«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contrée, où cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres, les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.
«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,—j'ai été élevé à la charrue et je suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection, richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.
«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en vous un inexorable ennemi.
«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble serviteur.
Robert BURNS.»
Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique qui se trouve dans la dernière partie.
Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800 copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuis l'Iliade de Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il y avait des cœurs écossais, la renommée du nouveau poète avait déjà pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du vieux pays leur arrivait.
La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes, c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même, n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa vie.
Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même hiver.
Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés, plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs. C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et, pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue, bouleversant toutes les idées, déchirant parfois les principes où elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le contact direct des faits.