Ce petit tas de feuilles et de fétus
T'a coûté maint grignotement fatiguant.
Te voici maintenant dehors, après tant de peine,
Sans maison ni abri;
Pour supporter les brumes, les grésils d'hiver,
Et les froides gelées blanches.

Mais, petite souris, tu n'es pas la seule
À prouver que la prévoyance peut être vaine.
Les plans les mieux faits des souris et des hommes
Bien souvent gauchissent,
Et ne nous laissent que chagrins et souffrance
Au lieu de la joie promise.

Encore, es-tu heureuse, comparée à moi,
Le présent seul te touche
Moi hélas! en arrière je jette les yeux
Sur de sombres perspectives,
Et, en avant, bien que je ne puisse discerner,
Je pressens et je redoute[820].

Il n'y a de comparable à une pareille pièce que l'anxiété et la tendresse avec laquelle Michelet suit, par delà les cimes neigeuses, à travers les nuits froides, au milieu des oiseaux de proie, les migrations du pauvre rossignol[821].

Chose bien plus étrange encore chez un paysan accoutumé à couper les épis, à les écraser sous le fléau, à maltraiter le grain de mille manières, les plantes elles-mêmes participaient à cette tendresse. Sans le moindre penchant au panthéisme, auquel sa nature compacte et nouée en robuste personnalité ne se prêtait pas, il y a pénétré aussi loin que des natures diffuses et vaporeuses comme Shelley, faites pour s'éprendre de modes d'existence vagues, flottants et pas encore solidifiés en conscience. Rien ne répugnait plus à son esprit clair et limité, mais sa sympathie le menait au fond des choses, jusqu'aux racines obscures communes à toute vie. Il sortait de tout ce qui vivait et pouvait souffrir, à quelque profondeur que ce fût, un appel qui montait jusqu'à lui. Plus tard, avec Wordsworth et surtout avec Shelley, les fleurs vivront, seront chéries, livreront leurs rêves, étudiés et devinés par ces purs poètes. Mais, à cette époque, c'était une chose inouïe véritablement. Cowper, lorsqu'il parle des plantes, ne dépasse pas les sentiments d'un jardinier; ses vers font penser à ceux de l'abbé Delille. Darwin les décrivait en botaniste. Mais les aimer, les plaindre, sentir quelque chose qui ressemble à de l'émotion ou à de l'intérêt pour une fleur flétrie ou une branche brisée! C'était une chose faite pour surprendre.

Cependant, là encore, sa bonté a mené Burns plus loin que son esprit. Un jour de printemps, le soc de sa charrue trancha une pâquerette qui fleurissait avec confiance. Il ne put voir, sans être touché, la petite fleur expirante. Il écrivit une pièce qui est le pendant exact de celle sur la Souris, et qu'il est curieux d'en rapprocher. Elle est d'une teinte un peu moins sombre, de nuance plus gaie et plus riante. Et ce détail suffirait seul à montrer quelle était l'impressionnabilité de Burns. Sur les mêmes sujets, la première pièce fut écrite un jour de novembre, et la seconde un jour de printemps. Instinctivement, elles se sont présentées à son esprit dans deux tonalités différentes. Sans qu'il y ait presque un mot de description, la première est assombrie, la seconde a la clarté printanière et l'écho d'un chant d'alouette. Les deux paysages ont passé dans l'émotion même et l'ont colorée différemment.

Petite, modeste fleur, cerclée de cramoisi,
Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise
Il a fallu que j'écrase dans la poussière
Ta tige mince!
T'épargner maintenant, n'est plus en mon pouvoir,
Toi jolie perle.

Hélas! ce n'est pas ta douce voisine,
La gentille alouette, compagne faite pour toi,
Qui te courbe dans les gouttes de rosée
Sous sa poitrine tachetée,
Quand elle jaillit au ciel joyeuse, pour saluer
L'Est qui s'empourpre.

Le Nord aux dures morsures souffla froidement
Quand naguères, tu naquis humblement;
Malgré cela, tout heureuse, tu parus et brillas
Sous l'ouragan,
Dressant à peine au-dessus de ta mère, la terre
Ta tendre forme.

Les fleurs orgueilleuses que nos jardins produisent,
De hauts bois protecteurs et des murs les défendent;
Mais toi, au hasard, sous l'abri
D'une motte ou d'une pierre,
Tu pares ce champ d'éteule aride,
Ignorée, solitaire.