Si Burns, dans ses démêlés avec le clergé ambiant, s'était contenté de fouailler tel révérend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'œuvre de représailles individuelles. Il aurait pu déployer des qualités de satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une besogne toute personnelle, comme s'il avait élargi des épigrammes et leur avait donné l'envolée et le cinglement retentissant de pièces lyriques. Mais il a été bien au delà et, après avoir attaqué et bafoué la discipline presbytérienne sous la forme et sous les noms qu'elle revêtait en face de lui, il s'en prit à la doctrine elle-même. Il en saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels, c'est-à-dire l'omniprésence diabolique qui causait toutes les terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son écorce de dureté, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mêmes, sans mélange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions présentées dans des querelles personnelles. C'est par ces coups portés à la doctrine que Burns mérite surtout d'être placé au nombre de ceux qui contribuèrent à l'émancipation de l'esprit écossais, pendant le XVIIIe siècle.

On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'idée du Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la déchéance de la nature humaine et sur sa dégradation, ne peut manquer de faire une large place à l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la tentation, est destiné à la damnation. Les hommes sont normalement la proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage miraculeux de la grâce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre, où le sang est superstitieux, où la nature a quelque chose de mystérieux et de menaçant, où les anciennes croyances féeriques mal détruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prospérer étrangement. Reprise, colportée, développée en d'innombrables sermons hurlés par des prédicateurs démoniaques, avec de tels cris qu'ils semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle était devenue un épouvantail; elle avait terrorisé toutes les âmes. Ces gens vivaient dans un frisson continuel des mauvais esprits. «À leur tête était Satan lui-même, dont le plaisir était d'apparaître en personne, attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendait au loin rugir comme un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme pâle vêtu de noir et quelquefois il venait comme un homme noir vêtu de noir; on remarquait que sa voix était spectrale, qu'il ne portait pas de chaussures et qu'un de ses pieds était fourchu. Ses stratagèmes étaient infinis, car, dans l'opinion des théologiens, sa ruse augmentait avec l'âge et, ayant étudié depuis plus de 5000 ans, il était arrivé à une incomparable dextérité. Il aimait à saisir et il saisissait des hommes et des femmes et il les emportait à travers les airs. Généralement il était vêtu en laïque, mais on disait qu'en plus d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de l'Évangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il apparaissait aux membres du clergé et il essayait de les séduire et de les attirer de son côté. Ces tentatives naturellement échouaient; mais hors du clergé bien peu étaient capables de lui résister. Il pouvait soulever ouragans et tempêtes, il pouvait exercer ses maléfices non seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes à commettre le suicide, les autres à commettre un crime. Cependant, tout formidable qu'il fût, aucun chrétien n'était considéré comme ayant acquis une pleine expérience religieuse si, à la lettre, il ne l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parlé, s'il n'avait pas lutté contre lui. Le clergé prêchait constamment de lui, et préparait son auditoire à des entrevues avec le grand ennemi. La conséquence fut que les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prédicateur mentionnait Satan, la consternation était si grande que l'église se remplissait de soupirs et de gémissements[227].» Cette page pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les écrivait, rend bien l'état des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime d'épouvante et d'exécration.

Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui parlait à Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte de camaraderie et de cordialité familières. C'était Burns qui avait conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur ce ton. C'était une épître charmante, enjouée, toute pleine de raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amitié, tout comme si les deux causeurs avaient été compères et compagnons, prêts à faire route, bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il l'admoneste, lui dit qu'il est méchant garçon depuis assez longtemps, et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir. C'est à quoi les Théologiens n'avaient jamais pensé; c'est cependant une idée bien simple et qui arrangerait fameusement les choses. Sur le coup, ce dut être une stupeur et presque une indignation comme devant un blasphème et une hérésie. Car pour beaucoup, même d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumière en durent prédire de belles. Il y avait assurément beaucoup de bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite à faire une pareille pièce.

Et cependant comment résister? La pièce était charmante, si franchement gaie, un si heureux mélange de crânerie, de bonhomie, de bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et d'entraînement qu'ont les poésies de Burns, celle-ci vous mène du tremblement, où ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au badinage où ils devaient se trouver étonnés de prendre part.

Ô toi, quel que soit le titre qui te convient,
Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu,
Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie,
Enfermé sous les écoutilles,
Éclabousses le cuvier à soufre,
Pour échauder de pauvres misérables!

Écoute-moi, vieux Pendard, un instant,
Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés;
Je suis sûr que cela ne fait guère plaisir
Même au diable
De battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi,
Et de nous entendre piailler.

Grand est ton pouvoir et grande ta renommée;
Ton nom est connu et célèbre au loin;
Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure,
Tu voyages partout;
Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux,
Ni timide, ni paresseux.

Tantôt errant comme un lion rugissant,
Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins;
Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes,
Tu découvres les églises;
Tantôt, regardant dans les cœurs humains,
Invisible, tu guettes.

J'ai entendu ma vénérable grand'mère dire
Que dans les gorges solitaires, tu aimes à errer;
Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtres
Font des signes à la lune,
Tu épouvantes la route du voyageur nocturne;
D'un murmure fantastique.

Quand le crépuscule appelait ma grand'mère
À dire ses prières, brave honnête femme!
Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonner
D'un bourdonnement effrayant;
Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux
Avec un lourd soupir.