Son pronostic du caractère de Robert n'était pas moins juste, ainsi que la vie de celui-ci le montra. N'est-il pas vrai qu'on sent bien dans ces passages les longues contemplations de petits corps nus, les longs aguets pour voir s'ébaucher les premiers sourires de la bouche ou des yeux; et aussi ces secrètes satisfactions paternelles qui éclatent au fond du cœur et l'inondent pendant un instant d'un délice adorable qu'on ne révèle jamais entier?

D'autres fois il se laissait aller à ces flatteuses imaginations où les pères, même fatigués et déçus par la vie, revivent, pour leurs enfants, leurs meilleurs et leurs plus magnifiques états d'âme. Ils redeviennent purs et confiants en ces jeunes âmes, et l'on peut dire que c'est une des vertus salutaires de la paternité que ces moments d'innocence restitués à des esprits qui autrement ne les auraient jamais plus connus. Ce sentiment apparaît dans la très belle lettre suivante:

Je ne me rappelle pas, mon cher Cunningham, que vous et moi ayons jamais causé sur le sujet de la Religion. J'en connais plusieurs qui en rient comme d'une duperie par laquelle les Quelques-uns rusés mènent l'ignorante Multitude; ou qui tout au plus la considèrent comme une obscurité incertaine dont les hommes ne peuvent jamais rien savoir et dont ils seraient sots de s'occuper beaucoup. Je ne voudrais pas chercher querelle à un homme pour son irréligion, pas plus que pour un manque d'oreille musicale. Je regretterais qu'il soit exclu de ce qui, pour moi et pour d'autres, a été des sources supérieures de jouissance. C'est à ce point de vue et pour cette raison que je veillerai à ce que l'âme de tous mes enfants soit imbue de Religion. Si mon fils est un homme de sentiment, de sensibilité et de goût, j'augmenterai ainsi beaucoup ses joies. Laissez-moi me flatter de la pensée que ce doux petit être qui, en ce moment, est en train de courir çà et là autour de mon pupitre, sera un homme d'un cœur tendre, ardent et brûlant, d'une imagination qui goûtera des délices avec les peintres et des ravissements avec les poètes. Laissez-moi me le figurer errant dans la campagne, dans la douceur du crépuscule, pour aspirer la brise embaumée et jouir de la poussée luxuriante du printemps, pendant que lui-même est dans la jeunesse fleurissante de la vie. Il jette ses regards sur toute la nature et à travers la nature, plus haut, vers le Dieu de la nature; son âme, par de rapides gradations de délices, est entraînée au-dessus de cette sphère terrestre, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus rester silencieux et qu'il éclate dans le glorieux enthousiasme de Thomson:

Les choses, dans leurs changements, ô Père Tout Puissant, ces choses
Ne sont que des aspects de Dieu, l'année qui se déroule
Est pleine de Toi.

et ainsi de suite dans toute l'ardeur et l'enthousiasme de cet hymne charmant.

Ce ne sont pas là des plaisirs imaginaires, ce sont des joies réelles, et je demande quelles joies parmi les fils des hommes sont supérieures à celles-là. Et elles ont ce surcroît immense et précieux que la vertu, consciente d'elle-même, les réclame pour siennes, et s'en saisit pour paraître en la présence d'un Dieu qui voit, juge et approuve[1095]».

C'est, presque dans les mêmes termes, le rêve que faisait Coleridge, sur le berceau de son fils, lorsque par cette nuit de gel silencieux, et si calme que la mince flamme bleue ne tremblait pas sur le feu, il voyait aussi «le cher bébé» «errer comme une brise» près des lacs, sur les grèves sablonneuses et sous les rocs d'antiques montagnes.

Ainsi tu verras et entendras
Les formes belles et les sons intelligibles de cet éternel langage que ton Dieu
Profère, qui, depuis toute éternité, enseigne
Lui-même en tout, et toutes choses en lui-même[1096].

C'est la poésie et le roman des pères.

À côté de ces fiertés on voit passer les tortures dont les maladies des enfants font trembler l'âme des parents.