«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un marché auquel je ne perdrai pas....

Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche à tout événement[976]

Enfin, vers les derniers jours du même mois, il écrivait à M. Graham qui, en réponse à sa demande, lui avait promis son patronage et sa protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de ses craintes:

«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a délivré, cela serait une récompense de votre bonté.

Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne pourrais payer....

Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premières années, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai avoir un an et peut-être plus d'avance sur la mauvaise période[977].

Ainsi, à mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que chaque champ rendait, ses appréhensions devenaient plus vives. Lorsqu'après la dernière javelle, les moissonneurs, rassemblés sur l'éminence la plus proche, proclamèrent par trois hourrahs que la moisson était terminée, et jetèrent leurs faucilles en l'air, il ne lui restait plus guère d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un cœur soucieux à la fête de la rentrée des grains, au Kirn jovial, et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui remplissaient jadis la maison. Ces scènes sombres, qui avaient bouleversé son esprit d'enfant et l'avaient laissé plein d'épouvantes, voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-même! Elles lui inspiraient d'autant plus de terreur que, désormais, elles ne le menaçaient plus seul.

«Mes soucis croissants dans celle contrée qui m'est encore étrangère, des conjectures sombres dans la noire perspective de l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la cible plus large que je présente au malheur avec une femme et des enfants... je pourrais m'abandonner à ces réflexions, jusqu'à ce que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui corroderait le fil même de la vie[978]

Heureusement, la moisson une fois terminée et rentrée, Jane Armour vint enfin le rejoindre vers le commencement de Décembre. Elle lui apporta un peu d'affection et de bien-être, dont il avait grand besoin. La ferme n'était pas encore aménagée pour les recevoir. Ils se logèrent, en attendant, dans un bâtiment situé au pied d'une vieille tour démantelée, sur un terrain entouré d'un côté par la Nith, de l'autre par une tranchée, et que, pour cette raison, on appelait l'Île[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson alerte, un peu effrontée, mais pleine de crânerie et de belle humeur et qui fait plaisir après tant de confidences découragées.

J'ai une femme pour moi seul,
Je ne partagerai avec personne;
Personne ne me fera cocu,
Je ne ferai cocu personne.