La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse définitive; c'était un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très profond, pleine d'une très belle et très digne franchise:
J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre lettre, mais mon cœur en avait reçu un tel coup que je puis encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus, ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur que, sans vous, je ne goûterai jamais.
Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres. Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les charmes qui naissent d'un cœur chaud et aimant, voilà ce que je ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon cœur une impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon imagination s'était flattée du souhait,—je n'ose pas dire que ce fut jamais un espoir,—que, peut-être un jour, je vous appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre. Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].
Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se dessiner un peu la physionomie. D'après Mrs Begg, la sœur de Burns, c'était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle paraît avoir été, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui tenait à voir clair dans l'avenir et dans le présent. Elle fut un moment attirée vers ce garçon capable d'écrire de telles déclarations. En effet, c'est seulement «après quelque intimité et quelque correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, une belle fille que j'adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de cœur. Elle est peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme s'il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d'aller au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n'eut-elle pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le cœur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa auprès d'une vie qui n'aurait pas été sans orages. Elle fit le choix qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson de Burns. Il est probable qu'elle vécut heureuse avec un homme moyen. Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand ils n'ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages rassasiés de calme se demandent si leur prudence n'a pas été une duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil, que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d'un quart de siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en récita une qu'elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci recueillait ses Reliques de Burns et c'était la chanson sur des yeux malicieux[94].[Lien vers la Table des matières.]
II.
LE SÉJOUR À IRVINE.
Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'établir comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut une mise de fonds. Comment l'espérer, quand la famille avait à peine de quoi joindre les deux bouts à la fin de l'année? Si jamais ces ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison ne l'aimait pas assez et lui-même l'aimait trop pour attendre. Peut-être les difficultés qui commençaient à s'amonceler de nouveau sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l'éloigner d'un métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis quelques années déjà, les deux frères avaient obtenu du père quelques pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut d'aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le refus d'Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le cœur plus chargé de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'après la calme affection exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir. C'était vers le milieu de juillet 1781.
La ville où il arrivait et le nouveau métier qu'il entreprenait n'étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit d'apparence désolée; c'est une bourgade maritime avec toute la tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses d'une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et louches. Aux heures d'eau retirée, les navires, comme échoués, augmentent cette impression d'abandon par celle de désarroi, que donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors d'équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour de stérilité, lavé d'une eau morne et inféconde, dut être comme un cauchemar.
À ce serrement de cœur s'ajouta bientôt le dégoût d'un métier pénible et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de la fierté du labour et de la diversité des occupations, un emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'établi des sérans. Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin, l'écraser, l'écanguer sous la broie, l'étirer sur les peignes, avoir toujours les mains perdues dans des filasses, c'était presque un métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie, au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s'en ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui eût été pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un cœur récemment blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l'air libre, la puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l'auraient apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d'une fatigue nouvelle et exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à laquelle il était accoutumé, c'était, pour lui plus que pour d'autres, un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la nostalgie, se mettait de la partie.
Il eut un de ces accès de désespérance où l'âme et le corps s'affaissent en même temps, s'entraînant l'un l'autre dans leur descente. Il en arriva à être dans un état terrible: «Le mal final qui amena l'arrière-garde de ce cortège infernal fut que ma maladie d'hypocondrie s'irrita à un tel degré que, pendant trois mois, je fus dans un état délabré de corps et d'esprit qui eût été à peine enviable pour ces misérables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste sentence: «Retirez-vous de moi, maudits[95].» C'est dans cette condition qu'il passa la fin de l'année 1781. Aussi l'impression de cette période est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis. Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826, à R. Chambers, que ce qu'on avait remarqué en lui était sa mélancolie. Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la tête dans la main, et le coude sur le genou; c'était seulement lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait à la société qu'il s'éveillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois, avait jeté tout le village dans des convulsions de rire et avait suspendu à ses lèvres ses rudes auditeurs, s'était renfermé dans le chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la souffrance morale avaient en outre altéré et débilité sa santé. Il était devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre à son père, il a laissé le tableau désespéré de la faiblesse de son corps et du découragement de son âme.
«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici, seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je suis plutôt mieux qu'autrement, bien que je ne m'améliore que bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité mon esprit que je n'ose ni revoir les événements passés, ni regarder du côté de l'avenir; car la moindre anxiété et le moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité, pendant une heure ou deux, mes esprits s'allègent un peu, je jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le passé et l'avenir d'une façon religieuse et morale. Je suis transporté à la pensée qu'avant longtemps, peut-être bientôt, je dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j'en suis vraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je pourrai avec contentement et joie la résigner.