Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pères. Quoique assurément nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui nous menaçait, néanmoins les sentiments de la nature réclament leur part, et je ne puis me rappeler la chère affection et les leçons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des maîtres sans ressentir ce que, peut-être, les dictées plus calmes de la raison condamneraient en partie.
J'espère que les parents de mon père, dans votre pays, ne laisseront pas leurs rapports avec nous s'éteindre en même temps que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil, que je reconnaîtrai ma parenté avec ceux qui étaient unis, par les liens du sang et de l'amitié, à un homme dont j'honorerai et révérerai toujours le souvenir[134].
Ce sont des paroles dignes de celui à qui elles étaient consacrées. Elles expriment bien l'amitié respectueuse qui unissait les fils au père; on y sent bien aussi ce beau rôle d'instituteur, d'éducateur que William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persévérance et de sagesse, rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu'il faisait avec ses deux jeunes garçons dans les champs de Mont-Oliphant, jusqu'aux dernières leçons que, mourant, il donnait encore à sa dernière fillette.
En prévision d'un dénouement inévitable, les deux fils avaient loué par avance une petite ferme située à quelques milles de Lochlea, près de Mauchline[135]. À la Pentecôte de 1784, toute la famille y émigra: Robert et Gilbert, la vieille mère, les trois filles et un jeune garçon de dix-sept ans. Robert venait d'entrer dans sa vingt-sixième année.[Lien vers la Table des matières.]
CHAPITRE III.
MOSSGIEL, MAUCHLINE.
Mars 1784 — Novembre 1786.
Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est là qu'a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un peuple puisse s'enorgueillir. C'est là que Burns a vécu dans un tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et d'ivresse, telles qu'il a été donné à peu d'hommes d'en connaître d'égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.
Le site est à souhait pour y installer le logis d'un poète. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée. Derrière, la vue s'étend sur les moors de Galston, au fond desquels se déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s'étend sur une pente où des vallées fuyantes et indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes lointaines. Ce vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu'à n'être plus que des points. Tout à l'extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore au delà, les montagnes d'Arran perdues dans les nuées. Ce n'est plus le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement découpé. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, aérien, très sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s'empare de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu'on est au centre de cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu'on tienne à peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d'elles-mêmes, entre ces pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue. C'est là qu'il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les dernières strophes des pièces à la Pâquerette et à la Souris. En revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.
Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l'isolement de Lochlea et de la pauvreté de Tarbolton. Mossgiel est situé à un mille de Mauchline, au bord de la route qui conduit à Kilmarnock. Celle-ci était, dès ce temps, la ville industrielle de la région; on y fabriquait déjà des lainages et des tapis; elle possédait une imprimerie; on y venait de tous côtés[136]. Mauchline, d'autre part, était une jolie bourgade rurale, très vivante autour de sa vieille église à l'aspect de grange. C'était un centre d'activité agricole, un lieu de foires et de réunions religieuses; il s'y tenait un important marché de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces transactions y avaient fixé un certain nombre de personnes de position et d'éducation supérieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le Dr Mackenzie, le médecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les patrons de Burns. Il y avait là du mouvement, des types variés et peut-être plus dans le champ d'observation de Burns que ceux qu'il aurait trouvés à Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de petite noblesse. Les éléments ne manquaient pas pour cette étude de l'homme à laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos délibéré[137].
C'est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n'a duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d'orages de colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir. Qu'on ajoute à ce tumulte du cœur et des circonstances une production littéraire, soudaine, éclatante, d'une fougue et d'une variété sans rivales. Et au moment même où tant d'espoir et de génie semblaient écrasés par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entraîne loin du pauvre havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls d'aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.