Et veut-on voir quel était le ton moral de cette famille? Au moment même où Burns écrivait cette page, là-bas, dans la vieille maison de Mossgiel, Gilbert envoyait à son aîné une lettre de souhaits, qui avait aussi sa beauté. Elle était grave, nue, austère comme lui. Elle fait contraste avec les interrogations éloquentes qui partaient d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui sont pareillement très élevés. Elle contient aussi, dans sa rigidité de forme, la souvenance émue des jours d'autrefois, de ces beaux jours fraternels de Mossgiel, déjà, déjà si loin.

Cher Frère.—Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés», je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera bien.

Votre mère et vos sœurs, avec le petit Robert, se joignent à moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à Mrs Burns, et vous prient de les rappeler, de même façon, au souvenir de William, la prochaine fois que vous le verrez[984].

Le calme de cet état d'âme et les loisirs de la saison, ce quelque chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient à des rêves de production. Il était bien résolu à ne pas se confiner dans sa besogne de fermier. Celle-ci était à ses yeux une nécessité inférieure. Il n'aimait plus beaucoup son métier qui, du reste, ne lui fournira plus guère d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec une sorte de dégoût.

«Quoi qu'il en soit, le cœur de l'homme et la fantaisie du poète sont les deux grandes considérations pour lesquelles je vis. Si des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la meilleure partie des fonctions de mon âme immortelle, j'aurais mieux fait d'être tout de suite une corneille ou une pie; car alors je n'aurais pas eu de plus hautes idées que de briser des mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs sur les portes de granges ou des canards sauvages, créatures avec lesquelles je changerais de vie à n'importe quel moment[985]

Il espérait confusément, comme lorsqu'on espère parce qu'on est disposé à l'espérance. Quelquefois il se figurait que son existence de fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.

En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois à peu près en sûreté: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai une commission dans l'Excise qui, à n'importe quel moment, me procurera du pain[986].

Certains jours, quand il était particulièrement bien disposé, il voyait cette perspective de l'Excise s'élargir, aboutir à une vie d'aisance et où il pourrait se donner entièrement à la poésie.

Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aisée: j'ai une commission d'employé dans l'Excise et je vis au milieu d'une circonscription de campagne. Ma demande à M. Graham, qui est un des commissaires de l'Excise, était, si cela est en son pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'étais très confiant, je pourrais espérer qu'un de mes hauts patrons pourra me procurer une nomination de la Trésorerie comme surveillant, inspecteur général, etc. Alors, sûr de mon existence, «à toi douce poésie, délicieuse vierge», je consacrerais mes jours futurs[987].

Il fallait que l'espérance fût très montée en lui, car il allait jusqu'à se figurer une vie très sage qu'il caractérisait en termes excellents.