Considérations générales sur l'étude positive des fonctions intellectuelles et morales, ou cérébrales.
Sans remonter, dans l'histoire générale de l'esprit humain, au-delà de la grande époque de Descartes, si hautement caractérisée par la première tentative directe pour la formation d'un système complet de philosophie positive, on doit remarquer que ce puissant rénovateur, quelle que fût son audacieuse énergie, n'avait pu lui-même s'élever assez au-dessus de son siècle pour concevoir sa méthode fondamentale dans son entière extension logique, en osant y assujétir aussi, du moins en principe, la partie de la physiologie qui se rapporte aux phénomènes intellectuels et moraux. En analysant le développement graduel de ses principales conceptions philosophiques, d'après la hiérarchie rationnelle que j'ai établie entre les diverses classes essentielles des phénomènes naturels, il est aisé de reconnaître, en effet, que telle fut, en général, la véritable barrière devant laquelle vint s'éteindre l'essor incomplet de sa réformation projetée. Après avoir, comme il le devait, institué d'abord une vaste hypothèse mécanique sur la théorie fondamentale des phénomènes les plus simples et les plus universels, il étendit successivement le même esprit philosophique aux différentes notions élémentaires relatives au monde inorganique, et y subordonna finalement aussi l'étude des principales fonctions physiques de l'organisme animal. Mais son impulsion réformatrice s'arrêta brusquement en arrivant aux fonctions affectives et intellectuelles, dont il constitua formellement l'étude spéciale en apanage exclusif de la philosophie métaphysico-théologique, à laquelle il s'efforça vainement de donner, sous ce rapport, une sorte de vie nouvelle, quoique, par une action plus efficace, parce qu'elle était progressive, il en eût déjà sapé, d'une manière irrévocable, les premiers fondemens scientifiques [44]. Le grand ouvrage de Mallebranche, qui fut, sous ce rapport, le principal interprète de Descartes, peut nous donner aujourd'hui une exacte représentation de cette première constitution radicalement contradictoire de la philosophie moderne, continuant d'appliquer, aux parties les plus compliquées du système intellectuel, des méthodes dont elle proclame l'inanité nécessaire à l'égard des sujets les plus simples.
[Note 44: ][ (retour) ] Rien ne caractérise mieux peut-être la pénible situation fondamentale de l'esprit de Descartes, c'est-à-dire la lutte continue entre la tendance positive qui lui était si éminemment propre et les entraves théologico-métaphysiques imposées par son époque, que la conception paradoxale à laquelle il fut, selon moi, très naturellement conduit, sur l'intelligence et l'instinct des animaux. Voulant restreindre, autant qu'il le croyait possible, l'empire de l'ancienne philosophie, et ne pouvant concevoir cependant l'extension de sa méthode fondamentale à un tel ordre de phénomènes, il prit l'audacieux parti d'en nier systématiquement l'existence, par sa célèbre hypothèse de l'automatisme animal. Une fois arrivé à l'homme, l'évidente impossibilité d'y appliquer le même expédient philosophique, le força de capituler, en quelque sorte, avec la métaphysique et la théologie, en leur abandonnant, ou plutôt en leur maintenant, par une espèce de traité formel, cette dernière partie de leurs attributions primitives. On concevrait difficilement comment, à une telle époque, il eût été possible de procéder autrement. Quels qu'aient été les graves inconvéniens réels de cette singulière théorie automatique, il importe de noter que c'est précisément pour la réfuter que les physiologistes, et surtout les naturalistes du siècle dernier, furent graduellement conduits à détruire directement la vaine séparation fondamentale que Descartes avait ainsi tenté d'établir entre l'étude de l'homme et celle des animaux, ce qui a finalement amené, de nos jours, l'entière et irrévocable élimination de toute philosophie théologique on métaphysique chez les intelligences les plus avancées. Ainsi, cette étrange conception n'a été, comme on voit, nullement inutile, en réalité, au progrès général de l'esprit humain dans les derniers temps.
Il était indispensable ici de caractériser sommairement cette situation primitive, parce qu'elle est essentiellement restée la même pendant le cours des deux derniers siècles, malgré les immenses progrès des diverses études positives, qui ne faisaient qu'en préparer graduellement l'inévitable transformation générale. L'école de Boërrhaave, à laquelle, comme je l'ai expliqué, devait échoir, en physiologie, le développement spécial de la pensée de Descartes, respecta toujours, dans son entière plénitude, cette vaine séparation fondamentale, telle que Descartes l'avait établie. On peut ainsi concevoir sans peine comment l'étude des phénomènes intellectuels et moraux, systématiquement abandonnée, dès l'origine immédiate de la philosophie moderne, à la méthode métaphysique, a dû rester, jusqu'à notre siècle, tout-à-fait en dehors du grand mouvement scientifique, qui a toujours été essentiellement dominé, sous le point de vue philosophique, par la puissante impulsion primitive que Descartes avait imprimée à l'ensemble de l'esprit humain. Pendant tout cet intervalle, l'action croissante de l'esprit positif, d'après le développement graduel de la saine biologie, n'a été, sous ce rapport, que simplement critique; soit par des attaques directes sur l'évidente inefficacité des études métaphysiques, soit surtout par le contraste décisif que devait spontanément offrir l'unanime conciliation des naturalistes sur des points de doctrine réelle, chaque jour plus étendus et plus essentiels, opposée aux vaines contentions perpétuelles des divers métaphysiciens, argumentant encore, depuis Platon, sur les premiers élémens de leur prétendue science. Quelque indispensable qu'ait été cette réaction préliminaire, il importe de ne point méconnaître son vrai caractère, et de ne pas oublier que la critique s'exerça toujours sur les résultats seulement, sans jamais cesser d'admettre, en principe, la légitime suprématie de la philosophie métaphysique dans l'étude de l'homme intellectuel et moral, conformément au partage institué par Descartes: on peut le vérifier jusque chez Cabanis, malgré son émancipation plus avancée. C'est uniquement de nos jours que la science moderne, par l'organe de l'illustre Gall, osant enfin, pour la première fois, contester directement à cette philosophie sa compétence réelle dans ce dernier reste de son ancien domaine, s'est sentie assez préparée pour passer, à cet égard, comme elle l'avait déjà fait à tous les autres plus simples, de l'état critique à l'état organique, en s'efforçant, à son tour, de traiter à sa manière la théorie générale des plus hautes fonctions vitales.
Quelque imparfaite qu'ait dû être cette première tentative fondamentale du génie positif, dans un sujet aussi profondément difficile, il est aujourd'hui incontestable qu'elle a mis définitivement la physiologie en pleine possession de cet indispensable complément de ses attributions nécessaires. Soumise déjà, depuis un tiers de siècle, aux épreuves les plus décisives, cette doctrine nouvelle a manifesté, de la manière la moins équivoque, tous les symptômes réels qui peuvent garantir l'indestructible vitalité des conceptions scientifiques. Ni les vains efforts d'un despotisme énergique, secondés par la honteuse condescendance de quelques savans fort accrédités [45], ni les sarcasmes éphémères de l'esprit littéraire et métaphysique, ni même la frivole irrationnalité de la plupart des essais tentés par les imitateurs de Gall, n'ont pu empêcher, pendant les trente dernières années, l'accroissement rapide et continu, dans toutes les parties du monde savant, du nouveau système d'études de l'homme intellectuel et moral. À quels autres signes voudrait-on reconnaître le succès progressif d'une heureuse révolution philosophique?
[Note 45: ][ (retour) ] En sa qualité de législateur rétrograde, Bonaparte devait naturellement s'opposer, comme il le fit, au développement naissant d'une doctrine aussi profondément constituée en hostilité directe avec la philosophie théologique, dont il entreprenait la vaine restauration politique. Son caractère éminemment théâtral pouvait d'ailleurs lui inspirer spontanément une répugnance personnelle contre tout ce qui tend à perfectionner, au profit du public, l'art difficile de juger les hommes d'après des signes irrécusables.
La théorie positive des fonctions affectives et intellectuelles est donc irrévocablement conçue comme devant désormais consister dans l'étude, à la fois expérimentale et rationnelle, des divers phénomènes de sensibilité intérieure propres aux ganglions cérébraux dépourvus de tout appareil extérieur immédiat, ce qui ne constitue qu'un simple prolongement général de la physiologie animale proprement dite, ainsi étendue jusqu'à ses dernières attributions fondamentales. Suivant nos principes de hiérarchie scientifique, nous pouvons aisément concevoir pourquoi cette dernière partie essentielle de la science physiologique n'a dû nécessairement qu'après toutes les autres commencer à passer à l'état positif, puisqu'elle se rapporte évidemment aux phénomènes les plus compliqués et les plus spéciaux de l'économie animale, outre leur relation plus directe avec les considérations sociales, qui devait aussi entraver particulièrement leur étude. Elle ne pouvait être abordée, avec quelque espoir d'un succès vraiment capital, que lorsque les principales conceptions scientifiques relatives à la vie organique, et ensuite les notions les plus élémentaires de la vie animale, auraient d'abord été au moins ébauchées: en sorte que Gall ne pouvait venir qu'après Bichat; et l'on devrait bien plutôt s'étonner qu'il l'ait suivi d'aussi près, si la maturité d'une telle opération philosophique ne l'expliquait suffisamment. Les différences capitales d'un tel ordre de phénomènes physiologiques avec les précédens, leur importance plus directe et plus frappante, et surtout l'imperfection beaucoup plus grande de leur étude actuelle, me paraissent constituer un ensemble de motifs assez prononcé pour autoriser, du moins provisoirement, à ériger ce nouveau corps de doctrine en une troisième partie générale de la physiologie, jusqu'à ce qu'une étude mieux caractérisée de la physiologie organique, et une conception plus philosophique du système de la physiologie animale, permettent de placer enfin ce genre de recherches dans sa véritable position encyclopédique, c'est-à-dire, comme une simple subdivision de la physiologie animale. Mais, tout en le concevant ainsi distinctement, afin d'en faciliter aujourd'hui le développement [46], il ne faut jamais perdre de vue l'intime subordination fondamentale de cette troisième sorte de physiologie à la physiologie animale proprement dite, dont, par sa nature, elle diffère nécessairement beaucoup moins que celle-ci ne diffère de la simple physiologie organique ou végétative.
[Note 46: ][ (retour) ] Je ne crois pas devoir me refuser à employer ici le nom, déjà usité, de phrénologie, introduit dans la science par Spurzheim, quoique Gall s'en soit sagement abstenu, même après l'avoir vu admettre. Mais je ne m'en servirai jamais qu'à ces deux indispensables conditions, trop méconnues aujourd'hui du vulgaire des phrénologistes: 1º qu'on n'entendra point désigner ainsi une science faite, mais une science entièrement à faire, dont les principes philosophiques ont été jusqu'ici seuls convenablement établis par Gall; 2º qu'on ne prétendra point cultiver cette étude isolément du reste de la physiologie animale. Sans de telles précautions, scrupuleusement maintenues, l'étude positive de l'homme intellectuel et moral s'écarterait bientôt de l'esprit éminemment philosophique qui a présidé à sa première institution dans le génie de son illustre fondateur. C'est pourquoi je préférerai souvent la dénomination, moins rapide sans doute, mais, à mon gré, beaucoup plus rationnelle, de physiologie phrénologique, à laquelle je me suis ainsi trouvé spontanément conduit.
Dans l'état présent de l'esprit humain, il devient heureusement superflu de discuter ici, d'une manière spéciale, l'impuissance nécessaire de la méthode métaphysique pour l'étude réelle des phénomènes intellectuels et moraux, et l'indispensable obligation d'y transporter convenablement la méthode positive. Outre que cette critique préliminaire a été faite par Gall avec une force et une netteté vraiment admirables, il ne peut jamais s'établir, à proprement parler, de controverse directe entre deux méthodes radicalement opposées, puisque toute véritable discussion suppose indispensablement des principes communs. Une méthode ne fait en réalité que se substituer graduellement à une autre, sans aucune discussion formelle, par suite de leur libre concurrence effective, assez prononcée pour avoir permis à l'esprit humain de manifester une irrévocable préférence en faveur de celle qui aura finalement le mieux dirigé les recherches correspondantes. Cette transformation est aujourd'hui essentiellement opérée dans le sujet que nous considérons, chez tous les penseurs vraiment au niveau de leur siècle. Nous sommes donc dispensés de nous arrêter ici à aucun parallèle spécial entre la phrénologie et la psychologie. Ce grand procès philosophique est désormais irrévocablement jugé, et les métaphysiciens ont passé de l'état de domination au simple état de protestation, du moins dans le monde savant, qui n'aurait point à s'inquiéter de cette impuissante opposition, signe infaillible de leur décrépitude, si elle n'entravait beaucoup le développement actuel de la raison publique. L'analyse historique indiquée au commencement de ce chapitre suffirait seule d'ailleurs, auprès des bons esprits, à dissiper toute incertitude, s'il pouvait en exister encore, sur le caractère définitif du triomphe de l'école positive. Car, la répartition primitive du système intellectuel entre la méthode positive et la méthode métaphysique, telle que Descartes l'avait instituée, et qui sert aujourd'hui de base principale aux prétentions de nos psychologues, n'est certainement qu'une indispensable concession que ce grand rénovateur ne put, à son insu, s'abstenir de faire à l'esprit général de son siècle, et à l'irrésistible influence de sa propre éducation. Un tel antagonisme radical ne saurait, évidemment, constituer l'état normal de la raison humaine; comme l'a très bien senti, à sa manière, le plus profond, penseur de l'école métaphysico-théologique, l'illustre de Maistre, le seul philosophe rétrograde qui, de nos jours, ait osé placer l'ensemble de la question fondamentale sur son véritable terrain, en ne craignant point de nier directement toute suprématie réelle de la méthode positive dans les sujets même où elle domine le plus librement depuis long-temps, et qu'il voulait remettre sous l'antique prépondérance de la philosophie théologique, sans s'arrêter seulement à la métaphysique, dont il avait bien compris le caractère purement transitoire. C'est jusque là, en effet, que devraient reculer les psychologues, si leur nature équivoque ne leur ôtait point la faculté d'être pleinement conséquents dans le développement de leurs vaines prétentions. L'évidente absurdité d'une telle issue, montre clairement que le fameux partage opéré par Descartes n'a pu avoir d'autre efficacité essentielle que de procurer à la méthode positive la liberté nécessaire à sa formation graduelle, jusqu'à ce que sa constitution fût devenue assez complète pour lui permettre de s'emparer enfin du seul sujet qui lui eût d'abord été interdit, ce qui n'est devenu possible que dans notre siècle, comme je viens de l'expliquer. Mais depuis que la philosophie moderne a ainsi commencé à conquérir les études morales et intellectuelles, rien ne saurait certainement l'y faire renoncer, pas même l'abdication volontaire de ceux qui la cultivent; car, il serait sans doute hors de leur pouvoir de recommencer, en sens inverse, la série des principales transformations successivement accomplies dans l'esprit humain pendant le cours des deux derniers siècles. Ainsi, le triomphe, désormais irrévocable, de la méthode positive, doit aujourd'hui dispenser essentiellement de toute démonstration directe, si ce n'est à titre d'enseignement, de sa supériorité nécessaire sur la méthode métaphysique à l'égard d'un tel sujet. Toutefois, afin de mieux caractériser, par un lumineux contraste, le véritable esprit général de la physiologie phrénologique, il ne sera pas inutile ici d'analyser très sommairement les vices fondamentaux de la prétendue méthode psychologique, mais envisagée seulement en ce qu'elle a de commun aux principales écoles actuelles, c'est-à-dire à ce qu'on nomme l'école française, l'école allemande, et enfin, la moins consistante et aussi la moins absurde de toutes, l'école écossaise; en tant du moins qu'on peut concevoir aucune véritable école dans une philosophie qui, par sa nature, doit engendrer autant d'opinions inconciliables qu'elle rencontre d'adeptes doués de quelque imagination. On peut d'ailleurs s'en rapporter pleinement à ces diverses sectes pour la mutuelle réfutation de leurs différences les plus profondes.