Tous vos critiques peuvent hausser le nez
Et dire: «Comment pouvez-vous prétendre,
Vous qui connaissez à peine vers de prose,
À écrire une chanson?»
Mais, avec votre permission, mes savants amis,
Vous avez peut-être tort.

Qu'est tout votre jargon de vos écoles,
Vos noms latins pour cuillers et tabourets?
Si l'honnête nature vous a créés sots,
Que vous servent vos grammaires?
Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils,
Ou un marteau à casser les cailloux.

Une troupe d'imbéciles ternes et pédants
Se brouillent la tête aux classes de collège;
Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes,
À dire la vérité,
Et puis ils pensent grimper le Parnasse,
Au moyen du Grec.

Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel,
Voilà toute la science que je désire;
Alors, bien que je peine à travers flaques et boues,
À la charrue on au chariot,
Ma muse, quoique pauvrement vêtue,
Pourra toucher le cœur.

Oh! une flammèche de la gaîté d'Allan (Ramsay)
Ou de Fergusson, le hardi et le malin,
Ou du brillant Lapraik mon ami futur,
Si je puis l'obtenir,
Cela serait assez de savoir pour mol,
Si je pouvais l'acquérir[246].

Il y a encore bien de l'hésitation et de la crainte dans cette sortie contre les savants. On sent qu'il s'est fait à lui-même les objections qu'il réfute. Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de dépit et d'impatience. Il s'en débarrasse avec brusquerie, en prenant l'offensive et en affirmant la supériorité d'une étincelle de génie naturel sur l'huile de toutes les lampes de collèges. «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» avait-il écrit. Qu'importe l'éducation? Et voilà la moitié de l'obstacle écarté.

En effet, un mois après, le ton a beaucoup changé. Sans doute, Robert Burns ne se compare pas aux poètes écossais célèbres, à ceux qu'il admire le plus. Il se tient encore à distance d'eux. Mais du moins, il est bien poète cette fois; et il chantera son cher district de Kyle. C'est une résolution prise. Le rêve lointain qu'il faisait dans son journal, le chagrin qu'il éprouvait de n'avoir ni le génie ni l'instruction pour le réaliser, ont disparu. Il avait déjà reconnu que le savoir n'y était pour rien et écarté cet obstacle-là. Il comprend maintenant qu'il possède l'étincelle. Dans un mouvement fier, il déclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura désormais ses poètes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de bonne grâce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du mois précédent étaient agressives et âpres. C'est qu'il déchirait alors, avec colère, la dernière objection, et qu'aujourd'hui son parti est pris.

Mon bon sens serait dans une hotte,
Si je risquais l'espoir de grimper
Avec Allan ou avec Gilbertfield
Les talus de la renommée,
Ou avec Ferguson, le jeune clerc
Nom immortel...[247]

Mais, cette réserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contrée aura ses poètes et un de ces poètes sera lui-même.

L'antique Coila peut tressaillir de joie,
Elle a désormais ses propres poètes,
Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons,
Mais qui chanteront leurs lais,
Jusqu'à ce que les échos redisent tous
Ses louanges bien chantées.