Cet aperçu sommaire des principaux points d'appui que l'état présent du monde social peut offrir à l'impulsion régénératrice de la nouvelle philosophie politique, complète suffisamment l'indication générale que je devais ébaucher, dans cette longue mais indispensable introduction, de la destination fondamentale d'une telle philosophie pour correspondre aux plus graves nécessités de notre époque. En plaçant définitivement l'esprit du lecteur au point de vue convenable, et en lui fournissant d'avance une sorte de programme rationnel de l'ensemble des conditions à remplir, le grand travail que je viens d'accomplir, quoique purement préliminaire, devra, j'espère, faciliter et, en même temps, abréger beaucoup l'opération principale; surtout, il en garantira la pleine efficacité politique, qui, sans un tel préambule général, eût essentiellement échappé à la plupart des esprits actuels, dont les habitudes politiques sont d'ordinaire si superficielles et si irrationnelles. Les hommes d'état les plus dédaigneux ne sauraient ainsi mettre en doute si la théorie que nous allons tenter de construire directement est vraiment susceptible d'une haute utilité pratique, puisqu'il est maintenant démontré que le besoin fondamental des sociétés actuelles est, par sa nature, éminemment théorique, et que, en conséquence, la réorganisation intellectuelle, et ensuite morale, doit nécessairement précéder et diriger la réorganisation politique proprement dite [19]. Toutefois, après avoir, pour satisfaire à la juste exigence des esprits actuels, établi d'abord, avec tout le soin convenable, cette grande et intime co-relation, il importe maintenant de retourner irrévocablement au point de vue strictement scientifique de ce Traité, et de poursuivre l'étude générale des phénomènes de la physique sociale dans des dispositions aussi purement spéculatives que celles qui président déjà à la culture habituelle des autres sciences fondamentales, en n'ayant d'autre ambition intellectuelle que de découvrir les véritables lois naturelles d'un dernier ordre de phénomènes, extrêmement remarquable, et qui n'a jamais été ainsi examiné; sans la prépondérance, désormais continue, d'une telle intention, notre opération philosophique avorterait nécessairement. Néanmoins, avant d'y procéder d'une manière directe, il me reste encore à considérer sommairement, dans la leçon suivante, les principaux efforts philosophiques déjà tentés pour constituer la science sociale, et dont l'appréciation générale doit éminemment tendre, surtout en vertu des habitudes actuelles, à mieux caractériser, sous divers rapports essentiels, la nature et l'esprit de cette dernière branche fondamentale de la philosophie positive.

[Note 19: ][ (retour) ] Les rapports généraux entre la théorie et la pratique, surtout en politique, seront, dans la suite de ce volume, comme on doit s'y attendre, directement soumis à une analyse rationnelle. Je dois seulement indiquer ici, à ce sujet, que, dans la politique, de même qu'en tout autre cas, toute confusion, ou simplement toute adhérence trop étroite, entre la théorie et la pratique, est également funeste à toutes deux, en étouffant l'essor de la première, et laissant la seconde s'agiter sans guide. On doit même reconnaître que les phénomènes sociaux, en vertu de leur complication supérieure, doivent exiger un plus grand intervalle intellectuel qu'en aucun autre sujet scientifique, entre les conceptions spéculatives, quelque positives qu'elles puissent être, et leur finale réalisation pratique. La nouvelle philosophie sociale doit donc se garantir soigneusement de la tendance, trop commune aujourd'hui, qui la porterait à se mêler activement au mouvement politique proprement dit, lequel doit surtout rester pour elle un sujet permanent d'observation capitale, où elle ne doit intervenir qu'en remplissant sa mission générale de haut enseignement. Néanmoins, la profonde confusion qui règne maintenant entre le gouvernement spirituel et le gouvernement temporel ne saurait, sans doute, toujours permettre à l'école positive de s'abstenir de toute participation directe, soit dans les divers pouvoirs constitués, soit au sein des partis existans, à la gestion journalière des affaires générales, ne fût-ce qu'afin d'y mieux faite prévaloir son influence fondamentale. Mais cette école devra scrupuleusement veiller à ce que cette incontestable utilité ne serve involontairement de motif habituel au vain égarement d'ambitions mal conçues. Car, une telle préoccupation active et continue des opérations journalières tend directement, surtout de nos jours, à empêcher ou à altérer toute conception vraiment rationnelle de l'ensemble du mouvement social, à moins qu'une forte élaboration préalable des véritables principes politiques ne prévienne cette pernicieuse fluctuation, chez quelques intelligences privilégiées, qui elles-mêmes agiraient sans doute encore plus sagement, soit pour elles, soit pour leur cause, en conservant une position purement philosophique, en tant, du moins, que le libre choix de leur mode propre d'influence politique pourrait leur être permis, ce qui, je l'avoue, n'est peut-être pas aujourd'hui toujours facultatif.


QUARANTE-SEPTIÈME LEÇON..


Appréciation sommaire des principales tentatives philosophiques entreprises jusqu'ici pour constituer la science sociale.

Le degré supérieur de complication, de spécialité, et en même temps d'intérêt, qui caractérise nécessairement les phénomènes sociaux, comparés à tous les autres phénomènes naturels, à ceux même de la vie individuelle, constitue, sans doute, d'après les principes généraux de hiérarchie scientifique établis dans l'ensemble de ce Traité, la cause la plus fondamentale de l'imperfection beaucoup plus prononcée que doit présenter leur étude, où l'esprit positif ne pouvait évidemment avoir aucun accès rationnel sans avoir préalablement commencé à dominer l'étude de tous les phénomènes plus simples; ce qui n'a été convenablement accompli que de nos jours, en vertu de l'importante révolution philosophique qui a donné naissance à la physiologie cérébrale, comme je l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Mais, indépendamment de ce motif principal, déjà suffisamment indiqué, et qui d'ailleurs deviendra bientôt le sujet d'une appréciation directe, je crois devoir commencer, dès ce moment, à signaler une considération nouvelle, éminemment propre à expliquer, d'une manière toute spéciale, pourquoi l'esprit humain n'a pu jusqu'à présent fonder la science sociale sur des bases vraiment positives. Cette considération consiste en ce que, par la nature d'une telle étude, notre intelligence ne pouvait réellement, avant l'époque actuelle, y statuer sur un ensemble de faits assez étendu pour diriger convenablement ses spéculations rationnelles à l'égard des lois fondamentales des phénomènes sociaux.

En expliquant sommairement, dès le début de cet ouvrage, l'invincible nécessité logique qui fait toujours exclusivement dépendre le premier essor spéculatif d'une doctrine quelconque de l'emploi spontané d'une méthode purement théologique, j'ai déjà suffisamment indiqué, même envers les plus simples phénomènes, l'impossibilité générale de former primitivement le système d'observations propre à servir de base immédiate à toute théorie positive (voyez la première leçon). Or, les phénomènes sociaux, outre leur participation évidente et plus prononcée à cette obligation commune, présentent, sous un tel aspect, ce caractère éminemment spécial, que leur propre existence ne pouvait, dans l'origine, être assez développée pour comporter aucune observation vraiment scientifique, lors même que l'esprit humain eût été alors convenablement préparé. Dans tout autre sujet, par suite de l'immuable perpétuité des phénomènes, les observations rationnelles n'étaient d'abord impossibles qu'à cause de l'absence, long-temps inévitable, d'observateurs bien disposés. Mais, par une exception évidemment propre à la science sociale, et qui a dû spécialement contribuer à prolonger son enfance, il est clair que les phénomènes eux-mêmes y ont long-temps manqué de la plénitude et de la variété de développement indispensables à leur exploration scientifique, abstraction faite des conditions à remplir par les observateurs. Sans un lent et pénible essor spontané de l'état social dans une partie notable de l'espèce humaine, et jusqu'à ce que le cours naturel de l'évolution sociale y eût graduellement conduit à des modifications assez profondes et assez générales de la civilisation primitive, cette science devait nécessairement se trouver dépourvue de toute base expérimentale vraiment suffisante. Cette évidente considération nous servira plus tard à faire plus nettement ressortir l'indispensable office de la philosophie théologique pour diriger les premiers progrès de l'esprit humain et de la société. Mais nous ne devons l'employer ici qu'à mieux caractériser les entraves inévitables qui ont dû ainsi retarder la formation d'une véritable science sociale.

Toute discussion directe et précise de la portée nécessaire de cet obstacle fondamental serait actuellement déplacée. Quand le moment sera venu d'effectuer, dans l'un des chapitres suivans, cette exacte détermination, je démontrerai, j'espère, avec une irrécusable évidence, que, par suite d'une telle obligation, judicieusement mesurée, la science sociale n'a commencé à devenir possible qu'en s'appuyant précisément sur l'analyse rationnelle de l'ensemble du développement accompli jusqu'à nos jours dans l'élite de l'espèce humaine, tout passé moins étendu devant être insuffisant. C'est ainsi que les conditions relatives à la succession même des phénomènes, coïncideront, d'une manière aussi rigoureuse que spontanée, avec celles déjà assez établies, par l'ensemble des trois volumes précédens, quant à la préparation de l'observateur d'après l'élaboration préalable des branches moins compliquées de la philosophie positive, pour assigner, sans aucune grave incertitude, le siècle actuel comme l'époque nécessaire de la formation définitive de la science sociale, jusque alors essentiellement impossible.