L'épisode de la petite moissonneuse n'avait été qu'une de ces aspirations vagues dont tous les cœurs de seize ans sont troublés, et l'épisode de Kirkoswald un premier essai. C'est à Lochlea qu'aimer devint l'habitude et l'état normal de son âme. Quand il y arriva, il était gauche et timide; il confesse «qu'au commencement de cette période, il était peut-être le garçon le plus lourd et le plus empêtré de toute la paroisse[74].» Mais cela ne devait pas durer et il ne devait pas tarder à prendre sa place, soit comme héros, soit comme confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des environs. Il y apporta bientôt la désinvolture et la sûreté d'un maître. Il avait ce don de familiarité rieuse et railleuse qui est la clef qui ouvre le plus de cœurs féminins. «Après le début de mes relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions souvent à l'église, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles à l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces promenades j'ai été souvent frappé de sa facilité à s'adresser au beau sexe et mainte fois, quand j'étais tout confus et ne savais comment m'exprimer, il était entré en conversation avec elles avec la plus grande aisance et la plus grande liberté; c'était généralement la mort de notre conversation, si agréable fût-elle, que de rencontrer une connaissance féminine[75].» Burns d'ailleurs a raconté lui-même comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres:

Bien au delà de toutes les autres impulsions de mon cœur était un penchant pour l'adorable moitié du genre humain[76]. Mon cœur était du pur amadou et était continuellement enflammé, par une déesse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les campagnes de ce monde, ma fortune était diverse. Tantôt j'étais reçu avec faveur, tantôt mortifié par un échec. À la charrue, à la faux et à la faucille, je ne craignais pas de rival, je défiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais préoccupé de mon labeur que pendant que j'y étais employé, je passais mes soirées d'après mon cœur. Un jeune campagnard conduit rarement une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je possédais un zèle, une curiosité et une dextérité intrépide qui me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions, et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir à être dans le secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton que jamais homme d'État en a ressenti à connaître les intrigues de la moitié des cours d'Europe. La plume que je tiens à la main semble connaître instinctivement ce sentier familier de mon imagination, et j'ai de la peine à l'empêcher de vous donner une couple de paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles habitants de la ferme ou de la chaumière. Mais les graves fils de la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvreté, ce sont des matières de la plus sérieuse nature: pour eux, l'espoir ardent, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes et les plus délicieuses parties de leur bonheur[77]

Les occasions ne lui manquèrent pas. Quand on regarde d'un peu près la vie rurale de son temps, on est surpris de la quantité d'intrigues qui allaient leur train dans ces petits villages, de ferme à ferme, sous la stricte surveillance presbytérienne. La façon dont ces intrigues se passaient est un trait de mœurs écossaises qui ne manque pas d'une certaine grâce rustique. Après une rude journée à la charrue ou au fléau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus, jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le grave Lockhart, a retracé, avec complaisance, la manière dont les choses se passaient. «Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit sa tendre recherche d'une façon dont les jeunes citadins peuvent trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la journée sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints longs milles écossais, jusqu'à la résidence de sa maîtresse. Au signal d'un coup donné à sa fenêtre, celle-ci sort pour passer une heure ou deux sous la lune d'été ou, si le temps est âpre, (circonstance qui n'empêche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle. Ce «chappin' out», comme ils l'appellent, est une coutume dont les parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne l'approuvent pas. Et les conséquences sont très rares et beaucoup plus fréquemment inoffensives que ne sont disposées à se l'imaginer les personnes qui ne sont pas familières avec les mœurs et les sentiments de nos paysans[78].» Ceci est peut-être moins sûr. À consulter les registres de la paroisse, à lire les épîtres de Burns et à suivre toute sa vie, il ne paraît pas que les paysans écossais—dans ces environs du moins—fussent plus habiles qu'ailleurs à brider l'amour. C'est sur des expéditions de ce genre que sont composées les quelques-unes des premières et des plus jolies choses de Burns.

Derrière ces collines là-bas, où le Lugar coule,
Parmi de nombreux moors et marais, Ô,
Le soleil d'hiver a clos le jour,
Et je vais retrouver Nannie, Ô.

Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;
La nuit est à la fois noire et pluvieuse, Ô;
Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,
Et, par delà les collines, vers Nannie, Ô.

Ma Nannie est charmante, douce et jeune,
Sans ruses artificieuses pour vous attirer, Ô;
Le malheur tombe sur la langue flatteuse
Qui séduirait ma Nannie, Ô!

Son visage est joli, son cœur est sincère,
Aussi innocente qu'elle est gentille, Ô.
La pâquerette, qui s'ouvre humide de rosée,
N'est pas plus pure que Nannie, Ô.

Je ne suis qu'un jeune paysan,
Et il y a peu de gens qui me connaissent, Ô;
Mais que m'importe combien peu ils sont,
Je suis toujours bienvenu chez Nannie, Ô.

Toutes mes richesses sont mes gages,
Et il faut que je les gère avec soin, Ô;
Mais les biens de ce monde ne m'inquiètent pas,
Toutes mes pensées sont: Ma Nannie, Ô.»

Notre vieux fermier se plaît à regarder
Ses moutons et ses vaches prospérer grassement, Ô;
Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,
Et n'ai d'autre souci que Nannie, Ô.