[Note 26: ][ (retour) ] On croit souvent que les phénomènes sociaux doivent être très faciles a observer, parce qu'ils sont très communs, et que l'observateur, d'ordinaire, y participe lui-même plus ou moins. Mais ce sont précisément cette vulgarité et cette personnalité qui doivent nécessairement concourir, avec une complication supérieure, à rendre plus difficile ce genre d'observations, en éloignant directement l'observateur des dispositions intellectuelles convenables à une exploration vraiment scientifique. On n'observe bien, en général, qu'en se plaçant en dehors, et l'influence prépondérante d'une théorie quelconque, surtout positive, peut seule produire et maintenir, envers les phénomènes sociaux, une telle inversion habituelle du point de vue spontané. Je ne parle ici d'ailleurs que des conditions purement spéculatives, sans considérer même l'hallucination plus ou moins profonde que l'entraînement des passions détermine si naturellement en un tel sujet, et qui ne peut évidemment être suffisamment prévenue ou dissipée que par l'intime et familière préoccupation des théories les plus positives.

On voit donc que, par la nature même de la science sociale, l'observation proprement dite y a nécessairement besoin, d'une manière plus profonde encore et plus spéciale qu'en aucun autre cas, d'une intime subordination continue à l'ensemble des spéculations positives sur les lois réelles de la solidarité ou de la succession de phénomènes aussi éminemment compliqués. Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait social: purement isolé, il reste inévitablement à l'état stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de satisfaire une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel. Une telle subordination doit sans doute augmenter directement la difficulté fondamentale, déjà si prononcée, qui caractérise les observations sociales, et doit ainsi concourir aujourd'hui à rendre, en ce genre, les bons observateurs encore plus rares, quoique elle doive, au contraire, les multiplier ultérieurement, à mesure que la science réelle se développera. Mais cette condition intellectuelle est si évidemment imposée par la nature du sujet, qu'on ne saurait voir, dans la remarque précédente, qu'une confirmation nouvelle de la nécessité, déjà surabondamment prouvée, en quelque sorte, depuis le commencement de ce volume, de ne confier désormais la culture habituelle des théories sociales qu'aux esprits les mieux organisés, convenablement préparés par l'éducation la plus rationnelle. Du reste, le précepte logique sur lequel je viens d'insister n'est, à vrai dire, que la suite naturelle et l'indispensable complément de l'obligation fondamentale, antérieurement établie dans cette leçon, de rendre l'esprit d'ensemble essentiellement prépondérant dans les études sociologiques, en y procédant surtout du système aux élémens. Enfin, ce précepte lui-même, envisagé sous un autre aspect, constitue, à mes yeux, d'une manière aussi décisive que directe, l'évidente vérification générale, envers l'observation pure, de cette inévitable extension des moyens essentiels d'exploration que j'ai ci-dessus rappelée devoir à priori caractériser la science sociologique. Car, ainsi explorés d'après des vues rationnelles de solidarité ou de succession, les phénomènes sociaux comportent, sans aucun doute, des moyens d'observation bien plus variés et plus étendus que tous les autres phénomènes moins compliqués. C'est ainsi que non-seulement l'inspection immédiate ou la description directe des événemens quelconques, mais encore la considération des coutumes les plus insignifiantes en apparence, l'appréciation des diverses sortes de monumens, l'analyse et la comparaison des langues, etc., et une foule d'autres voies plus ou moins importantes, peuvent offrir à la sociologie d'utiles moyens continus d'exploration positive: en un mot, tout esprit rationnel, préparé par une éducation convenable, pourra parvenir, après un suffisant exercice, à convertir instantanément en précieuses indications sociologiques les impressions spontanées qu'il reçoit de presque tous les événemens que la vie sociale peut lui offrir, d'après les points de contact plus ou moins directs qu'il y saura toujours apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de l'universelle connexité des divers aspects sociaux. Si donc cette connexité caractéristique constitue d'abord la principale source des difficultés propres aux observations sociales, on voit finalement aussi que, par une sorte de compensation incomplète, elle tend nécessairement à y étendre et y varier, au plus haut degré, les procédés essentiels d'exploration scientifique.

Le second mode fondamental de l'art d'observer, où l'expérimentation proprement dite, semble, par une première appréciation, devoir être entièrement interdit à la science nouvelle que nous constituons ici: ce qui d'ailleurs ne l'empêcherait nullement de pouvoir être pleinement positive. Mais, en y regardant avec attention, on peut aisément reconnaître que cette science n'est point, en réalité, totalement privée, par sa nature, d'une telle ressource générale, quoique ce ne soit pas, à beaucoup près, la principale qu'elle doive employer. Il suffit, pour cela, d'y distinguer convenablement, d'après la nature des phénomènes, entre l'expérimentation directe et l'expérimentation indirecte, comme je l'ai fait dans les deux volumes précédens. Nous avons surtout reconnu, au troisième volume, que le vrai caractère philosophique du mode expérimental ne consiste point essentiellement dans cette institution artificielle des circonstances du phénomène, qui, pour le vulgaire des savans, constitue aujourd'hui le principal attribut d'un tel genre d'explorations. Que le cas soit naturel ou factice, nous savons que l'observation y mérite réellement toujours le nom propre d'expérimentation, toutes les fois que l'accomplissement normal du phénomène y éprouve, d'une manière quelconque, une altération bien déterminée, sans que la spontanéité de cette altération puisse détruire l'efficacité scientifique propre à toute modification des circonstances habituelles du phénomène pour en mieux éclairer la production effective. C'est surtout en ce sens que le mode expérimental peut réellement appartenir aux recherches sociologiques. Envers les études purement biologiques, nous avons constaté que, d'après la complication et la solidarité nécessaires de leurs phénomènes, les expériences directes, par voie artificielle, y devaient être le plus souvent d'une institution trop difficile et d'une interprétation trop équivoque pour qu'on y dût rationnellement compter beaucoup sur leur usage habituel. Cette complication et cette solidarité étant ici bien plus prononcées encore, il est évident qu'un tel genre d'expériences ne saurait aucunement convenir à la sociologie, quand même il y serait moralement admissible et physiquement praticable. Une perturbation factice dans l'un quelconque des élémens sociaux, devant nécessairement, soit par les lois d'harmonie ou celles de succession, retentir bientôt sur tous les autres, l'expérience, abstraction faite de son institution chimérique, serait alors radicalement dépourvue de toute importante valeur scientifique, par l'irrécusable impossibilité d'isoler suffisamment aucune des conditions ni aucun des résultats du phénomène: en sorte qu'il faut peu regretter qu'un tel mode d'exploration devienne ici essentiellement inapplicable. Mais j'ai démontré, en philosophie biologique, que les cas pathologiques, par suite même de leur spontanéité, constituaient, en général, le véritable équivalent scientifique de la pure expérimentation, en ce que, quoique indirectes, les expériences naturelles qu'ils nous offrent sont plus éminemment appropriées à l'étude des corps vivans, envisagés sous un aspect quelconque, et cela d'autant plus qu'il s'agissait de phénomènes plus complexes et d'organismes plus éminens. Or, les mêmes considérations philosophiques sont, à plus forte raison, essentiellement applicables aux études sociologiques, et y doivent conduire à des conclusions semblables, et encore mieux motivées, sur la prépondérance nécessaire de l'analyse pathologique, comme mode indirect d'expérimentation convenable à l'organisme le plus élevé et aux phénomènes les plus composés qu'on puisse concevoir. Ici, cette analyse pathologique consiste essentiellement dans l'examen des cas, malheureusement trop fréquens, où les lois fondamentales, soit de l'harmonie, soit de la filiation, éprouvent, dans l'état, social, des perturbations plus ou moins prononcées, par des causes accidentelles ou passagères, d'ailleurs spéciales ou générales, comme on le voit surtout aux diverses époques révolutionnaires, et principalement aujourd'hui. Ces perturbations quelconques constituent, pour l'organisme social, l'analogue exact des maladies proprement dites de l'organisme individuel: et je ne crains pas d'avancer que cette assimilation philosophique sera d'autant mieux appréciée, à tous égards, proportion gardée de l'inégale complication des organismes, qu'on la soumettra à une discussion plus approfondie. Dans l'un et l'autre cas, c'est sans doute faire un noble usage de la raison humaine, comme je l'ai indiqué au volume précédent, que de l'appliquer à mieux dévoiler les lois réelles de notre nature, soit individuelle, soit sociale, par l'analyse scientifique des désordres plus ou moins graves dont son développement est nécessairement accompagné. Mais si, envers les recherches biologiques proprement dites, nous avons déjà reconnu que l'exploration pathologique y est jusqu'ici fort imparfaitement instituée, on conçoit d'avance combien elle doit être encore plus vicieuse à l'égard des questions sociologiques elles-mêmes, où l'on n'en a jamais tiré, à vrai dire, aucun secours important, quoique les matériaux y abondent. Cette stérilité radicale tient surtout à ce que l'expérimentation quelconque, directe ou indirecte, peut encore moins se passer que la simple observation d'une subordination fondamentale à des conceptions rationnelles, pour acquérir une véritable utilité scientifique. Les motifs de cette indispensable subordination étant nécessairement les mêmes que dans le cas précédemment discuté, il serait entièrement superflu d'en reproduire ici l'indication sommaire, dont la pratique sociale ne nous offre que trop l'éclatante confirmation journalière. Ne voyons-nous pas, surtout aujourd'hui, les expériences politiques les plus désastreuses incessamment renouvelées, avec des modifications aussi insignifiantes qu'irrationnelles, quoique leurs premiers accomplissemens eussent dû suffire pour faire pleinement apprécier l'inefficacité et le danger des expédiens proposés? Je sais quelle est, à cet égard, la part capitale qu'il faut faire à l'inévitable ascendant des passions humaines: mais aussi on oublie trop, d'un autre côté, que le défaut d'une analyse rationnelle suffisamment prépondérante doit constituer directement l'une des principales causes de l'infructueux enseignement tant reproché aux expériences sociales, dont le cours spontané deviendrait, sans doute, plus instructif, s'il pouvait être mieux observé. On pense, il est vrai, que les cas de perturbation sociale sont impropres à dévoiler les lois fondamentales de l'organisme politique, que l'on regarde alors comme détruites ou du moins suspendues: c'est la même erreur qu'envers l'organisme individuel; et elle est ici bien plus excusable, puisque l'état normal lui-même n'est point encore suffisamment conçu comme soumis à de véritables lois. Mais, au fond, le principe essentiel, établi surtout par les travaux de l'illustre Broussais, destiné désormais à caractériser l'esprit philosophique de la pathologie positive, est, par sa nature, aussi bien applicable à l'organisme social qu'à l'organisme individuel. En tous deux, les cas pathologiques ne sauraient constituer aucune violation réelle des lois fondamentales de l'organisme normal, dont les phénomènes essentiels sont alors modifiés seulement dans leurs divers degrés, sans pouvoir jamais l'être dans leur nature ni dans leurs relations, comme je l'ai expliqué en philosophie biologique. Les perturbations sociales surtout sont nécessairement du même ordre que les modifications déterminées dans l'ensemble des lois sociologiques par les différentes causes secondaires dont j'ai ci-dessus circonscrit l'influence générale entre d'inévitables limites: il n'y a de distinction réelle à établir, sous ce rapport, que de la discontinuité des unes à la continuité des autres, ce qui ne saurait certainement altérer le principe. Puis donc que les lois fondamentales subsistent toujours essentiellement en un état quelconque de l'organisme social, il y a lieu de conclure rationnellement, avec les précautions convenables, de l'analyse scientifique des perturbations à la théorie positive de l'existence normale. Tel est le fondement philosophique de l'utilité essentielle propre à cette sorte d'expérimentation indirecte et involontaire pour dévoiler l'économie réelle du corps social d'une manière plus prononcée que ne peut le faire la simple observation, dont elle constitue ainsi, comme en tout autre sujet, l'indispensable complément général. Par sa nature, ce procédé est applicable à tous les ordres de recherches sociologiques, soit qu'il s'agisse de l'existence ou du mouvement, envisagés l'un ou l'autre sous un aspect quelconque, physique, intellectuel, moral ou politique, et à tous les degrés possibles de l'évolution sociale, où les perturbations n'ont malheureusement jamais manqué. Quant à son extension effective, il serait prématuré de vouloir ici la mesurer en général, puisque ce procédé n'a pu être encore réellement appliqué à aucune recherche de philosophie politique, et ne pourra devenir usuel que par le développement ultérieur de la nouvelle science que je m'efforce de constituer. Mais il était néanmoins indispensable de le signaler aussi en le caractérisant sommairement, comme l'un des moyens fondamentaux d'exploration propres à la physique sociale.

Considérant enfin la méthode comparative proprement dite, je dois d'abord, à ce sujet, renvoyer le lecteur aux explications fondamentales que j'ai suffisamment présentées, en philosophie biologique, pour démontrer la prépondérance nécessaire d'un tel procédé dans les études quelconques dont les corps vivans peuvent devenir le sujet, et avec une évidence d'autant plus irrésistible que les phénomènes se compliquent davantage ou que l'organisme s'élève. Ces motifs essentiels étant ici essentiellement les mêmes, à un degré plus prononcé, je puis abréger notre examen actuel en chargeant le lecteur d'opérer, sous les modifications convenables, cette reproduction spontanée. Je dois maintenant me borner à signaler suffisamment les seules différences capitales par lesquelles se distingue nécessairement l'application générale de l'art comparatif à l'ensemble des recherches sociologiques.

Une aveugle imitation du procédé biologique entraînerait d'abord à méconnaître irrationnellement les vraies analogies logiques entre les deux sciences, puisque la comparaison des diverses parties de la hiérarchie animale, que nous avons vu constituer, en biologie, le principal caractère de la méthode comparative, ne saurait, au contraire, avoir, en sociologie, qu'une importance secondaire. Mais c'est qu'au fond, comme nous allons le reconnaître, ce n'est point là, pour cette dernière science, le véritable équivalent scientifique de la conception fondamentale de la série organique. Toutefois, je suis convaincu que la prépondérance trop prolongée de la philosophie théologico-métaphysique dans un tel ordre d'idées inspire aujourd'hui un dédain fort irrationnel contre tout rapprochement scientifique de la société humaine avec aucune autre société animale. Quand les études sociales seront enfin convenablement dirigées par l'esprit positif, on ne tardera point, sans doute, à y reconnaître l'utilité permanente, et, en plusieurs cas, la nécessité, d'y introduire, à un certain degré, la comparaison sociologique de l'homme aux autres animaux, et surtout aux mammifères les plus élevés, du moins après que les sociétés animales, encore si mal connues, auront été enfin mieux observées et mieux appréciées. Les motifs d'une telle comparaison sont fort analogues à ceux qui nous en ont expliqué, dans le volume précédent, la haute importance pour l'étude de la vie individuelle, en ce qui concerne les phénomènes intellectuels et moraux, dont les phénomènes sociaux constituent la suite nécessaire et le complément naturel. Après avoir long-temps méconnu cette importance envers le premier cas, tous les bons esprits commencent aujourd'hui à y sentir la réalité et la portée d'un procédé aussi capital: il en sera ultérieurement de même à l'égard du second cas, quoique ce mode y doive être moins essentiel. Le principal défaut d'un tel ordre de comparaisons sociologiques sera, sans doute, d'être borné, par sa nature, aux seules considérations statiques, sans pouvoir atteindre jusqu'aux considérations dynamiques, qui doivent constituer, surtout de nos jours, le sujet prépondérant et direct de la science. Cette restriction résulte évidemment de ce que l'état social des animaux, sans être, en réalité, aussi absolument fixe qu'on l'imagine, n'éprouve essentiellement, depuis que la prépondérance humaine s'est pleinement développée, que d'imperceptibles variations, nullement comparables à la progression continue de l'humanité, envisagée même dans son essor primitif le moins prononcé. Mais réduite à la statique sociale, l'utilité scientifique d'une telle comparaison me semble vraiment incontestable, pour y mieux caractériser les lois les plus élémentaires de la solidarité fondamentale, en manifestant directement, avec une évidence irrésistible, leur vérification spontanée dans l'état de société le plus imparfait, de manière à pouvoir même quelquefois inspirer, en outre, d'utiles inductions sur la société humaine. Rien n'est plus propre surtout à faire ressortir combien sont pleinement naturelles les principales relations sociales, que tant d'esprits sophistiques croient encore aujourd'hui pouvoir transformer au gré de leurs vaines prétentions: ils cesseront, sans doute, de regarder comme factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine, en les retrouvant, avec le même caractère essentiel, chez les animaux, et d'une manière d'autant plus prononcée que l'organisme y devient plus élevé, plus rapproché de l'organisme humain. En un mot, pour tout ce qui concerne les premiers germes des relations sociales, les premières institutions qui ont fondé spontanément l'unité de la famille ou de la tribu, dans cette partie élémentaire de la sociologie qui se confond presque avec la biologie intellectuelle et morale ou du moins avec ce qu'on nomme l'histoire naturelle de l'homme, dont elle semble constituer un simple prolongement général, il y aura, non-seulement un grand avantage scientifique, mais une vraie nécessité philosophique, à employer convenablement la comparaison rationnelle de la société humaine aux autres sociétés animales; comme quelques philosophes l'ont déjà soupçonné, et surtout Fergusson, qui en a le mieux pressenti l'importance. Peut-être même ne faudra-t-il point, à cet égard, se borner absolument, parmi les sociétés animales, à celles qui offrent un caractère de coopération vraiment volontaire, analogue à celui des sociétés humaines; quoique leur considération doive être, par ce motif, essentiellement prépondérante, l'esprit scientifique, étendant un tel mode d'exploration jusqu'à son dernier terme logique, pourra trouver aussi quelque utilité, sous ce rapport, à descendre jusqu'à l'examen de ces étranges sociétés, propres aux animaux inférieurs, où une coopération involontaire résulte d'une indissoluble union organique, soit par simple adhérence, soit aussi par continuité réelle [27] . En supposant que la science ne dût immédiatement retirer aucun avantage direct de cet entier développement rationnel de la comparaison sociologique, il n'en serait certainement point ainsi de la méthode, qui y gagnerait aussitôt une plus parfaite homogénéité, par suite d'une plus exacte similitude avec la manière de procéder dans les études biologiques. L'habituelle comparaison scientifique, aussi bien sociale qu'individuelle, de l'homme aux autres animaux, est éminemment propre, par sa nature, à mieux éliminer cet esprit absolu qui constitue encore aujourd'hui le vice principal de la philosophie politique. Il me semble d'ailleurs, même sous le rapport pratique, que l'insolent orgueil qui porte certaines castes à se regarder en quelque sorte comme d'une autre espèce que le reste de l'humanité n'est pas, en réalité, sans quelque intime affinité philosophique avec l'irrationnel dédain contre tout rapprochement effectif entre la nature humaine et les autres natures animales. Néanmoins, quelle que soit l'importance scientifique de ces diverses considérations, elles ne sauraient essentiellement convenir qu'à un traité méthodique et spécial de philosophie sociale, tel que celui déjà annoncé, où elles exerceront ultérieurement leur influence nécessaire. Mais, ici, dans cette première conception de la science, où, par des motifs précédemment expliqués, je dois surtout avoir en vue la dynamique sociale, à laquelle ce genre de comparaisons est presque inapplicable, il est évident que je ne saurais en faire aucun usage important, au moins direct. Toutefois, à ce titre même, il était, ce me semble, d'autant plus indispensable de signaler ici, avec plus d'insistance, cette partie de la méthode comparative, afin qu'elle ne restât point inaperçue, ce qui aurait de graves inconvéniens scientifiques, comme je viens de l'indiquer. Les procédés logiques fréquemment usités sont ordinairement assez caractérisés par leur application effective, pour que leur préalable appréciation générale puisse, au contraire, se réduire au plus indispensable examen de leur propriétés fondamentales.

[Note 27: ][ (retour) ] On a quelquefois comparé l'ensemble de l'humanité à une sorte d'immense polype, s'étendant sur le globe entier. Mais cette métaphore pédantesque, où l'on s'efforce de caractériser un phénomène très connu en l'assimilant à un autre qui l'est beaucoup moins, témoigne réellement une très imparfaite appréciation philosophique de notre solidarité sociale, et surtout une haute ignorance biologique du genre d'existence propre aux polypiers. Elle conduit à rapprocher une association volontaire et facultative d'une participation involontaire et indissoluble; un système dont les divers élémens, malgré leur originalité propre, s'affectent toujours réciproquement, est ainsi assimilé à un système essentiellement inverse, où les parties, quoique inséparables, n'exercent jamais directement aucune action mutuelle, au point que les unes périssent pendant que les autres naissent, sans que le reste en soit aucunement altéré.

Afin que les principales formes distinctes propres, en sociologie, à la méthode comparative soient ici toujours considérées dans l'ordre successif de leur importance croissante, je dois maintenant y signaler le mode capital qui consiste en un rapprochement rationnel des divers états co-existans de la société humaine sur les différentes portions de la surface terrestre, envisagés surtout chez des populations pleinement indépendantes les unes des autres. Rien n'est plus propre qu'un tel procédé à caractériser nettement les diverses phases essentielles de l'évolution humaine, dès lors susceptibles d'être simultanément explorées, de manière à faire ressortir, d'une manière plus directe et plus sensible, leurs attributs prépondérans. Bien que la progression fondamentale de l'humanité soit nécessairement unique, en ce qui concerne le développement total, il est néanmoins incontestable que, par un concours de causes sociales, fort mal analysé jusqu'ici dans la plupart des cas, des populations très considérables, et surtout très variées, n'ont encore atteint qu'à des degrés inégalement inférieurs de ce développement général; en sorte que, par suite de cette inégalité, les divers états antérieurs des nations les plus civilisées se retrouvent aujourd'hui essentiellement, malgré d'inévitables différences secondaires, chez les peuples contemporains répartis en divers lieux du globe [28]. Comme l'observation proprement dite, dont il constitue la modification la plus spontanée, ce mode comparatif présente d'abord l'avantage évident d'être pareillement applicable aux deux ordres essentiels de spéculations sociologiques, les unes statiques, les autres dynamiques, de manière à vérifier également les lois de l'existence et celles du mouvement, ou même à fournir quelquefois, à leur égard, de précieuses inductions directes. En second lieu, il s'étend essentiellement aujourd'hui, en réalité, à tous les degrés possibles de l'évolution sociale, dont tous les traits caractéristiques peuvent ainsi être effectivement soumis à notre immédiate observation: depuis les malheureux habitans de la terre de Feu jusqu'aux peuples les plus avancés de l'Europe occidentale, on ne saurait imaginer aucune nuance sociale qui ne se trouve actuellement réalisée en certains points du globe, et même presque toujours en plusieurs localités nettement séparées. Dans la partie historique de ce volume, j'aurai l'occasion de montrer que certaines phases intéressantes, quoique secondaires, du développement social, dont l'histoire de notre civilisation ne laisse aucuns vestiges appréciables, ne peuvent être connues que par cette indispensable exploration comparative: et ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les degrés les plus inférieurs de l'évolution humaine, à l'égard desquels une telle propriété n'est plus aujourd'hui contestable. Même pour les phases les plus historiques, il y a toujours de nombreux intermédiaires qui ne comportent également que ce mode indirect d'observation. Telles sont les principales propriétés qui caractérisent, en sociologie, cette seconde partie essentielle de la méthode comparative, si heureusement destinée à vérifier les indications directes de l'analyse historique proprement dite, et surtout même à combler suffisamment ses inévitables lacunes. L'usage général de ce procédé sociologique est éminemment rationnel, puisqu'il repose directement sur le principe, ci-dessus établi, de l'identité nécessaire et constante du développement fondamental de l'humanité, d'après l'irrésistible prépondérance du type commun de la nature humaine, au milieu des diversités quelconques de climat, et même de race, les différences réelles ne pouvant affecter que la vitesse effective de chaque évolution sociale.

[Note 28: ][ (retour) ] Sans sortir d'une même nation, on pourrait, jusqu'à un certain point, comparer, par un rapprochement encore plus intime, les principales phases de la civilisation humaine, en y considérant l'état social des différentes classes, très inégalement contemporaines. La capitale du monde civilisé renferme aujourd'hui dans son sein des représentans plus ou moins fidèles de presque tous les degrés antérieurs de l'évolution sociale, surtout sous le rapport intellectuel. Mais, malgré leur apparente facilité, de telles observations sont, par leur nature, trop peu décisives, pour acquérir jamais une véritable importance scientifique, à cause de l'inévitable influence commune qu'exerce, même alors, l'esprit général de l'époque, et qui ne permet une exacte analyse de ces incontestables différences qu'à l'aide d'une théorie sociologique déjà très avancée, sans laquelle on s'exposerait ainsi à de graves erreurs.

Mais, après avoir convenablement apprécié les précieux attributs d'un tel procédé, il importe beaucoup, pour la constitution rationnelle de la nouvelle philosophie politique, de prévenir, à cet égard, une exagération trop naturelle aujourd'hui, en signalant maintenant, avec non moins de scrupule, les graves dangers scientifiques qui lui sont propres, et qui, malgré tous ses avantages réels, ne permettent nullement de lui confier la principale direction des observations sociologiques. Son premier défaut, à la fois le plus grave et le plus inévitable, consiste en ce que, par sa nature, il n'a aucun égard à la succession nécessaire des divers états sociaux, qu'il tend directement, au contraire, à présenter comme co-existans. Un usage trop exclusif, ou seulement même trop prépondérant, de ce mode d'exploration pourrait donc conduire souvent à méconnaître, d'une manière plus ou moins vicieuse, l'ordre fondamental suivant lequel ces différens degrés de l'évolution humaine ont dû résulter les uns des autres; et l'on peut ajouter qu'il y conduirait infailliblement, si cet ordre n'était pas déjà essentiellement établi par une meilleure voie scientifique: or, nous savons combien une telle notion est capitale en sociologie, ce qui doit faire apprécier toute l'importance d'un pareil inconvénient. Pour en mieux saisir la portée, il faut considérer, en second lieu, que l'incohérence spontanée, propre à ce genre d'observations sociologiques comparatives, ne permet guère, quand elles sont isolément employées, d'apercevoir exactement la filiation réelle des divers systèmes de société, même en supposant que l'ordre positif en fût préalablement connu. A l'un et à l'autre titre, il serait aisé de citer ici une foule d'exemples irrécusables de semblables erreurs, chez les philosophes les plus distingués; mais la nature éminemment dogmatique de cet ouvrage m'oblige à m'abstenir de pareilles indications critiques, auxquelles le lecteur suppléera facilement. En continuant à m'en tenir aux préceptes, je dois signaler enfin l'inconvénient, non moins caractéristique, de ce mode comparatif, de tendre à faire mal apprécier les divers cas ainsi observés, en y prenant de simples modifications secondaires pour des phases principales du développement social. C'est surtout par-là qu'on a été conduit à se former les notions les plus vicieuses sur l'influence politique du climat, en attribuant à son action des différences sociales qui devaient être surtout rapportées à l'inégalité d'évolution; quelquefois, mais plus rarement, la méprise, toujours pareillement irrationnelle, a été inverse: il est clair, en effet, que, dans l'usage propre d'un tel procédé, rien ne saurait directement indiquer à laquelle des deux classes doit réellement appartenir chaque diversité constatée. La même tendance vicieuse se manifeste aussi, à un degré ordinairement plus prononcé, en ce qui concerne les différentes races humaines. Car, ces comparaisons sociologiques simultanées doivent souvent avoir lieu, surtout dans les cas importans, entre des populations appartenant à des variétés distinctes de l'espèce humaine; attendu que cette modification physiologique paraît avoir été, en beaucoup d'occasions, une des causes essentielles, si ce n'est même la principale, de l'inégale vitesse d'une évolution toujours nécessairement commune. On est donc ainsi essentiellement exposé à confondre l'influence de la race et celle de l'âge social, soit qu'on exagère ou qu'on méconnaisse l'une ou l'autre. Il faut d'ailleurs ajouter que le climat vient aussi introduire habituellement une troisième source d'interprétation des phénomènes comparatifs, qui, alternativement conforme et contraire à chacune des deux autres, tend à augmenter les chances inévitables d'illusion sociologique, et à rendre presque inextricable l'analyse comparative dont on avait attendu d'irrécusables lumières.

D'après cette double appréciation contradictoire, suffisamment exacte quoique très sommaire, nous sommes spontanément conduits à vérifier spécialement, pour ce mode usuel de la méthode comparative en sociologie, ce qui a déjà été nettement constaté ci-dessus, d'abord quant à l'observation proprement dite, et ensuite pour l'expérimentation: c'est-à-dire, la haute impossibilité d'employer utilement un tel procédé sans que son application primitive et son interprétation finale soient constamment dirigées par une première conception rationnelle, très générale sans doute mais pleinement positive, de l'ensemble du développement fondamental de l'humanité. Rien ne saurait dispenser d'une condition philosophique aussi clairement reproduite sous diverses faces, par l'examen attentif de la nature des recherches sociologiques. Son accomplissement continu pourra seul prévenir ou tempérer suffisamment les graves inconvéniens, que nous avons reconnus propres à ce mode d'exploration, et permettra dès-lors de développer librement les précieux attributs qui le caractérisent. On voit ainsi de plus en plus combien sont absurdes et dangereuses, soit pour la théorie ou la pratique, quant à la science ou à la méthode, les vaines déclamations sophistiques des partisans de l'empirisme systématique, ou des aveugles détracteurs absolus de toute spéculation sociale; puisque c'est précisément à mesure qu'elles s'élèvent et se généralisent que les principales notions de philosophie politique deviennent à la fois plus réelles et plus efficaces, l'illusion et la stérilité étant surtout réservées aux conceptions trop étroites et trop spéciales, soit scientifiques, soit logiques. Mais, en poursuivant le cours régulier de notre sujet, il résulte évidemment de la conclusion précédente que cette première ébauche indispensable de la sociologie générale, qui doit nécessairement diriger l'application habituelle des divers modes d'exploration ci-dessus appréciés, repose directement elle-même sur l'usage primitif d'une nouvelle méthode d'observation, dont le caractère plus rationnel, mieux adapté à la nature des phénomènes, soit spontanément exempt des graves dangers que les autres présentent, à différens titres, désormais suffisamment examinés. Or, c'est ce qui existe en effet, et nous sommes ainsi finalement conduits, par une marche graduelle, à l'appréciation directe de cette dernière partie de la méthode comparative que je dois distinguer, en sociologie, sous le nom de méthode historique proprement dite, dans laquelle réside essentiellement, par la nature même d'une telle science, la seule base fondamentale sur laquelle puisse réellement reposer le système de la logique politique.