Ô pâles, pâles maintenant, ces lèvres roses,
Que j'embrassai souvent si tendrement!
Et fermé à jamais, ce regard brillant
Qui s'arrêtait sur moi si doucement!
Et retombé maintenant, en poussière silencieuse,
Ce cœur qui m'aimait si chèrement!
Mais toujours au fond de ma poitrine
Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257].

La souffrance est aussi récente que dans les vers composés trois ans auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pensée d'une existence future se soit éloignée; la dissolution est l'idée maîtresse de cette pièce comme la survivance l'était de la précédente. Ce n'est plus à la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais à la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la séparation définitive a remplacé celui d'une réunion attendue; ses yeux ne la cherchent plus du côté des étoiles. Du reste, ce rêve d'une rencontre avec les êtres aimés, qui avait été pendant quelque temps sa croyance, ne reparaît plus dans sa correspondance. Pas même aux derniers moments, lorsque la pensée de la mort prochaine lui reviendra souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre réflexion mélancolique dont il est impossible de se défendre en relisant ces vers. Certes l'homme qui les a écrits est aussi capable de poésie que jamais. Cependant c'est de plus en plus à des souvenirs que son génie s'applique; la vie présente ne lui fournit plus de ces émotions; il retravaille à celles du passé; il retourne à ce qu'il a ressenti. Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils reviennent dans une âme qui ne saurait plus les éprouver et qui, peut-être, en a conscience![Lien vers la Table des matières.]

III.
LES EXCÈS AUGMENTENT. — MAUVAIS RENOM.

Dans cette vie de discussions âpres et de déclamations de cabaret, dans la routine d'un métier haï, dans le commerce de gentilshommes viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excès de boisson se rapprochent et s'alourdissent. Jusque-là ils avaient été intermittents et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus grave. Il était assailli constamment et de tous côtés. «À Dumfries, dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il était plus exposé que dans la campagne à ce qu'on le sollicitât de partager la débauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens, tels que des clercs d'hommes de loi, de jeunes médecins, des commis de marchands et ses confrères de l'Excise, se pressaient avidement autour de lui et de temps en temps le poussaient à boire avec eux, afin de pouvoir jouir de son audacieux esprit»[1258]. D'un autre côté, lorsque les «Hunts» se réunissaient à Dumfries, «le poète était invité à partager leurs réunions et il n'hésitait pas à accepter l'invitation»[1259]. La flânerie des heures inoccupées par ses fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le désœuvrement d'une petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai, produisaient des occasions continuelles. La colère et l'emportement que la politique déchaînait en lui, comme chez les hommes du peuple qui n'ont pas appris de l'histoire à être calmes envers leur temps, les inquiétudes et les rages d'être observé ou réprimandé, étaient des excitations à boire et rendaient plus âpres les fumées de la boisson. Une vie sédentaire, mauvaise pour lui, empêchait sa constitution de se débarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu de soin on assiste à l'envahissement et aux progrès de cette funeste faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa correspondance.

Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence fiévreuse. Il s'excuse à Cunningham de ne lui avoir pas répondu.

Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade de mon métier, écraser les visages des cabaretiers et des pécheurs sur les roues impitoyables de l'Excise, faire des ballades, puis boire et les chanter en buvant... j'aurais pu trouver cinq minutes à consacrer à un des premiers parmi mes amis et de mes semblables. J'aurais pu faire ce que je fais à présent, prendre une heure sur le bord «du temps ensorcelé de la nuit» et griffonner une page ou deux.... Eh bien donc voici à votre bonne santé! car j'ai mis une pinte de grog près de moi, en guise de charme pour tenir écarté le grand diable ou ses suppôts subalternes qui peuvent être en train de faire leurs rondes nocturnes[1260].

Et plus loin, après deux pages de déclamations assez vagues:

Mais, un instant. (Voici encore à votre santé!) Ce rhum est du diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir à délier la langue pour des médisances[1260].

Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du même genre dans une lettre à Mrs Dunlop. On a là aussi un coup d'œil attristant dans la vie qu'il menait.

Quant à moi, je suis mieux, bien que pas tout à fait délivré de ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer, que dans ma façon de vivre je manque d'exercice. J'en ai bien assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c'est de boire trop dur. J'ai contre ce défaut mainte et mainte fois tourné ma résolution, et j'ai en grande partie réussi. J'ai complètement abandonné les cabarets; ce sont les réunions particulières, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci, rudes buveurs, qui me font le plus de mal,—mais même cela, j'y ai plus qu'à moitié renoncé[1261].