tout à l'heure avec énergie.
Il n'y a pas un sentiment dans votre chère dernière lettre qui ne doive rencontrer l'approbation de tous les esprits justes, sauf un seul, «que je peux disposer de mon cœur, de mes plus tendres désirs». Il est vrai qu'ils ne sont pas, qu'ils ne sauraient être placés sur celui qui aurait dû les posséder, mais dont la conduite (je n'ose pas en dire davantage contre lui) les lui a justement fait perdre. Mais n'est-ce pas être trop près d'enfreindre les obligations sacrées du mariage que d'accorder son cœur, ses souhaits et ses pensées à un autre? Quelque chose, dans mon âme, me murmure que cela approche du crime. J'obéis à cette voix. Laissez-moi mettre tous les sentiments affectueux dans le lien permis de l'Amitié. S'ils sont accompagnés d'une ombre de sentiment plus tendre, qu'ils soient versés dans le sein d'un Dieu miséricordieux! Si l'aveu de mon amitié la plus ardente, la plus sincère, ne vous satisfait pas, le devoir défend à Clarinda de faire davantage! Sylvander, je ne m'attends pas à être jamais heureuse ici-bas! Pourquoi ai-je été formée si susceptible d'émotions auxquelles je n'ose pas céder?[867]
Plus loin, dans un passage singulier, qui n'est pas sans une sorte de beauté ni sans force et sincérité de sentiment, quoique un peu artificiel de forme, elle s'écrie:
«Sylvander, je crois que notre amitié sera durable; sa base a été la vertu, une similitude de goûts, d'émotions et de sentiments. Hélas! l'idée de cent milles d'éloignement me fait trembler. À peine m'écrirez-vous une fois par mois, et d'autres objets affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis le croire. Oh! que les scènes de la nature vous rappellent Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa destinée; en été, l'ardeur, la cordiale ardeur de son amitié; en automne, ses riches désirs que tous aient l'abondance; et que le printemps vous mette dans l'esprit l'espérance que votre amie puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie et revivre pour goûter un renouveau de bonheur! Après tout, Sylvander, les orages de la vie «passeront rapidement et un printemps sans fin enveloppera tout.» Là, Sylvander, je crois que nous nous retrouverons. L'amour là n'est pas un crime. Je vous y donne rendez-vous. Ô Dieu!—je ne puis plus tenir ma plume[867].»