À la suite de ce préambule déjà bien caractéristique il avait ajouté un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait le sens:

Il y a beaucoup d'hommes dans le monde, à qui pour faire bonne figure il manque beaucoup moins l'intelligence nécessaire que l'opinion de leurs propres capacités, qui leur permettrait de relater leurs propres observations et de leur accorder la même importance qu'à celles qui paraissent imprimées[120].

Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des réflexions morales, des pièces de vers, des critiques de ses propres productions où il les discute strophe à strophe et vers à vers, des réflexions sur les chansons écossaises, très perspicaces, des projets d'imitation, des études de caractères. On sent qu'il est tout à fait au bord de la production et qu'à la première occasion son génie va s'envoler.

Tandis que toutes ces choses s'élaboraient en lui, il s'était, comme on peut le deviner, rejeté dans les aventures amoureuses avec plus d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'idée de la légèreté avec laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilité à s'exalter, ni surtout de sa curieuse façon de souffler sur le moindre caprice jusqu'à le chauffer au rouge et le changer en un amour brûlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son journal. Il y a là quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses habitudes de cœur. La confession est d'ailleurs dépouillée de toute hésitation et de tout artifice: «Ma Peggy de Montgomery fut ma divinité pendant six ou huit mois. Elle avait été élevée dans un genre de vie plutôt élégant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses comédies, «ma maudite étoile me découvrit» là comme ailleurs. Car j'avais commencé l'affaire simplement de gaîté de cœur; ou plutôt, pour dire la vérité, qui peut sembler à peine croyable, c'était la vanité de montrer mon habileté à faire ma cour et particulièrement mon talent en Billets doux, dont je me suis toujours piqué, qui m'avait fait ouvrir le siège devant elle. Lorsque—ainsi que cela m'arrive toujours dans mes folles galanteries—je me fus donné une très ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau d'une trêve, que sa forteresse était depuis quelque temps la légitime propriété d'un autre; mais avec la plus grande amitié et politesse elle m'offrit toute espèce d'alliance hormis la vraie possession. Je découvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement antérieur était véritable, mais il m'en coûta quelques peines de cœur pour me débarrasser de cette affaire[121].» Il faut ajouter, pour donner à cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'étaient connus parce qu'ils étaient assis au même banc à l'église[122]. Ce n'était là bien entendu qu'un épisode, relevé seulement parce qu'il donne le ton de bien d'autres. Ceux-ci étaient sans nombre et il a bien fallu que les biographes les plus minutieux de Burns renonçassent à les énumérer ou à les identifier.

Quelques-unes de ses plus jolies chansons: Mary Morison, Peggy de Montgomery sont restées de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais le ton de ces déclarations lyriques a changé; il est plus chaud et plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs élans du cœur, des adorations platoniques et des rêves lointains de vie commune. Ce sont des désirs plus proches ou des souvenirs plus précis, où frémit l'agitation des sens. La pièce suivante qui s'exhale comme un soupir brûlant, au sein d'un paysage de champs de blés et d'orge, endormis dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractéristique du changement survenu. Elle n'aurait pu être écrite avant le séjour à Irvine.

C'était la nuit du premier août,
Quand les sillons de blé sont beaux;
Sous la lumière pure de la lune,
Je m'en allai vers Annie;
Le temps s'envola à notre insu,
Si bien qu'entre le tard et le tôt,
En la pressant un peu, elle consentit
À m'accompagner à travers les orges.

Le ciel était bleu, le vent paisible,
La lune clairement brillait;
Je la fis asseoir, elle le voulut bien,
Parmi les sillons d'orge.
Je savais que son cœur était à moi,
Et moi, je l'aimais sincèrement;
Je l'embrassai mainte et mainte fois,
Parmi les sillons d'orge.

Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée.
Comme son cœur battait!
Béni soit cet heureux endroit
Parmi les sillons d'orge!
Mais, par la lune et les étoiles si belles,
Qui si clairement brillaient sur cette heure,
Elle bénira toujours cette nuit heureuse
Parmi les sillons d'orge.

J'ai été gai avec de chers camarades,
J'ai été joyeux en buvant,
J'ai été content en amassant du bien,
J'ai été heureux en songeant;
Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,
Quand on les doublerait trois fois,
Cette heureuse nuit les valait tous
Parmi les sillons d'orge[123].

Et, après chaque strophe, le refrain reprend et court à travers la pièce comme un frémissement d'épis.