J'étais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots (Dieu sait quels!) à une conversation entre quatre personnes dont trois n'avaient assurément pas besoin de supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, lui dit en riant «Est-ce de l'opiate de Mr Tronchin?»—«Je ne crois pas» répondit sur le même ton la première—«Je crois qu'il ne vaut guère mieux» ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'après la conversation prit un autre tour. Vis-à-vis d'une autre, la balourdise eût pu n'être que plaisante; mais adressée à une femme trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et qu'assurément je n'avais pas dessein d'offenser, elle était terrible; et je crois que les deux témoins, homme et femme, eurent bien de la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent, pour vouloir parler sans trouver rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là[569].
La seconde escapade est plus vive et un peu plus sérieuse parce qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractère. On a vu que le reproche principal qui ait été fait à Burns par tous ceux qui l'ont approché, était une certaine raideur, une impatience, en face de la contradiction, un ton péremptoire et trop affirmatif qui cassait toute résistance et qui pouvait emporter sa parole un peu loin. Un jour qu'il était à déjeuner dans une société littéraire d'Édimbourg, la conversation tomba sur les mérites poétiques et le pathétique de l'Élégie de Gray, poème qu'il admirait beaucoup. Un clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricité dans les idées, s'avisa d'attaquer assez inopportunément le poème. Burns le défendit chaudement et généreusement. Comme les remarques du clergyman étaient plutôt générales que critiques, il lui demanda de citer les passages auxquels il trouvait à redire. L'autre fit plusieurs tentatives, mais toujours en dénaturant, en écorchant, en estropiant le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais à la fin exaspéré par cette mixture de critique maladroite et de bousillage, il se leva extrêmement courroucé, le regard flamboyant et lui cria: «Monsieur, je vois qu'un homme peut être un excellent juge de poésie, par règle et équerre, et n'être après tout qu'un sacré imbécile.» Cette fois c'était un peu roide. Il est vrai qu'il s'adressait à un clergyman et qu'il ne les aimait guère. Mais il dut y avoir là encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-être sur le cœur que le premier[570].
Ce n'étaient là après tout que des vétilles. On a beau les passer au crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers, s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que tous ces commencements du séjour à Édimbourg aient été parfaits de mesure, de dignité. C'était pourtant un pas difficile. D'autres y ont échoué qui étaient mieux préparés à l'affronter. «Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte, j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer[571].» On voit la distance qu'il y a entre la roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa renommée soudaine et l'aisance et la simplicité avec lesquelles Burns reçut la sienne. Le premier s'était créé «un personnage[571]» selon sa propre expression; le second sut toujours rester lui-même.
Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son côté, cette société subitement étalée à ses yeux, car pendant qu'on l'observait, il observait lui-même. Ni la célébrité, ni la science des hommes ne semblent lui en avoir beaucoup imposé. Il avait l'habitude, quand il voulait juger quelqu'un, non seulement de le dévêtir de tous ses ornements extérieurs, mais de lui enlever même les acquisitions intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent encore se détacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient passé dans sa substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait à juger les esprits, non d'après les renseignements qu'on y a versés, mais d'après leurs facultés essentielles de saisir et de comprendre, tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce fût une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualité que ceux des hommes qu'il avait connus jusque-là.
Au contraire les femmes furent pour lui une révélation et une fête. On devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su créer, avec des filles de ferme, un idéal féminin adorable, lorsqu'il découvrit la femme vêtue et entourée de toutes les élégances. Il voyait tout d'un coup ce que l'éclat des parures, la grâce et la précision des toilettes, la finesse des extrémités, la séduction des manières, la recherche du cadre, ajoutent à la simple beauté, et aussi ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent à ces tout puissants agréments. Il découvrait le charme, sûrement inconnu de lui jusqu'alors et qu'il n'avait peut-être jamais imaginé, le charme subtil que prend la culture dans une âme de femme, qui la rend, pour un esprit d'homme si fort et si sûr de lui-même qu'il soit, suggestive et reposante à la fois. C'était comme si on avait tiré un rideau et que ses rêves favoris eussent apparu, réalisés et dépassés, un spectacle enchanté, où des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il avait connues. «Une des remarques du poète quand il arriva à Édimbourg fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli, il observait peu de différence et que parmi les premiers, bien que non dégrossis par la mode et non éclairés par la science, il avait trouvé beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme élégante et accomplie était une créature presque nouvelle pour lui et dont il n'avait formé qu'une idée inadéquate[572].» Dans cette admiration, il fut surtout frappé de la beauté et de la grâce de Miss Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont dit qu'elle était angélique. Elle lui apparut comme une créature supérieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas à l'aimer, et dont la beauté traverse la vie, insaisissable, irréalisable comme une musique. Il plaça son nom dans l'Adresse à Édimbourg. «La belle B est la céleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu l'honneur d'être reçu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui ait, de loin, approché d'elle, dans toutes les combinaisons de Beauté, de Grâce et de Bonté que le grand créateur a formées, depuis l'Ève de Milton au premier jour de son existence[573]» Il ne cachait pas sa préférence; «sa favorite pour la beauté et les façons, écrivait Mrs Cockburn, est Bess Burnet—en vérité, ce n'est pas un mauvais juge[574].»
C'est à ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de Burns, pour en mettre une gravure en tête de l'édition qu'il allait publier. L'Écosse avait vers cette époque une belle école de portraitistes, trop ignorée; malheureusement, aucun d'eux ne se trouvait alors à Édimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits du XVIIIe siècle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de son pays, n'était pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore commencé sa longue suite de portraits d'illustres Écossais; Romney, presque son égal, vivait à Londres. Il y avait cependant dans la ville, malgré ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nommé Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas à lui. Il pria un jeune peintre de passage, nommé Nasmyth, qui avait exactement le même âge que Burns et qui était depuis peu rentré d'Italie, de reproduire les traits du poète. Nasmyth s'en chargea sans vouloir accepter aucune rémunération. Grâce à lui, nous avons l'idée de Burns, tel qu'il était alors. Le visage rasé, car il ne porta jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il regarde la vie sans soupçon. La tête est tout entière dans un ciel d'aurore, plutôt clair que bleu, plutôt plein de clarté que d'azur, sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas, à la hauteur des épaules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux, fait pour un poète champêtre. Ce jeune visage dans cette jeune atmosphère donne une impression de commencement léger de vie et de journée, d'attente heureuse. Le portrait est, paraît-il, le meilleur de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait à croire que la ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est là qu'un Burns incomplet. Nasmyth n'était pas homme de taille à peindre cette tête. La touche de Raeburn, lui-même, si sûre et si décidée, était trop calme, trop assise dans ses effets larges et amplifiés[576], pas assez subtile, pas assez chercheuse et pénétrante, pour rendre ce qu'il y avait là de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre, l'aurait pu était celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint Le Banni.
Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mélancolique n'est pas rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant fidèlement, les avait amoindris et comme reculés[577]. Il devait y avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que Burns fût alors cet adolescent presque candide; il avait déjà trop souffert et trop vécu. Il y avait en lui quelque chose de plus profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait à croire que, pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a été vraie. Sans doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les inquiétudes étaient loin et semblables aux légères nuées blanches du tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des espérances qu'il concevait pour le jeune poète; car ils ne tardèrent pas à être deux amis, et souvent, après les séances ils allaient se promener sur le siège d'Arthur. Il leur arrivait même de passer la nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et éclaircir les têtes encore confuses[578].
On a de Burns, à ce moment, un de ces bons élans de cœur qui rachètent bien des faiblesses. Au milieu de son succès, il apprit que la tombe de Fergusson était au cimetière de la Canongate, abandonnée, dénuée de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destinée à disparaître comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de l'admiration et de la tendresse pour la mémoire du malheureux et charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa pauvreté, son travail aride, sa misère, cette pauvre tête égarée et se débattant contre la folie, cette mort à vingt-quatre ans dans une cellule d'aliénés, toute cette lutte lamentable du talent et de la misère. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la colère!
Malédiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir
Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579]
Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les restes du poète se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais, si cela dépend de lui! Et aussitôt, il écrit aux magistrats de la Canongate une lettre émue, pour leur demander la permission d'élever à ses frais une pierre sur cette tombe délaissée.