Vers le 10 mars, Burns retourna à Édimbourg, afin d'y faire ses préparatifs pour s'en éloigner définitivement. Il y resta seulement une quinzaine de jours, qu'il employa, avec une grande activité, à arranger plusieurs affaires importantes pour lui. La principale était le règlement définitif de son compte avec son libraire Creech. Après quelques lenteurs de la part de celui-ci, Burns reçut enfin presque tout ce qui lui revenait de la publication de ses poèmes. Il y a quelques divergences dans l'estimation de la somme qui lui revenait ainsi. Burns lui-même écrivait au Dr Moore: «Je crois qu'en y comprenant 100 livres de droit d'auteur, je réaliserai environ 400 livres et quelque chose en plus; et même une partie de ceci dépend de ce que le gentleman (Creech) a encore à régler avec moi[904]». William Nicol racontait plus tard que Burns lui avait dit qu'il avait reçu 600 livres pour sa première édition d'Édimbourg, plus 100 livres de droit d'auteur[905]. Currie, d'après Gilbert, évaluait les profits à 500 livres. Pour rapprocher ces sommes, assez peu différentes après tout, il suffit de penser qu'en employant le mot «réaliser», il avait défalqué les dépenses faites pendant ses séjours à Édimbourg et ses voyages. On peut, avec vraisemblance, estimer à 380 ou 400 livres, la somme qu'il retirait de ses poèmes. C'est avec ces ressources qu'il devait commencer sa vie. Une autre affaire fut la signature du contrat de sa ferme. Il choisissait décidément la ferme d'Ellisland. Mr Miller, le propriétaire, lui accordait un bail de 76 ans, moyennant une rente annuelle de 50 livres pendant les trois premières années, et de 70 livres pour les suivantes. Toutes ces occupations remplirent la quinzaine pendant laquelle il resta à Édimbourg. Dans cet affairement il dut, dit Chambers, recevoir de chez lui une série de lettres lui annonçant d'abord que Jane Armour venait d'accoucher de deux jumeaux, puis que les deux petits êtres étaient morts presque aussitôt[906].
Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec Clarinda avait repris. Mais il est évident que la flamme n'était plus ce qu'elle avait été et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien que parfois écourtées ou différées par les démarches multiples qui absorbaient ses journées. Les lettres sont pressées et contiennent plus de renseignements sur ses préoccupations d'affaires que de sentiment. La dernière seule, écrite le vendredi 21 mars, se ranime et retrouve un peu du ton des anciennes lettres.
Je viens de rentrer et j'ai lu votre lettre. La première chose que j'ai faite a été de remercier le Divin Ordonnateur des événements de m'avoir réservé le bonheur de vous connaître. La vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur à celui ou à celle qui s'y aventure seul! Pour moi, j'ai ma très chère compagne de mon âme: Clarinda et moi ferons notre pèlerinage ensemble. Partout où je serai, je lui ferai savoir ce qui m'arrive, ce que j'observe dans le monde qui m'entoure et quelles aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours, un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons.
Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d'un homme qui vous aime, qui vous a aimée et qui vous aimera jusqu'à la mort, à travers la mort et pour jamais? Ô Clarinda, que ne dois-je pas au ciel pour m'avoir donné une perfection comme vous! Je pense à vous comme un avare compte et recompte son trésor! Dites-moi, vous étiez-vous étudiée à me plaire hier soir? Sûrement vous m'avez charmé jusqu'au ravissement. Combien je suis riche, moi qui ai un trésor tel que vous! Vous me connaissez; vous savez comment me rendre heureux, et vous y réussissez, Dieu vous accorde
longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.
Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fenêtre: c'est l'étoile qui me guide vers le paradis. La plus grande saveur de tout est que l'Honneur, que l'Innocence, que la Religion sont les témoins et les protecteurs de notre bonheur. «Le Seigneur Dieu sait» et peut-être «Israël connaîtra» mon amour et votre mérite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous dans mes prières.
Même dans cette déclaration suprême, le caractère littéraire de son amour reparaît dans l'offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel d'une revue, qui transforme une maîtresse en lectrice et fait d'une correspondance d'amour une sorte d'abonnement à un magazine. Clarinda sans doute aurait mieux aimé une parole de tendresse pour elle que des feuilles de remarques sur le monde.
L'entrevue fixée dans la lettre eut lieu le 22 mars, dans la maison de Clarinda. Ce fut probablement la dernière rencontre des deux amants, «Il faut en croire le poète, dit ironiquement Scott Douglas[907], quand il dit que l'Honneur, l'Innocence et la Religion furent les témoins et les protecteurs de leur bonheur». L'ironie est injuste. Il est étonnant que ce chercheur si soigneux et si sagace ne se soit pas rappelé le passage d'une lettre qu'on verra plus tard, écrite par Burns à Clarinda, et qui prouve que celle-ci sut imposer jusqu'au dernier moment, à cet homme emporté, la réserve et le respect[908]. Ces adieux remuèrent profondément Burns. «Pendant ces huit derniers jours, écrivait-il le lendemain de son départ, j'ai eu positivement la tête égarée[909]». Malgré d'éloquentes promesses de constance, cet éloignement était triste parce qu'il était difficile qu'il ne fût pas définitif. Au milieu de leur volonté et de leur espérance de rester l'un à l'autre, les deux amants pouvaient-ils ne pas sentir que la vie les reprenait, les séparait, les entraînait loin l'un de l'autre?
On est ici au point pour juger cette étrange correspondance qui n'aura plus que quelques lettres. À dire vrai, celle de Burns est de la pure déclamation. La forme constamment oratoire, les apostrophes incessantes à Dieu et à la nature, la phrase pompeuse, l'enflure du ton, la rendent insupportable. Ces lettres ont l'air de péroraisons. Lui dont les autres productions doivent d'être si fortes à la réalité dont elles sont pleines, est ici en dehors de la réalité; les faits n'apparaissent presque pas, à peine comme prétexte à des variations ou à des lieux communs. Sans doute il y a des passages mouvementés, lancés par une main robuste, et c'est peut-être par eux qu'on peut le mieux entrevoir l'orateur qu'il y avait en lui. Mais ce sont des traces de talent égarées dans la prétention et l'emphase. Et comment en arriva-t-il là? Mr Hately Waddell, dont l'admiration pour cette correspondance nous semble excessive, a une remarque qui va au vrai des choses. Il dit qu'elle est faite de rivalité et il en explique l'exagération par l'emportement de gens qui jouent l'un contre l'autre et s'animent[910]. Cela est vrai pour Burns. Il y a de sa part un effort pour éblouir sa correspondante, pour avoir le dessus dans un exercice littéraire. Il se mit dès le premier jour dans le faux en faisant d'une affaire d'amour une question d'amour-propre. Aussi ne réussit-il pas. La correspondance de Clarinda est de beaucoup supérieure à la sienne. Si on la débarrasse de quelques développements à la mode, dont quelques-uns sont après tout fort jolis, elle reste autrement naturelle et sincère. Autant les lettres de Burns sont vagues et monotones, autant celles-ci sont précises, variées, pleines de ceux qui s'écrivent, pleines de ces petits faits qui sont la vie et ne semblent pas méprisables à ceux qui les vivent. C'est par elles qu'on peut suivre les péripéties et pénétrer dans les seconds plans de cette aventure. Elles ont la variété naturelle d'une conversation. À chaque instant, il s'y rencontre de fines remarques, des coins délicats de coquetterie ou de sensibilité féminines; parfois aussi de sages et prudents conseils, tout solides de bon sens. Il y a surtout de la sincérité et des passages véritablement dramatiques où l'on sent bien le trouble et le tumulte d'une âme qui, somme toute, n'était pas vulgaire. Il y a bien un peu d'affectation littéraire, généralement au début des lettres, mais qui ne dure pas, qui ne tient pas, et fond, dès que le sentiment vrai se montre, comme le givre répandu sur le bord matinal du jour disparaît au premier soleil. La correspondance de Burns ne vaut pas mieux que la plupart des lettres d'amour écrites par des hommes; celle de Clarinda aura sa place dans la collection charmante de lettres écrites par les femmes, sous la dictée de leur cœur.
C'est qu'au fond Burns n'aima pas Clarinda et qu'elle l'aima; ou plutôt ils s'aimèrent de façon différente. Lui fut attiré vers elle par l'élégance extérieure, par un raffinement auquel il n'était pas habitué, et qui lui sembla délicieux. Il n'aima d'elle que la culture, le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette de l'âme. Il ne pénétra pas jusqu'à cette âme elle-même, qui était saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces intuitions pénétrantes dont son sexe est capable, laissant de côté toutes les conditions extérieures, alla jusqu'au fond même de sa nature et l'aima pour ce qu'il avait en lui de génie, de flamme et de générosité. Quelles que fussent les différences de rang et de façons, elle vit que cet homme était plus grand que les autres, fait d'une plus forte étoffe. Elle conçut un sentiment profond qui ne se démentit pas et qui malgré les déboires, l'absence et les années d'une longue vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu'un épisode qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l'existence de Clarinda un événement unique, souverain, qui la domina à partir de ce jour. Ce ne fut pour lui qu'un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une tristesse, et, quand l'âge eut mis en elle sa sérénité, un culte.