«Je suis harassé de fatigue à en mourir. Ces deux on trois derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles à cheval par semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de poésie[1049]

«Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas vous avoir écrit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misérable et maudit, condamné à galoper au moins 200 milles toutes les semaines, à inspecter de sales réservoirs et des barils couverts d'écume. Où trouverais-je le temps d'écrire et le moyen d'intéresser qui que ce soit[1050]

Les mêmes allusions reviennent constamment et se continuent.

«C'est à cause de la presse sans trêve de mes occupations que je ne vous ai pas écrit, Madame, depuis longtemps....[1051]»

«Après une longue journée de labeur, de tourment et de souci je m'assieds pour vous écrire[1052]

«Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant de négligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer la vie affairée que je mène.... J'ai déposé ma plume d'oie et battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pensé à une commère de campagne, un jour de baptême; à une promise, le jour de marché qui précède son mariage; à un clergyman orthodoxe, le jour de la communion de Paisley; à une putain d'Édimbourg, un samedi soir; à un tavernier, le jour d'un dîner d'élection, etc., etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit l'Écriture-Sainte, circule ça et là comme un lion rugissant, cherchant, guettant qui il dévorera[1053]

Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'étaient pas les fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait à quelles prévenances et sollicitations sont exposés, surtout dans les campagnes, les employés des services publics. Les compagnons d'Excise, avec lesquels Burns faisait souvent ses tournées, étaient des hommes qui, pour la plupart, avaient la grossière capacité de boisson de l'époque. Quand ils arrivaient le soir à l'auberge, fatigués et mouillés, on ne connaissait pas de meilleur remède pour chasser le brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns eût sans doute pu résister à cet entraînement du métier, s'il avait été un employé ordinaire. Mais, partout où il arrivait, il était attendu, accueilli et fêté. On l'arrêtait au passage. «Du château au cottage, dit un de ceux qui l'accompagnèrent souvent dans ses excursions, chaque porte s'ouvrait à son approche, et le vieux système d'hospitalité à outrance, qui prévalait alors, rendait presque impossible à un invité, aussi sobrement qu'il fût disposé, de se lever de table dans le même état qu'il s'y était assis. Si Burns passait sur une grand'route, le fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait à côté de Jenny Geddes, jusqu'à ce qu'il eût persuadé au poète que le jour était assez chaud pour demander quelque rafraîchissement. S'il arrivait dans une auberge à minuit quand tout le monde était couché, la nouvelle de son arrivée circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes, l'aubergiste et ses hôtes étaient assemblés autour du feu, on apportait le plus large bol et on chantait:

«Que cette nuit soit à nous, qui sait ce qui vient demain[1054]

En même temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient des embarras et des tristesses qui le dévoraient. Ses appréhensions à propos de sa ferme étaient devenues une certitude. «J'ai fait mention à my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes étaient en vérité trop réelles; c'est un marché qui m'aurait ruiné sans cette heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055].» Il n'y avait plus à douter, plus à espérer. C'était de ce côté-là une partie perdue. Et comment aurait-il pu en être autrement? Même quand il se donnait tout entier à ses devoirs de fermier, l'entreprise ne prospérait guère. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les jours loin de chez lui, les choses allaient à l'abandon. Qu'est-ce qu'une ferme sans l'œil du maître, et d'un maître vigilant? Jane n'était pas femme à faire marcher la maison, en l'absence de son mari. «Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonnée aux domestiques. On pouvait, à la vérité, le voir pendant le printemps conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap blanc, contenant ses semences de blé, passé sur l'épaule, marcher à pas longs et mesurés le long de ses sillons ouverts et répandre le grain dans la terre. Mais sa ferme avait cessé d'occuper la plus grande partie de ses soins ou de ses pensées. Ce n'était plus à Ellisland qu'on pouvait généralement le trouver[1056].» Il perdait ainsi d'un côté une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De cette ferme, d'où ne sortait plus de joie et où n'était plus son travail, venaient des tracas et des tourments.[Lien vers la Table des matières.]

III.
MISÈRE, TRISTESSE, FAUTES.