Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment où on pouvait le croire terminé. L'obstacle vint d'où on ne l'aurait sûrement pas attendu. William Armour refusa de reconnaître cet engagement et préféra voir sa fille déshonorée plutôt que mariée à celui qui l'avait séduite. Il n'avait jamais aimé Burns et il le voyait de nouveau sur le bord de la misère, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il était dénué de ressources. Il offrit d'aller à la Jamaïque chercher à s'en créer, et de revenir dans quelques années reprendre Jane; les arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre qu'ils peuvent nous le paraître[264]. Si on n'acceptait pas cette proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait songé aux étonnantes poésies entassées dans le tiroir de la petite table de Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a été jugée dure, étroite et précipitée. Peut-être n'est-elle pas sans excuses, ni sans explication. Burns était un gendre fait pour dérouter et effaroucher maint homme plus intelligent que le maître maçon de Mauchline. Il devait lui apparaître comme un mauvais garnement impie, misérable, destiné à toujours l'être et à entraîner sa fille dans son indigence et dans son immoralité.
La décision suprême était suspendue aux lèvres de Jane. Après tout, elle était maîtresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse féminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connaître mieux que son père, et la vaillance que l'amour inspire en face des avenirs nébuleux, elle avait voulu être la femme de Burns, elle le pouvait. Sans doute son père violenta sa réponse; sans doute elle ressentit ces défaillances d'énergie que donne la confusion d'une faute; peut-être la réponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son cœur. Elle céda pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms réunissaient leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour à M. Aiken. Celui-ci le détruisit-il réellement? Il suffit que Burns l'ait cru. La destruction matérielle du contrat signifiait pour lui la rupture de la foi jurée, et que Jane se reprenait de lui, à ce qu'il croyait alors, pour jamais.
Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant, tant que le papier n'était pas détruit, il y avait un lien entre Jane et lui. Quand il apprit qu'on avait découpé leurs deux noms du contrat, il en reçut un coup terrible. Il écrivait le lendemain du jour où il en fut informé: «À propos, le vieux Mr Armour a persuadé à Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien que je n'eusse ni un espoir, ni même un désir de la faire mienne après sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms étaient coupés du papier, mon cœur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette nouvelle. Que la perdition saisisse la fausseté de cette femme[266]». Une scène cruelle[267]: le vieux maçon, dur et vindicatif, annonçant lui-même à Burns qu'on a mutilé le contrat, lui donnant des détails, qui sait? les inventant, mentant peut-être; et Burns, chez lequel les palpitations et les bonds du cœur étaient désordonnés, effrayants, bouleversé, défaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa torture. À partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre est paraphée: «Burns» au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser à jamais derrière lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit plus[268]. En même temps, pour rendre la séparation des amoureux plus définitive et éviter les scènes qui auraient pu amener une entente, le père Armour envoya sa fille à Paisley, chez un oncle, charpentier là-bas[269]. Toutes ces émotions, les scènes entre les deux amants, l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le départ sont contenus dans quelques semaines, depuis la fin de février jusqu'à la fin de mars 1786.
Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture et de démence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d'une véhémence inouïe, comme on pouvait l'attendre d'un homme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l'assénait. Mais c'était une nature trop puissante pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque fois qu'il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l'a jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi son cœur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l'Océan et suggèrent l'idée d'une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait conservé la sensation d'une âme désemparée, affolée, à la merci des convulsions d'une formidable souffrance.
On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement où l'ironie passe encore mais comme emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos.
Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce n'avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un si grand poète, il y a longtemps que j'aurais imité un homme beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante mémoire, quand «il s'en retourna chez lui et mit sa maison en ordre[270]». J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le meilleur don qui compléta la félicité d'Adam dans le jardin béni, j'ai perdu—j'ai perdu—ma main tremblante refuse son office, l'encre épouvantée remonte dans la plume—ne l'annoncez point dans Gath[271]—j'ai perdu—une—une—une femme!
La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure!
Maintenant tu es perdue.
Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagérations—mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi est particulièrement différent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.
J'ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement, gens à l'air triste, à la longue face. Une étoile maudite a toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon l'énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu'il tentera ne prospérera pas[272]». J'atteins rarement où je vise, et si j'ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin, après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le coin insoupçonné d'une poche insoupçonnée, comme si on l'avait mis à l'écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une femme. L'eau me venait délicieusement à la bouche de voir un jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs débités par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette cérémonie, je suis devenu l'objet de la risée de tout le Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n'ignorais pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent de mon désir matrimonial, mes projets s'en iraient au néant. Pour empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de caution et de précaution que toutes les planètes malignes de l'Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].
Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de comparaisons à double entente et d'un goût douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d'un siège et d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses précautions pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage inévitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces mille faiblesses secondaires qu'une première faute amène avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit là est faux. Il cédait au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En réalité il n'avait jamais eu la pensée d'épouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C'est le résultat fatal d'une de ces défaillances, qu'on est obligé de défendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous les défauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette partie de lettre est mêlée d'un ricanement pénible et presque grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu'il a éprouvé quand sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons trop poussées, une terrible peinture de désespoir.