Un quatrième aspect général, suite et complément naturel des trois précédens, achève enfin de caractériser ici l'ensemble nécessaire de notre déplorable situation sociale, en montrant que la classe d'esprits auxquels une telle situation tend spontanément à conférer aujourd'hui la principale influence politique, doit être, d'ordinaire, profondément incompétente, et même essentiellement antipathique, à l'égard d'une véritable réorganisation: en sorte qu'une dernière illusion fondamentale des sociétés actuelles, et ce n'est pas certes la moins fatale, consiste à attendre vainement la solution du problème, de ceux-là mêmes qui ne peuvent être propres qu'à l'entraver inévitablement.
Par un premier aperçu de ce sujet, on voit d'abord aisément, d'après les diverses explications précédentes, que la démolition graduelle de toutes les maximes sociales, et, en même temps, l'amoindrissement continu de l'action politique, tendent nécessairement de plus en plus, chez les divers partis actuels, à écarter d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences supérieures, pour livrer surtout le monde politique à la domination spontanée du charlatanisme et de la médiocrité. L'absence de toute conception nette et large de l'avenir social ne permet guère d'essor aujourd'hui qu'à l'ambition la plus vulgaire, à celle qui, dépourvue de toute destination vraiment politique, recherche instinctivement le pouvoir, non pour faire plus utilement prévaloir ses vues générales, mais uniquement comme moyen de satisfaire, le plus souvent, une ignoble avidité, et quelquefois, dans les cas les moins défavorables, un besoin puéril du commandement. A aucune autre époque, sans doute, la médiocrité présomptueuse et entreprenante n'a pu jamais avoir des chances aussi heureuses et aussi étendues. Tant que de vrais principes sociaux ne présideront point, soit à la direction de l'action politique, soit à l'appréciation de son exercice habituel, le plus absurde charlatanisme pourra toujours, par la magnificence de ses promesses, obtenir, auprès d'une société souffrante, privée de tout espoir rationnel, un certain succès momentané, malgré l'évidente inanité des divers essais antérieurs. Le nivellement provisoire, qui n'a d'autre destination finale que de permettre le libre avénement graduel des vrais organes ultérieurs du nouveau système social, ne sert encore, en réalité, qu'à l'intronisation successive d'éphémères coteries, qui viennent, tour à tour, témoigner, aux yeux du public, de leur profonde insuffisance politique, sans que cette surabondante confirmation puisse jamais écarter de nouveaux compétiteurs analogues, dont la succession serait naturellement inépuisable. D'un autre côté, la dispersion légale de l'action politique, la neutralisation systématique des divers pouvoirs, toujours préoccupés du soin difficile de leur propre conservation actuelle, et enfin les changemens personnels devenus de plus en plus fréquens, tout ce concours d'entraves, soit calculées, soit spontanées, ne doit-il pas éloigner avec dégoût toute noble et rationnelle ambition, presque assurée d'avance qu'on lui interdira la plénitude et la continuité d'ascendant indispensables à l'utile réalisation de ses plans généraux? Toutefois, il ne faut point exagérer, à cet égard, l'intensité ni le danger des obstacles qu'une telle situation présente à la vraie solution de nos difficultés fondamentales. Car, cet état même de demi-convictions et de demi-volontés [14], qui tient à notre anarchie intellectuelle et morale, tend, d'une autre part, à faciliter spécialement d'avance le triomphe universel d'une vraie conception sociale, qui, une fois produite enfin, n'aura à lutter ainsi contre aucune résistance vraiment active, reposant avec force sur de sérieuses convictions. Dès aujourd'hui, cet affaissement presque universel des esprits et des caractères politiques, cette dissémination et cette divergence presque indéfinies des diverses influences sociales, contribuent, sans doute, beaucoup au maintien de l'ordre matériel, qui, malgré les dangers propres à notre temps, présenterait probablement peu de graves difficultés à une politique rationnelle, vraiment propre à annuler les efforts, même concertés, des différentes coteries politiques, par la prépondérance spontanée de l'action convenable d'un judicieux gouvernement, auquel tant de ressources physiques sont déjà habituellement prodiguées. Ce serait tomber dans l'exagération satirique que de peindre les sociétés actuelles comme accueillant, de préférence, le charlatanisme et les illusions politiques: rien ne justifierait un semblable reproche, puisque jusqu'ici le choix d'une sage solution ne leur a jamais été permis. Quand il deviendra possible, on verra si l'attrait involontaire de promesses décevantes, et même la puissance naturelle des habitudes antérieures, empêchent en effet notre siècle d'adopter cette nouvelle voie avec une ardeur unanime et soutenue, dont il a déjà donné, à la moindre apparence d'une telle issue, tant d'irrécusables symptômes. Néanmoins, il demeure incontestable, d'après les remarques ci-dessus indiquées, que l'état présent des sociétés modernes tend spontanément à placer la direction habituelle du mouvement politique entre les mains les moins propres à le conduire sagement vers son véritable terme nécessaire. Cet inconvénient capital date réellement de l'origine historique de la situation révolutionnaire, et n'a fait aujourd'hui que se développer de plus en plus avec elle, à mesure qu'elle se caractérisait davantage. Mais, en jetant, sous ce rapport, un coup d'oeil général sur l'ensemble de l'histoire intellectuelle, il est aisé, ce me semble, de reconnaître, sans incertitude, que, pendant les trois derniers siècles, les esprits les plus éminens, dirigés surtout vers les sciences, ont, d'ordinaire, essentiellement négligé la politique, ce qui était loin d'avoir lieu dans l'antiquité, et même pendant le moyen âge. Par suite d'une telle disposition, désormais aussi prononcée que possible, il arrive donc naturellement que les questions les plus profondément difficiles et les plus gravement urgentes sont aujourd'hui livrées aux intelligences les moins compétentes et les plus mal préparées. Il serait, sans doute, inutile d'insister davantage ici sur la tendance directe d'un tel résultat à entraver extrêmement la vraie réorganisation finale des sociétés modernes.
[Note 14: ][ (retour) ] Dans ces derniers temps, M. Guizot me semble avoir très bien saisi cette face de notre situation sociale, qu'il a caractérisée, avec une justesse vraiment remarquable, en disant: «De nos jours, l'homme veut faiblement, mais il désire immensément.»
Afin de préciser, autant que possible, cette indispensable observation, il suffit maintenant d'ajouter, d'après une analyse plus spéciale, que la direction intellectuelle du monde politique actuel réside désormais essentiellement, surtout en France, dans la double classe, spontanément homogène, des légistes et des métaphysiciens, ou, pour une plus stricte exactitude, des avocats et des littérateurs. Par un examen historique ultérieur, je montrerai comment, jusqu'à l'avénement de la révolution française, le système général de la politique métaphysique, depuis sa naissance au moyen âge, avait eu principalement pour organes réguliers, d'une part les universités, d'une autre part les grandes corporations judiciaires; les premières constituant, aussi distinctement que le comportait la nature équivoque de ce régime bâtard, une sorte de pouvoir spirituel, et les autres possédant plus spécialement le pouvoir temporel. Depuis un demi-siècle, cette constitution fondamentale, essentiellement visible encore dans le reste de l'Europe, a subi, en France, sans cependant y changer nullement de nature, une importante modification générale, qui, malgré le rajeunissement passager qu'elle imprime à une telle politique, tend, néanmoins, au fond, à diminuer sa consistance sociale et à accélérer son irrévocable décomposition. Les juges y ont été désormais remplacés par les avocats, et les docteurs proprement dits par les simples littérateurs: c'est toujours le même ordre d'idées, une pareille métaphysique, mais avec des organes plus subalternes. Tout homme, pour ainsi dire, qui sait tenir une plume, quels que soient d'ailleurs ses vrais antécédens intellectuels, peut aujourd'hui aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire métaphysique, au gouvernement spirituel d'une société qui ne lui impose aucune condition rationnelle ou morale: le siége est vacant, chacun est encouragé à s'y poser à son tour. Pareillement, celui qui, d'après un suffisant exercice, a développé une pernicieuse aptitude absolue à disserter, avec une égale apparence d'habileté, pour ou contre une opinion ou une mesure quelconques, est, par cela seul, admis à concourir, dans le sein des plus éminens pouvoirs politiques, à la direction immédiate et souveraine des plus graves intérêts publics. C'est ainsi que des qualités purement secondaires, qui ne sauraient avoir d'emploi utile, ni même vraiment moral, que par leur intime subordination continue à de véritables principes, sont aujourd'hui devenues monstrueusement prépondérantes: l'expression, écrite ou orale, tend à détrôner la conception. À une époque de convictions indécises et flottantes, il a naturellement fallu des organes caractérisés par le vague de leurs habitudes intellectuelles et par leur défaut habituel d'opinions arrêtées. Cette harmonie générale doit être bien profonde et bien spontanée, pour s'être aussi rapidement et aussi complétement développée, et cela non-seulement à l'égard d'une unique doctrine politique, mais uniformément dans toutes les écoles actuelles, malgré leur extrême opposition: car, il est clair aujourd'hui, en dépit de vaines prétentions, que la politique rétrograde ne se trouve pas moins exclusivement dirigée, d'ordinaire, par des avocats et des littérateurs, devenus ainsi les patrons de leurs anciens maîtres, que ne le sont, de leur côté, la politique stationnaire, et même la politique révolutionnaire, d'où dérive primitivement cette dernière modification de l'état métaphysique, ainsi que je l'expliquerai plus tard. Quoiqu'il en soit, si une telle phase ne devait pas être nécessairement passagère, elle constituerait, ce me semble, la plus honteuse dégénération sociale, en investissant à jamais de la suprématie politique des classes aussi évidemment vouées, par leur nature, à la subalternité, dans tout ordre vraiment normal. En plaçant ainsi, en première ligne, les talens d'élocution on de style, la société fait aujourd'hui, pour les questions les plus fondamentales qu'elle puisse jamais agiter, ce qu'aucun homme sensé n'oserait habituellement tenter à l'égard de ses moindres affaires personnelles. Doit-on s'étonner que, par une semblable disposition, elle tende de plus en plus à constituer l'entière domination des sophistes et des déclamateurs? Par quelle étrange inconséquence peut-on si fréquemment déplorer leur pernicieuse influence, après leur avoir ainsi presque exclusivement ouvert, à l'unanime sollicitation des partis les plus contraires, toutes les grandes voies politiques? Cette indication sommaire suffit ici pour montrer nettement à quel funeste degré la marche radicalement vicieuse suivie jusqu'à présent dans l'élaboration intellectuelle de la réorganisation sociale, a été spontanément aggravée, en réalité, par le choix profondément irrationnel des organes correspondans. Quoique l'irrésistible ascendant d'une doctrine vraiment adaptée à l'état présent de la civilisation, doive nécessairement surmonter un tel obstacle, comme tous les autres, ce ne sera pas cependant l'un de ses moindres embarras pratiques que d'avoir à lutter ainsi contre la prééminence provisoire des classes actuellement en possession de la confiance publique. On peut, toutefois, compter sur le peu de cohésion propre aux divers élémens généraux d'un pouvoir aussi vaguement constitué pour seconder, par leur inévitable discordance, l'essor naturel du système final; l'influence politique des avocats, quelque prépondérante qu'elle soit aujourd'hui, sera, sans doute, encore plus aisément ruinée que ne l'a été celle des juges, quand elle pourra être enfin convenablement attaquée, d'une manière directe, dans ses fondemens essentiels.
Cet examen sommaire des principaux traits caractéristiques de notre situation sociale, a suffisamment confirmé l'analyse fondamentale, ci-dessus expliquée, des divers élémens généraux qui la constituent; les effets se sont successivement montrés en pleine harmonie avec ce que les causes devaient faire prévoir. Nous pouvions déjà regarder ici comme suffisamment démontré qu'aucune des doctrines politiques existantes ne contient de solution possible à la grande crise des sociétés modernes: nous avons, en outre, reconnu maintenant que chacune d'elles, par des voies qui lui sont radicalement propres, tend nécessairement à faire prédominer des dispositions intellectuelles, aussi étroites qu'irrationnelles, directement contraires à la nature du problème, même à l'égard de l'objet trop exclusif qu'elle y poursuit spécialement. Il est d'ailleurs évident que les sentimens développés respectivement par ces différentes doctrines, ne sont pas, en général, plus satisfaisants que les idées correspondantes. D'abord, chaque doctrine, quoique ralliant très imparfaitement ses propres partisans, leur inspire inévitablement une violente antipathie générale contre toute autre école, dont ils ne pourraient sans inconséquence reconnaître le mérite propre; une doctrine vraiment rationnelle et complète pourra seule, tout en conservant son indépendante originalité, inspirer ultérieurement des dispositions plus équitables et plus conciliantes. Mais il faut, en outre, remarquer surtout, à ce sujet, que si l'une quelconque de ces doctrines politiques, et la doctrine révolutionnaire plus qu'aucune autre, en tant que déterminant d'actives convictions, profondes quoique partielles, peut développer, dans les ames élevées des sentimens vraiment généreux de différentes natures; d'un autre côté, il n'est pas, malheureusement, moins certain que, chez le vulgaire, chacune d'elles, tend moralement à exercer, de diverses manières, une influence anti-sociale très prononcée. Ainsi, la politique révolutionnaire tire, sans doute, sa principale force morale de l'essor, très légitime quoique souvent exagéré, qu'elle a la propriété d'imprimer à l'activité individuelle: néanmoins, même indépendamment d'un indisciplinable orgueil ainsi soulevé, on ne peut se dissimuler que sa redoutable énergie ne repose aussi, en partie, sur sa tendance spéciale au développement spontané et continu de ces sentimens de haine et même d'envie contre toute supériorité sociale, dont l'irruption, libre ou contenue, constitue une sorte d'état de rage chronique, très commun de nos jours, même en d'excellens naturels, où il aggrave beaucoup l'irrationnelle influence, déjà si pernicieuse, d'une disposition d'esprit trop exclusivement critique. De même, la politique rétrograde, de moins en moins compatible avec de vraies convictions chez toute intelligence un peu cultivée, tend directement, malgré ses vaines prétentions morales, à développer éminemment ces dispositions à la servilité et à l'hypocrisie, dont son règne passager nous a offert tant d'éclatans témoignages. Enfin, la politique stationnaire, outre la sanction implicite que sa doctrine de neutralisation accorde nécessairement aux vices simultanés des deux doctrines extrêmes, exerce aussi, d'une manière plus spéciale, une influence morale non moins désastreuse, par l'appel plus direct qu'elle ne peut éviter de faire, dans son application continue, aux instincts d'égoïsme et de corruption. La vaine opposition de nos diverses écoles politiques n'est donc pas moins pernicieuse sous le rapport moral que sous le rapport intellectuel: à l'un et à l'autre titre, elles tendent également à détourner la société des véritables voies d'une réorganisation finale. Si, intellectuellement envisagées, elles concourent à développer l'anarchie, il n'est pas moins incontestable que, considérées moralement, elles poussent ensemble à la discorde. Les uns, dans l'intérêt exclusif de leur propre conservation politique, au lieu de comprimer, chez les classes dirigeantes, une tendance à l'égoïsme et à la séparation, trop prépondérante aujourd'hui, s'efforcent de lui donner artificiellement un essor monstrueux, en osant leur représenter les prolétaires comme des sauvages prêts à les envahir; en même temps, par une réaction funeste quoique inévitable, les autres entreprennent de précipiter aveuglément les masses contre leurs véritables chefs naturels, sans l'indispensable coopération desquels elles ne sauraient nullement accomplir les améliorations fondamentales qu'elles doivent si légitimement poursuivre dans leur condition sociale. C'est ainsi que, par un désastreux concours, tous les partis actuels tendent, en divers sens, à éterniser, en l'aggravant sans cesse, la douloureuse situation sociale des peuples les plus civilisés.
De telles conclusions préliminaires doivent produire d'abord une anxiété profondément pénible sur l'issue réelle que peut finalement comporter une semblable situation. Il faut peu s'étonner que des esprits généreux, et même éminens, mais irrationnels et surtout mal préparés, aient été quelquefois conduits aujourd'hui, par la contemplation trop exclusive d'un pareil spectacle, à une sorte de désespoir philosophique relativement à l'avenir social, qui devait leur sembler rapidement entraîné, par une invincible fatalité, soit vers un ténébreux et irrévocable despotisme, soit surtout vers une indéfinissable et imminente anarchie, soit enfin vers une déplorable alternative périodique de l'un à l'autre état. Une analyse peu approfondie de l'époque actuelle, et de ses antécédens immédiats, doit, en effet, inspirer des craintes analogues, en dirigeant une attention prépondérante sur le mouvement de décomposition, qui s'y trouve nécessairement beaucoup plus apparent que celui de régénération. L'étude de ce volume produira, j'espère, avec une pleine évidence, chez tout lecteur attentif et convenablement disposé, la consolante conviction que, par une progression contraire, dont la réalité n'est pas moins irrécusable, l'élite de l'espèce humaine, en résultat nécessaire et final de l'ensemble de ses diverses évolutions antérieures, touche aujourd'hui à l'avénement direct de l'ordre social le mieux adapté à sa nature, à cette seule condition indispensable que les élémens essentiels, déjà pré-existans, d'une telle organisation définitive, soient désormais, malgré les obstacles que présente leur dispersion actuelle, irrévocablement assemblés en un système général, par une philosophie politique vraiment digne de cette mission fondamentale. Il ne s'agit, en ce moment, pour compléter cette introduction, que de faire pressentir ici quel doit être nécessairement le caractère intellectuel de cette salutaire philosophie, dont le développement dogmatique sera ensuite graduellement exposé.
Or, cette première indication ressort, ce me semble, avec une évidente spontanéité, de la grande démonstration préalable que je viens d'expliquer dans ce long préambule. Il suffit, pour cela, de replacer maintenant à jamais l'esprit du lecteur au point de vue général qui caractérise ce Traité, et que j'avais dû écarter ici momentanément afin d'exécuter, avec une convenable efficacité, cette indispensable excursion préliminaire dans le domaine ordinaire de la politique proprement dite. Car, la philosophie théologique et la philosophie métaphysique ayant seules librement entrepris jusqu'ici d'opérer la réorganisation politique des sociétés modernes, de manière à constater pleinement, d'après l'ensemble des explications précédentes, et par la voie expérimentale, et par une analyse rationnelle, leur profonde inanité nécessaire à l'égard d'une telle destination, il s'ensuit évidemment, ou que le problème ne comporterait réellement aucune solution, ce qui serait absurde à penser, ou qu'il ne nous reste plus qu'à recourir à la philosophie positive, puisque l'esprit humain a désormais vainement épuisé, en essais surabondans, toutes les autres voies intellectuelles, à moins qu'on ne parvînt à créer un quatrième mode fondamental de philosopher, utopie trop extravagante pour mériter la moindre discussion. D'un autre côté, l'ensemble des trois premiers volumes de ce Traité nous a clairement prouvé, de la manière la plus complète et la plus décisive, que, dans son évolution graduelle, et surtout pendant le cours des trois derniers siècles, cette philosophie positive a successivement opéré, à l'unanime satisfaction finale du monde intellectuel, la réorganisation totale des divers ordres antérieurs de conceptions humaines, qui avaient jadis si long-temps persisté, et quelques-uns jusqu'à une époque très récente, dans un état parfaitement équivalent à celui qu'on déplore aujourd'hui, à bon droit, envers les idées sociales, et qui, avant une telle rénovation, étaient aussi généralement regardés, par l'opinion contemporaine, comme indéfiniment condamnés, par leur nature, à n'en pouvoir sortir. Or, comment une philosophie qui n'est, certainement, ni anarchique, ni rétrograde, à l'égard des notions astronomiques, physiques, chimiques, et même biologiques, deviendrait-elle nécessairement, par une subite et étrange subversion, l'un ou l'autre, à l'égard des seules notions sociales, si elle y peut être convenablement appliquée? A quel titre, d'ailleurs, cette dernière catégorie d'idées pourrait-elle être rationnellement exceptée d'une telle application, qui a graduellement embrassé jusqu'ici toutes les catégories moins compliquées, y compris celle qui s'en rapproche immédiatement? Ou plutôt, serait-il possible que, dans son inévitable développement continu, la méthode positive ne finît point par s'étendre aussi, de toute nécessité, à ce dernier complément naturel de son domaine fondamental? Ainsi, en rapprochant les conclusions sociales déjà motivées dans ce discours du résultat philosophique général de l'ensemble des trois volumes précédens, on voit que l'analyse politique et l'analyse scientifique concourent directement, avec une irrécusable spontanéité, à démontrer que la philosophie positive, convenablement complétée, est seule capable de présider réellement aujourd'hui à la réorganisation finale des sociétés modernes. Quelque profonde conviction qui me lie à ma manière d'accomplir cette grande tâche philosophique, je tiens infiniment à séparer soigneusement d'avance ce principe capital, qui me paraît déjà suffisamment irrécusable, d'avec le mode effectif de réalisation que je vais tenter dans ce volume, afin que, lors même qu'une telle tentative serait finalement condamnée, la raison publique n'en tirât aucune induction défavorable contre une méthode seule susceptible d'opérer tôt ou tard le salut intellectuel de la société, et se bornât seulement à prescrire, à de plus heureux successeurs, des essais plus efficaces dans la même direction. En tous genres, et surtout en ce cas, la méthode est encore plus importante que la doctrine elle-même. C'est pourquoi, avant de terminer cette longue introduction, je crois devoir présenter sommairement, à cet égard, quelques dernières considérations préalables.
Tout parallèle direct et spécial de cette nouvelle philosophie politique avec les théories sociales actuelles serait ici essentiellement prématuré, jusqu'à ce que son véritable esprit général ait pu être suffisamment caractérisé. Si je n'ai point manqué mon but, à mesure que la politique positive se développera graduellement dans le cours de ce volume, sa supériorité nécessaire et croissante sur toute autre manière de traiter ces questions se manifestera spontanément de plus en plus aux yeux du lecteur attentif, sans exiger presque jamais aucune comparaison formelle. Néanmoins, en continuant encore à écarter provisoirement toute appréciation scientifique proprement dite, et restant toujours au point de vue purement politique, seul convenable à cette introduction, je crois devoir, afin de mieux marquer ici la destination finale d'une telle opération philosophique, indiquer, dès ce moment, d'une manière directe mais simplement générale, sa relation nécessaire avec le double besoin fondamental de notre époque.
L'inévitable ascendant graduel d'une semblable doctrine sociale résultera surtout de sa parfaite cohérence logique dans l'ensemble de ses applications, propriété éminemment caractéristique, dont je ne saurais trop recommander la considération prépondérante, comme pouvant, mieux qu'aucune autre, lier intimement le point de vue politique au point de vue scientifique. Directement appliquée à l'état présent de la civilisation, la politique positive en embrassera simultanément tous les aspects essentiels, et fera cesser enfin cette déplorable opposition actuelle, ci-dessus appréciée, entre les deux ordres généraux de nécessités sociales, dont la commune satisfaction dépendra dès-lors d'un même principe. Non-seulement la politique contemporaine prendra désormais par là, dans toutes ses diverses parties, un caractère homogène et rationnel, qui semble aujourd'hui radicalement impossible: mais, en outre, on reconnaîtra, j'espère, avec une pleine évidence, que la même conception qui aura ainsi complétement coordonné le présent, l'aura aussi profondément rattaché à l'ensemble du passé, de manière à établir directement une exacte harmonie générale dans le système total des idées sociales, en faisant spontanément ressortir l'uniformité fondamentale de la vie collective de l'humanité; car cette conception ne pourra, par sa nature, être transportée à l'état social actuel, qu'après avoir préalablement subi l'épreuve générale, non moins décisive qu'indispensable, d'expliquer, sous le même point de vue, la suite continue des principales transformations antérieures de la société. Il importe de noter ici cette nouvelle condition, sans laquelle aucune vraie philosophie politique ne saurait évidemment exister, et qui, néanmoins, est si hautement négligée par toutes les écoles actuelles. Ce n'est point uniquement, en effet, comme on le croit d'ordinaire, la doctrine critique qui mérite nécessairement un tel reproche, en ne s'occupant essentiellement du passé que pour envelopper, dans une aveugle réprobation commune, tous les temps antérieurs à l'époque révolutionnaire. L'école rétrograde elle-même, malgré ses vaines prétentions à cet égard, et quoique ayant produit une certaine explication, d'ailleurs très vague et fort arbitraire, de l'ensemble du passé, se montre aujourd'hui radicalement impuissante à prolonger sa théorie historique jusqu'au seul point où elle pourrait acquérir une véritable importance politique en liant le présent au passé: encourant, en sens inverse, le même blâme général qu'elle impute justement à son antagoniste, elle se borne à maudire uniformément la situation fondamentale des sociétés modernes depuis trois siècles, qui ne lui paraît intelligible qu'en y supposant l'humanité parvenue, on ne sait comment, à une sorte de manie chronique, incurable à moins d'une miraculeuse intervention spéciale de la providence [15]. Cette subordination rationnelle de l'humanité à une même loi fondamentale de développement continu, qui représente l'évolution actuelle, quelle qu'en soit l'importance prépondérante, comme le résultat nécessaire de la suite graduelle des transformations antérieures, constituera certainement une propriété exclusive et spontanée de la nouvelle philosophie politique, qui se bornera, sous ce rapport, à étendre enfin aux phénomènes sociaux l'esprit général qui déjà domine à l'égard de tous les autres phénomènes naturels. Pour achever d'apprécier sommairement la cohérence et l'homogénéité qui devront inévitablement caractériser cette philosophie, il suffit de remarquer, en dernier lieu, que, en même temps qu'elle établira ainsi, soit au présent, soit au passé, la plus parfaite liaison dans le système entier des diverses notions sociales, elle rattachera ce système, d'une manière aussi directe qu'indissoluble, à l'ensemble total de la philosophie naturelle, qui, dès lors complétée par cette indispensable extension, réalisera désormais un état permanent et définitif d'unité intellectuelle jusque alors essentiellement chimérique, où tous les divers ordres principaux de conceptions humaines, irrévocablement soumis à une même méthode fondamentale, présenteront, envers tous les phénomènes possibles, une suite rationnelle de lois homogènes, qu'une rigoureuse hiérarchie scientifique ne cessera point de coordonner exactement. Quoique la considération de cette solidarité nécessaire doive, sans doute, paraître surtout scientifique, j'ai cependant jugé indispensable de la signaler dès ce moment, à cause de la puissante influence par laquelle une telle liaison tend évidemment à seconder l'ascendant graduel de la nouvelle philosophie politique. Car, la politique positive trouvera ainsi spontanément, chez tous les esprits, un point d'appui général, dont l'importance ne peut que s'accroître, et qui servira de base naturelle à son essor universel. Dans l'état irrationnel et désordonné de nos idées politiques, on ne peut guère soupçonner aujourd'hui quelle serait bientôt l'irrésistible énergie d'un mouvement philosophique, où l'entière rénovation de la science sociale serait dirigée par ce même esprit dont la supériorité est unanimement reconnue à l'égard de toutes les autres catégories de notions réelles.
[Note 15: ][ (retour) ] Cette disposition caractéristique de l'école catholique actuelle ne m'a jamais paru plus décisive qu'en l'observant chez l'illustre de Maistre, dont l'éminente supériorité philosophique n'a pu le préserver de cette capitale inconséquence, nécessairement propre à sa doctrine. Tout lecteur judicieux a dû être vivement choqué, à ce sujet, de l'étrange contraste que présentent la force et la netteté vraiment admirables avec lesquelles l'auteur du Pape vient d'expliquer l'esprit fondamental de la politique du moyen âge, comparées à l'incohérence et à la frivolité de son irrationnelle appréciation des trois derniers siècles, où la société lui paraît subir brusquement une transformation tout-à-fait imprévue et inconcevable, sans aucunes racines antérieures. Le ton général de l'auteur, jusque alors grave et digne, devient aussitôt dédaigneux et même violent: finalement, un ouvrage qui a commencé par l'analyse très rationnelle des conditions nécessaires de tout ordre spirituel, vient déplorablement aboutir à une invocation formelle, aussi puérile que mystique, à la vierge Marie!