Enfin, pour compléter ce chaos, vers le milieu de cette même année, au mois d'août 1791, on trouve une lettre à Clarinda qui, à la suite de leur demi réconciliation, lui avait envoyé des vers sur La Sympathie. Il lui disait:
J'ai lu votre très beau mais très pathétique poème—ne me demandez pas combien de fois et avec quelles émotions. Vous savez que «j'ose pécher mais non pas mentir!» Vos vers arrachent cette confession du plus profond de mon âme—je le dirai, répétez-le si vous le voulez—que j'ai plus d'une fois été la victime d'une conjoncture maudite de circonstances et que pour moi vous devez être à jamais
Chère comme la lumière qui visite ces tristes yeux[1087].
Il lui envoyait sa pièce sur Marie Stuart et il y ajoutait ces mots qui étaient redevenus de tendresse.
Telles furent, ma chère Nancy, les paroles de l'aimable mais malheureuse Mary. L'infortune semble prendre un plaisir particulier à darder ses flèches contre «les honnêtes hommes et les jolies fillettes». De cela vous aussi vous n'êtes que trop la preuve; puisse votre destinée future faire une brillante exception à cette remarque! Dans les mots d'Hamlet:
Adieu, adieu, adieu! Souviens-toi de moi![1088][Lien vers la Table des matières.]
IV.
LA VIE PROFONDE, LA PRODUCTION.
Lorsqu'on suit les phases attristantes de l'histoire de Burns, c'est un devoir de se souvenir que, devant nos jugements sociaux, quelques instants de faiblesse ruinent tout un fonds d'honnêteté, de travail, de bonté. Quelques écueils suffisent au mauvais renom d'une mer. Cependant elle remplit ses fonctions dans le jeu universel: elle contribue au flux; elle fournit aux nuées sa part d'averses fécondantes; elle nourrit des milliers d'êtres qui grandissent dans son sein, s'accouplent, se reproduisent, perpétuent et modifient les espèces; elle forme des dépôts qui seront plus tard des continents propres à des plantes nouvelles; elle a mille utilités plus profondes et encore indiscernées; ses bienfaits sont nombreux. Mais elle a deux ou trois récifs sur lesquels se sont brisées des galères, peut-être chargées de soldats; elle a quelques bas-fonds où s'est enlisé un navire qui portait peut-être de l'alcool ou de l'opium; quelquefois elle a des tempêtes. Alors, au jugement court des hommes, elle devient une mer malfaisante et redoutée. Ils ne pénètrent pas dans son œuvre continue; ils ignorent qu'il sort d'elle plus d'avantages que de désastres, même pour eux; et ils oublient que d'ailleurs leur mesure des choses est à leur taille. Hélas! il en est de même des vies humaines. Quelques fautes, quelques heures d'oubli, de faiblesse, de colère ou de passion, qui sont comme des écueils à la surface, gâtent une existence entière. Cependant, elle aussi accomplit ses fonctions profondes: elle est composée dans son ensemble de bonté, d'efforts, d'aspirations vers le mieux; elle a, même en ses erreurs, des désirs de bien, à ce point que parfois—mystère fait pour troubler!—le désir du bien a été la cause de l'erreur; elle contient de l'amour, du sacrifice, des dévoûments; elle contribue à la continuation physique et au progrès intellectuel du monde. Et tous ces services sont oubliés ou ignorés ou méconnus, à cause des quelques désordres à la superficie, des quelques remous où l'eau est trouble. Sous d'inexcusables torts la vie de Burns était une vie de droiture, de travail et de bonté. Il accomplissait mieux que la plupart, mieux que beaucoup qui se sont tenus purs de faiblesses, il accomplissait avec une rare efficacité les tâches essentielles par lesquelles l'homme vaut ici-bas. Et c'est une question qui est encore à décider de savoir si les insuffisances d'action n'égalent pas les excès de passion, et si, tout compte fait, ceux qui ont commis quelque mal mais travaillé au bien avec énergie, ne valent pas mieux que ceux qui n'ont fait ni mal, ni bien.
Il avait un vrai cœur de père. C'est plaisir, dans sa correspondance, de l'entendre parler de ses enfants, de voir ses jolis croquis de bébés, pleins de complaisance et de tendresse paternelles, mais aussi de perspicacité. Il avait, de Jane Armour, trois fils. L'aîné Robert avait environ cinq ans; le second François Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, était né le 24 août 1789; et le troisième William Nicol, nommé d'après le compagnon du voyage des Hautes-Terres, était venu au monde le 9 avril 1791. Il les contemplait, les étudiait; ces petits êtres, encore si indécis, prennent sous son regard pénétrant une personnalité. De son aîné, il disait:
«J'ai l'intention de l'élever pour l'église et, d'après une dextérité innée qu'il a pour faire le mal et une certaine gravité hypocrite avec laquelle il en considère les conséquences, j'ai de belles espérances à son sujet, dans la carrière épiscopale[1089].»