Dans une aussi rapide appréciation des divers élémens généraux qui concourent à modifier, par une influence plus ou moins mesurable, la vitesse fondamentale du développement humain, je ne saurais croire avoir suffisamment caractérisé, ni même convenablement mentionné, toutes les causes réelles qui participent à cette détermination profondément complexe, et dont un traité méthodique et spécial de philosophie politique pourrait seul offrir l'analyse et la coordination. Mais, parmi les influences secondaires, en écartant, comme je le devais, tout ce qui concerne les perturbations quelconques, et m'attachant uniquement à l'étude abstraite de ce sujet difficile, je crois avoir assez examiné désormais les principales d'entre elles, soit pour l'usage ultérieur d'une telle notion dans la suite de notre travail, soit même pour indiquer d'avance l'extension naturelle d'une semblable opération à toute autre cause analogue qu'on voudrait ensuite considérer. Afin d'avoir ici entièrement préparé l'explication directe des lois fondamentales de la dynamique sociale, il ne me reste donc plus maintenant qu'à définir très brièvement la subordination principale que doivent constamment présenter entre eux les divers aspects du développement humain, comme je l'ai annoncé au début de ce chapitre.

Malgré l'inévitable solidarité qui règne sans cesse, suivant les principes déjà établis, parmi les différens élémens de notre évolution sociale, il faut bien aussi que, au milieu de leurs mutuelles réactions continues, l'un de ces ordres généraux de progrès soit spontanément prépondérant, de manière à imprimer habituellement à tous les autres une indispensable impulsion primitive, quoique lui-même doive ultérieurement recevoir, à son tour, de leur propre évolution, un essor nouveau. Il suffit ici de discerner immédiatement cet élément prépondérant, dont la considération devra diriger l'ensemble de notre exposition dynamique, sans nous occuper d'ailleurs expressément de la subordination spéciale des autres envers lui ou entre eux, qui se manifestera suffisamment ensuite par l'exécution spontanée d'un tel travail. Or, ainsi réduite, la détermination ne saurait présenter aucune grave difficulté, puisqu'il suffit de distinguer l'élément social dont le développement pourrait le mieux être conçu abstraction faite de celui de tous les autres, malgré leur universelle connexité nécessaire; tandis que la notion s'en reproduirait, au contraire, inévitablement dans la considération directe du développement de ceux-ci. À ce caractère doublement décisif, on ne saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle, comme principe nécessairement prépondérant de l'ensemble de l'évolution de l'humanité. Si le point de vue intellectuel doit prédominer, ainsi que je l'ai expliqué au chapitre précédent, dans la simple étude statique de l'organisme social proprement dit, à plus forte raison en doit-il être de même pour l'étude directe du mouvement général des sociétés humaines. Quoique notre faible intelligence y ait, sans doute, un indispensable besoin de l'éveil primitif et de la stimulation continue qu'impriment les appétits, les passions et les sentimens, c'est cependant sous sa direction nécessaire qu'a toujours dû s'accomplir l'ensemble de la progression humaine. C'est seulement ainsi, et par l'influence de plus en plus prononcée de l'intelligence sur la conduite générale de l'homme et de la société, que la marche graduelle de notre espèce a pu réellement acquérir ces caractères de consistante régularité et de persévérante continuité qui la distinguent si profondément de l'essor vague, incohérent, et stérile, des espèces animales les plus élevées, quoique nos appétits, nos passions, et même nos sentimens primitifs, se retrouvent essentiellement chez beaucoup d'entre elles, et avec une énergie supérieure, au moins à plusieurs égards importans. Si l'analyse statique de notre organisme social le montre reposant finalement, de toute nécessité, sur un certain système d'opinions fondamentales, comment les variations graduelles d'un tel système pourraient-elles ne pas exercer une influence prépondérante sur les modifications successives que doit présenter la vie continue de l'humanité? Aussi, dans tous les temps, depuis le premier essor du génie philosophique, on a toujours reconnu, d'une manière plus ou moins distincte, mais constamment irrécusable, l'histoire de la société comme étant surtout dominée par l'histoire de l'esprit humain. La raison publique a même, depuis long-temps, profondément sanctionné cette appréciation générale, en établissant spontanément, dans toutes les langues civilisées, une synonymie caractéristique entre les termes destinés à désigner, en un genre quelconque, la principale influence directrice, et les mots consacrés à l'indication spéciale de notre organe pensant. Ainsi, d'après l'évidente nécessité scientifique de coordonner l'ensemble de l'analyse historique par rapport à une évolution prépondérante, afin de prévenir la confusion et l'obscurité que toute autre marche produirait inévitablement, soit dans l'exposition, soit même dans la conception, d'un tel système de développemens solidaires et simultanés, nous devons évidemment choisir ici, ou plutôt conserver, l'histoire générale de l'esprit humain, comme guide naturel et permanent de toute étude historique de l'humanité. Par une suite, moins comprise, mais également rigoureuse et indispensable, du même principe, il faudra surtout nous attacher, dans cette histoire intellectuelle, à la considération prédominante des conceptions les plus générales et les plus abstraites, qui exigent plus spécialement l'exercice de nos facultés mentales les plus éminentes, dont les organes correspondent à la partie antérieure de la région frontale. C'est donc l'appréciation successive du système fondamental des opinions humaines relatives à l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot, l'histoire générale de la philosophie, quel que soit d'ailleurs son caractère effectif, théologique, métaphysique, ou positif, qui devra nécessairement présider à la coordination rationnelle de notre analyse historique. Toute autre branche essentielle de l'histoire intellectuelle, même l'histoire des beaux-arts (y compris la poésie), malgré son extrême importance, ne pourrait, sans de graves dangers, être artificiellement appelée à cet indispensable office: parce que les facultés d'expression, plus intimement liées aux facultés affectives, et dont les organes se rapprochent, en effet, davantage de la partie moyenne du cerveau proprement dit, ont dû être, en tout temps, subordonnés, dans l'économie réelle du mouvement social, aux facultés de conception directe, sans excepter les époques de leur plus grande influence réelle. Le seul inconvénient scientifique propre à un tel choix spécial, c'est de disposer à négliger quelquefois, dans le cours des opérations historiques, la solidarité fondamentale de toutes les diverses parties constituantes du développement humain: mais cette funeste tendance dériverait également de tout autre choix analogue, et cependant un choix quelconque est strictement nécessaire. Un pareil danger doit même être moins intense et moins imminent quand on dirige de préférence l'ensemble de l'analyse historique d'après l'élément social qui a réellement le plus influé sur l'évolution totale, et dont la considération doit, en effet, plus spontanément rappeler celle de tous les autres. Mais une telle propriété ne saurait nullement dispenser de la stricte obligation rationnelle de se représenter, autant que possible, par tous les moyens convenables, la notion directe et continue de l'universelle connexité des divers aspects du développement social, dont notre faible intelligence ne doit être que trop disposée, surtout d'après les habitudes dispersives de nos temps de spécialité exagérée, à perdre de vue l'indispensable unité. Le meilleur criterium que puisse comporter, à cet égard, la nature du sujet, afin de prévenir ou de rectifier les aberrations qui pourraient résulter d'une prépondérance historique trop isolée, consiste à comparer fréquemment entre elles les différentes parties essentielles de ce développement général, pour s'assurer si les variations qu'on a cru apercevoir dans l'une d'entr'elles correspondent en effet à des variations équivalentes dans chacune des autres: sans une semblable vérification, les changemens primitifs auraient été nécessairement mal appréciés, soit par exagération, soit même par illusion. On reconnaîtra, j'espère, dans la suite de ce chapitre, et de plus en plus dans tout le reste de notre travail, que cette confirmation rationnelle s'applique spontanément, au plus haut degré, à notre conception fondamentale de l'analyse historique. Pour faire convenablement ressortir, dès l'origine, une telle propriété, il me suffira de démontrer ici que les lois dynamiques générales, d'abord déduites de l'observation isolée du développement intellectuel de l'humanité, sont pleinement en harmonie avec celles que dévoile ensuite l'examen spécial de son développement matériel: une telle liaison naturelle entre les deux termes les plus extrêmes doit, évidemment, indiquer d'avance, à plus forte raison, le concours analogue de tous les divers aspects intermédiaires.

Après avoir ainsi préalablement caractérisé d'abord la direction générale, ensuite la vitesse essentielle, et enfin l'ordre nécessaire, de l'ensemble de l'évolution humaine, nous pouvons maintenant procéder, sans aucun autre préambule, à l'examen direct de la conception fondamentale de la dynamique sociale, en considérant surtout, conformément aux explications précédentes, les lois naturelles propres à la marche inévitable de l'esprit humain. Or, le vrai principe scientifique d'une telle théorie me paraît entièrement consister dans la grande loi philosophique que j'ai découverte, en 1822, sur la succession constante et indispensable des trois états généraux primitivement théologique, transitoirement métaphysique, et finalement positif, par lesquels passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de spéculations. C'est donc ici que doit être naturellement placée l'appréciation immédiate de cette loi vraiment fondamentale, destinée dès lors à servir de base continue à l'ensemble de notre analyse historique, dont l'objet essentiel sera nécessairement d'en expliquer et d'en développer la notion générale, par un usage graduellement plus étendu et plus précis, dans la suite entière du passé humain. Quelle que doive être spontanément la difficulté spéciale d'un tel examen primitif, cependant les explications générales indiquées, à cet égard, dès le début de ce Traité, et surtout les nombreuses applications, aussi décisives que variées, que j'ai fait ensuite continuellement de ma loi des trois états dans les volumes précédens et dans la première partie de celui-ci, doivent heureusement me permettre d'abréger beaucoup ici cette indispensable démonstration directe, sans nuire aucunement à sa clarté propre, et sans altérer davantage son efficacité ultérieure.

Le lecteur s'étant ainsi spontanément familiarisé d'avance, par cette longue préparation graduelle, avec l'interprétation et la destination d'une telle loi, il serait d'abord entièrement superflu de lui en indiquer maintenant, d'une manière spéciale, la simple vérification effective dans les diverses parties quelconques du domaine intellectuel. Tous ceux qui possèdent quelques connaissances réelles sur l'histoire générale de l'esprit humain ont dû, sans doute, déjà exécuter, par eux-mêmes, cette immédiate confirmation historique, préalablement indiquée, d'une manière irrécusable, pour tous les bons esprits, d'après la marche actuelle de notre développement individuel, depuis l'enfance jusqu'à la virilité, comme je l'ai signalé au commencement du premier volume. On peut appliquer à cette importante vérification les divers moyens quelconques d'exploration rationnelle que nous avons reconnus, dans la quarante-huitième leçon, devoir appartenir aux études sociologiques, soit l'observation pure, directe ou indirecte, soit même l'expérimentation, soit surtout chacune des nombreuses formes distinctes de la méthode comparative: dix-sept ans de méditation continue sur ce grand sujet, discuté sous toutes ses faces, et soumis à tous les contrôles possibles, m'autorisent à affirmer d'avance, sans la moindre hésitation scientifique, que toujours on verra ces différentes explorations, partielles ou totales, convenablement opérées, converger finalement vers l'irrésistible confirmation d'une telle proposition historique, qui me semble maintenant aussi pleinement démontrée qu'aucun des faits généraux actuellement admis dans les autres parties de la philosophie naturelle. Depuis la découverte de cette loi des trois états, tous les savans positifs, doués de quelque portée philosophique, sont vraiment convenus de son exactitude spéciale envers leurs diverses sciences respectives, quoique tous ne l'aient point explicitement proclamée jusqu'ici. Les seules objections réelles que j'aie ordinairement rencontrées ne portaient point sur le fait lui-même, mais uniquement sur son entière universalité dans les diverses parties quelconques du domaine intellectuel. Ce grand fait général me semble ainsi implicitement reconnu déjà, par tous les esprits avancés, à l'égard des différentes sciences qui sont aujourd'hui positives; c'est-à-dire que la triple évolution intellectuelle est maintenant admise pour tous les cas où elle a pu être essentiellement accomplie. On ne me paraît y appliquer aucune autre restriction capitale que la prétendue impossibilité d'étendre aussi la même notion aux spéculations sociales. Mais cette irrationnelle limitation, qu'aucun principe ne saurait certes justifier, ne signifie réellement, en fait, que le non-accomplissement actuel de l'évolution totale à l'égard d'un tel ordre de conceptions; quoique cependant la science sociale soit aussi déjà sortie, malgré sa complication supérieure, de l'état purement théologique, et qu'elle ait aujourd'hui pleinement atteint presque partout l'état métaphysique proprement dit, sans s'être encore d'ailleurs directement élevée, si ce n'est dans ce Traité, à l'état vraiment positif. Quelque naturelle que doive sembler la situation provisoire indiquée par cette demi-conviction empirique, une telle disposition serait, par sa nature, essentiellement stérile, en s'opposant à toute application générale de cette loi, dont le principal usage philosophique doit consister précisément dans la régénération totale des théories sociales. Toutefois, le temps seul, que rien ne saurait entièrement suppléer, devra graduellement dissiper cette hésitation fondamentale, sans que j'aie besoin d'ajouter ici, quant à ce fait général, envisagé dans toute sa plénitude rationnelle, aucune explication directe à l'irrésistible démonstration qui ressortira spontanément, à ce sujet, de l'ensemble de ce volume. À quoi bon s'arrêter à convaincre spécialement ceux qui, après une telle lecture, persisteraient à soutenir dogmatiquement l'impossibilité de rendre enfin la science sociale aussi positive que toutes les autres moins compliquées, malgré l'évidente réalisation naissante de cette dernière transformation philosophique?

Par ces motifs, nous ne devons donc insister ici sur aucune immédiate vérification historique de notre triple évolution fondamentale de l'esprit humain: chaque lecteur pourra sans peine exécuter spontanément ce travail préliminaire, s'il ne l'a déjà suffisamment ébauché pendant l'étude successive des volumes précédens. Mais, au contraire, il importe beaucoup de concentrer directement une attention spéciale sur l'explication philosophique de cette grande loi, qui, à l'état de simple fait général, resterait nécessairement dépourvue de sa principale efficacité scientifique. Cette généralité empirique, qui, en toute autre science, pourrait déjà avoir une valeur suffisante, ne saurait pleinement convenir à la nature propre de la sociologie, d'après les principes logiques établis, à ce sujet, dans la quarante-huitième leçon. En une telle science, nous avons reconnu la possibilité caractéristique d'y concevoir à priori toutes les relations fondamentales des phénomènes, indépendamment de leur exploration directe, d'après les bases indispensables fournies d'avance par la théorie biologique de l'homme. Nous savons aussi que l'usage convenable de cette éminente propriété peut seul procurer aux doctrines sociologiques toute l'énergie rationnelle qui leur est nécessaire pour surmonter suffisamment les obstacles plus prononcés que doit rencontrer leur application réelle; outre qu'un tel contrôle doit constituer, d'ordinaire, la plus irrécusable confirmation de l'exactitude essentielle des inductions historiques proprement dites. Or, une telle opération ne saurait, sans doute, à l'un ou à l'autre titre, présenter, en aucun cas, un intérêt plus capital qu'à l'égard de la loi la plus fondamentale qui puisse être jamais appliquée à l'ensemble de la dynamique sociale. Nous devons donc ici soigneusement caractériser les divers motifs généraux, puisés dans l'exacte connaissance de la nature humaine, qui ont dû rendre, d'une part inévitable, d'une autre part indispensable, cette succession nécessaire des phénomènes sociaux, directement envisagés quant à l'évolution intellectuelle qui domine essentiellement leur marche principale. Toutefois, ayant déjà suffisamment indiqué, à ce sujet, les motifs purement logiques, d'abord dans le discours préliminaire du premier volume, et ensuite, en beaucoup d'occasions importantes, dans tout le cours de ce Traité, je pourrai, en y renvoyant d'avance le lecteur, m'occuper surtout maintenant des motifs moraux et sociaux, sans m'exposer d'ailleurs à scinder mal à propos une démonstration philosophique dont toutes les parties sont spontanément solidaires.

L'inévitable nécessité d'une telle évolution intellectuelle a pour premier principe élémentaire la tendance primitive de l'homme à transporter involontairement le sentiment intime de sa propre nature à l'universelle explication radicale de tous les phénomènes quelconques. Quoiqu'on ait justement signalé, depuis l'essor spécial du génie philosophique, la difficulté fondamentale de se connaître soi-même, il ne faut point cependant attacher un sens trop absolu à cette remarque générale, qui ne peut être relative qu'à un état déjà très avancé de la raison humaine. L'esprit humain a dû, en effet, parvenir à un degré notable de raffinement dans ses méditations habituelles avant de pouvoir s'étonner de ses propres actes, en réfléchissant sur lui-même une activité spéculative que le monde extérieur devait d'abord si exclusivement provoquer. Si, d'une part, l'homme se regarde nécessairement, à l'origine, comme le centre de tout, il est alors, d'une autre part, non moins inévitablement disposé à s'ériger aussi en type universel. Il ne saurait concevoir d'autre explication primitive à des phénomènes quelconques que de les assimiler, autant que possible, à ses propres actes, les seuls dont il puisse jamais croire comprendre le mode essentiel de production, par la sensation naturelle qui les accompagne directement. On peut donc établir, en renversant l'aphorisme ordinaire, que l'homme, au contraire, ne connaît d'abord essentiellement que lui-même; ainsi, toute sa philosophie primitive doit principalement consister à transporter, plus ou moins heureusement, cette seule unité spontanée à tous les autres sujets qui peuvent successivement attirer son attention naissante. L'application ultérieure qu'il parvient graduellement à instituer de l'étude du monde extérieur à celle de sa propre nature, constitue finalement le plus irrécusable symptôme de sa pleine maturité philosophique, aujourd'hui même trop incomplète encore, ainsi que je l'ai suffisamment expliqué dans la quarantième leçon, où nous avons hautement caractérisé une telle subordination comme la première base nécessaire de la biologie positive. Mais, à l'origine, un esprit entièrement inverse préside inévitablement à toutes les théories humaines, où le monde est, au contraire, toujours subordonné à l'homme, aussi bien dans l'ordre spéculatif que dans l'ordre actif. Sans doute, notre intelligence n'aura enfin atteint à une rationnalité parfaitement normale que d'après la conciliation fondamentale de ces deux grandes directions philosophiques, jusqu'ici antagonistes, mais pouvant devenir suffisamment complémentaires l'une de l'autre: j'espère démontrer, en effet, à la fin de ce volume, que cette conciliation est désormais possible; et son principe général constituera la conclusion la plus essentielle de l'ensemble de ce Traité. Quoi qu'il en soit, une telle harmonie, qui peut à peine être aujourd'hui entrevue dans la plus haute contention du génie philosophique, ne pouvait, certes, aucunement diriger le premier essor spontané de la raison humaine. Or, dans l'évidente nécessité de suivre alors exclusivement l'une de ces deux marches inverses, notre intelligence n'aurait pu, sans doute, hésiter, quand même le choix eût été facultatif, à prendre celle qui résultait directement du seul point de départ naturellement possible. Telle est donc l'origine spontanée de la philosophie théologique, dont le véritable esprit élémentaire consiste, en effet, à expliquer la nature intime des phénomènes et leur mode essentiel de production en les assimilant, autant que possible, aux actes produits par les volontés humaines, d'après notre tendance primordiale à regarder tous les êtres quelconques comme vivant d'une vie analogue à la nôtre, et d'ailleurs le plus souvent supérieure, à cause de leur plus grande énergie habituelle: ainsi que je l'ai indiqué, en 1825, dans le premier article de mes Considérations philosophiques sur les sciences et les savans. Cet expédient fondamental est si hautement exclusif que l'homme n'a pu véritablement y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son évolution intellectuelle, qu'en cessant réellement de poursuivre ces inaccessibles recherches, pour se restreindre désormais à la seule détermination des simples lois des phénomènes, abstraction faite de leurs causes proprement dites: disposition d'esprit qui suppose évidemment une tardive maturité de la raison humaine. Lorsque, encore aujourd'hui, momentanément soustrait à cette récente discipline positive, le génie humain tente de franchir aussi ces inévitables limites, il retombe involontairement de nouveau, fût-ce à l'égard des phénomènes les moins compliqués, dans le cercle primitif des aberrations spontanées, parce qu'il reprend nécessairement un but et un point de départ essentiellement analogues, en attribuant la production des phénomènes à des volontés spéciales, d'ailleurs intérieures ou plus ou moins extérieures. Pour me borner ici à un seul exemple pleinement décisif, auquel chacun pourra joindre aisément beaucoup de cas équivalens, il me suffira d'indiquer, à une époque très rapprochée, en un sujet scientifique aussi simple que possible, la mémorable aberration philosophique de l'illustre Mallebranche relativement à l'explication fondamentale des lois mathématiques du choc élémentaire des corps solides. Quand un tel esprit, en un siècle aussi éclairé, n'a pu finalement concevoir d'autre moyen réel d'expliquer une semblable théorie qu'en recourant formellement à l'activité continue d'une providence directe et spéciale, une pareille vérification doit, sans doute, rendre pleinement irrécusable l'inévitable tendance de notre intelligence vers une philosophie radicalement théologique, toutes les fois que nous voulons pénétrer, à un titre quelconque, jusqu'à la nature intime des phénomènes, suivant la disposition générale qui caractérise nécessairement toutes nos spéculations primitives.

Cette irrésistible spontanéité originaire de la philosophie théologique, constitue sa propriété la plus fondamentale, et la première source de son long ascendant nécessaire. La destination caractéristique d'une telle philosophie, seule apte à ouvrir à notre évolution intellectuelle une indispensable issue primordiale, en résulte, en effet, immédiatement. Dès le début de ce Traité, et ensuite dans toutes ses diverses parties, nous avons suffisamment reconnu l'impossibilité primitive, en un sujet quelconque, d'aucune théorie vraiment positive, c'est-à-dire de toute conception rationnellement fondée sur un système convenable d'observations préalables: puisque, indépendamment du temps considérable qu'exige évidemment la lente accumulation de telles observations, notre esprit ne pourrait même les entreprendre sans être d'abord dirigé et ensuite continuellement sollicité par quelques théories préliminaires. Chacune des branches essentielles de la philosophie naturelle nous a successivement fourni de nouveaux motifs de vérifier que, quoi qu'on en puisse dire, l'empirisme absolu serait non-seulement tout-à-fait stérile, mais même radicalement impossible à notre intelligence, qui, en aucun genre, ne saurait, évidemment, se passer d'une doctrine quelconque, réelle ou chimérique, vague ou précise, destinée surtout à rallier et à stimuler ses efforts spontanés, afin d'établir une indispensable continuité spéculative, sans laquelle l'activité mentale s'éteindrait nécessairement. Pourquoi, par exemple, nos immenses compilations scientifiques de prétendues observations météorologiques sont-elles aujourd'hui si profondément dépourvues de toute véritable utilité, et même de toute signification sérieuse? C'est, sans doute, en vertu de leur caractère machinalement empirique. Elles ne sauraient acquérir une valeur réelle, et ne deviendront susceptibles d'efficacité spéculative, que lorsqu'elles seront habituellement dirigées par une théorie proprement dite, quelque hypothétique qu'elle dût être d'abord. Ceux qui attendraient, au contraire, que, dans un sujet aussi compliqué, cette théorie fût suggérée par les observations elles-mêmes, méconnaîtraient totalement la marche nécessaire de l'esprit humain, qui, jusque dans ses plus simples recherches, a toujours dû faire précéder les observations scientifiques par une conception quelconque des phénomènes correspondans. Si le lecteur réunit ici convenablement les vérifications nombreuses et variées que tout le cours de ce Traité nous a successivement offertes de cette indispensable obligation intellectuelle, nous serons dispensé d'insister davantage sur une proposition aussi incontestable. Je rappellerai seulement, d'une manière spéciale, d'après la quarante-septième leçon, la confirmation plus prononcée d'une telle nécessité envers les spéculations sociales, non-seulement en vertu de leur complication supérieure, mais aussi par cette particularité caractéristique qu'un long développement préalable de l'esprit humain et de la société a pu seul y constituer suffisamment les phénomènes eux-mêmes, indépendamment de toute préparation des observateurs, et de toute accumulation des observations. Enfin, il n'est pas inutile ici d'indiquer, en général, que les diverses vérifications partielles de cette proposition fondamentale, dans les différens ordres de phénomènes, doivent, par la nature du sujet, se fortifier mutuellement, à raison de notre tendance constante à l'unité des méthodes et à l'homogénéité des doctrines, qui nous disposerait involontairement à étendre graduellement la philosophie théologique d'une classe de spéculations primitives à une autre classe, quand même chacune d'elles ne serait point isolément assujétie, par des motifs propres et directs, à cette insurmontable obligation générale.

Tel est donc, sous le simple point de vue logique, l'indispensable office primordial, exclusivement affecté à la philosophie théologique, dans l'évolution fondamentale de notre intelligence, où l'essor de l'imagination doit nécessairement, en un genre quelconque, toujours devancer l'essor de l'observation, aussi bien pour l'espèce que pour l'individu. A cette seule philosophie, il appartenait, en vertu de son admirable spontanéité caractéristique, de dégager réellement l'esprit humain du cercle radicalement vicieux où il paraissait d'abord irrévocablement enchaîné, entre les deux nécessités opposées, également impérieuses, d'observer préalablement pour parvenir à des conceptions convenables, et de concevoir d'abord des théories quelconques pour entreprendre avec efficacité des observations suivies. Ce fatal antagonisme logique ne pouvait évidemment comporter d'autre solution que celle naturellement procurée par l'inévitable essor primitif de la philosophie théologique, en assimilant, autant que possible, tous les phénomènes quelconques aux actes humains: soit directement d'après la fiction originaire qui anime spécialement chaque corps d'une vie plus ou moins semblable à la nôtre; soit ensuite indirectement d'après l'hypothèse, à la fois plus durable et plus féconde, qui superpose, à l'ensemble du monde visible, un monde habituellement invisible, peuplé d'agens sur-humains plus ou moins généraux, dont la souveraine activité détermine continuellement tous les phénomènes appréciables, en modifiant, à son gré, une matière vouée sans elle à une totale inertie. Dans ce second état surtout, mieux connu et moins éloigné de nos idées, quoiqu'il n'ait jamais pu être primordial, la philosophie théologique fournit les ressources les plus faciles et les plus étendues pour satisfaire aux besoins naissans d'une intelligence alors disposée à préférer naïvement les explications les plus illusoires: à chaque nouvel embarras que peut offrir le spectacle de la nature, il suffit, en effet, d'opposer ou la conception d'une volonté nouvelle chez l'agent idéal correspondant, ou, tout au plus, la création peu coûteuse d'un agent nouveau. Quelque vaines que doivent maintenant paraître ces puériles spéculations, il ne faut oublier, en aucun sujet, que toujours et partout elles ont pu seules tirer le génie humain de sa torpeur primitive, en offrant à son activité permanente l'unique aliment spontané qui pût exister d'abord. Outre que le choix n'était point libre, il faut d'ailleurs noter, comme je l'ai déjà indiqué au début de ce Traité, qu'un tel exercice se trouvait alors parfaitement adapté à la nature générale de notre faible intelligence, que les plus sublimes solutions obtenues sans aucune contention profonde et soutenue pouvaient exclusivement intéresser. Il nous est possible aujourd'hui, sous l'influence d'une éducation convenable, de nous attacher vivement à la seule recherche des simples lois des phénomènes, abstraction faite de leurs causes proprement dites, premières ou finales; et encore, malgré les plus sages précautions continues, ne revient-on que trop souvent à la curiosité enfantine qui prétend surtout à connaître l'origine et la fin de toutes choses. Mais cette salutaire sévérité rationnelle n'est certainement devenue praticable que depuis que la masse de nos connaissances réelles a pu être, en chaque genre, assez considérable pour nous faire concevoir un espoir raisonnable de découvrir finalement ces lois naturelles, dont la poursuite effective ne pouvait, dans l'enfance du génie humain, comporter le moindre succès. Si donc notre intelligence ne s'était point d'abord exclusivement appliquée, par une irrésistible prédilection instinctive, à ces recherches inaccessibles auxquelles correspond exclusivement la philosophie théologique, elle aurait inévitablement persévéré dans sa léthargie initiale, faute du seul exercice qu'elle pût alors comporter. Mieux on méditera sur ce grand sujet, et plus on reconnaîtra que la nature des questions concourt parfaitement avec celle des méthodes pour faire doublement ressortir l'indispensable ascendant de la philosophie théologique dans l'enfance de la raison humaine.

A ces divers motifs purement intellectuels, viennent se joindre, non moins spontanément, les motifs moraux et surtout sociaux qui, par eux-mêmes, rendraient hautement incontestable une telle nécessité. Sous le premier point de vue, la philosophie théologique est caractérisée, à l'origine, par cette heureuse propriété de pouvoir seule alors animer l'homme d'une confiance suffisamment énergique, en lui inspirant, au sujet de sa position générale et de sa puissance finale, un sentiment fondamental de suprématie universelle, qui, malgré sa chimérique exagération, a été long-temps indispensable au développement graduel de notre action réelle. On a souvent contemplé avec étonnement le contraste profond, en apparence si inexplicable, qui se manifeste toujours, dans l'enfance de l'humanité, entre la faible portée effective de nos moyens quelconques, et la domination indéfinie que nous aspirons à exercer sur le monde extérieur. Cette discordance apparente est parfaitement analogue, dans l'ordre actif, à celle que nous venons d'apprécier dans l'ordre spéculatif. Elle résulte naturellement, ainsi que celle-ci, de la tendance initiale qui a spontanément produit la philosophie théologique; et, par suite, elle doit plus spécialement attacher l'homme à une telle philosophie. Car, en regardant tous les phénomènes comme uniquement régis par des volontés surhumaines, il peut espérer de modifier, au gré de ses désirs, l'ensemble de la nature entière; non, sans doute, d'après ses ressources personnelles, dont la misérable insuffisance doit être alors trop évidente, mais en vertu de l'empire illimité qu'il attribue à ces puissances idéales, pourvu qu'il parvienne, à l'aide des sollicitations convenables, à se concilier leur intervention arbitraire. Si, au contraire, il pouvait d'abord concevoir le monde strictement assujéti à des lois invariables, l'impossibilité évidente où il se trouverait d'en modifier aucunement l'exercice aussi bien que de les connaître, lui inspirerait, de toute nécessité, un fatal découragement, qui l'empêcherait de sortir jamais de son apathie primitive, autant que de sa torpeur mentale. Depuis qu'un lent et pénible développement social, à la fois intellectuel et matériel, nous a laborieusement conduits à exercer enfin sur la nature une action suffisamment étendue, nous avons pu apprendre à nous passer graduellement, pour le soulagement de nos misères, des divers secours surnaturels, en même temps qu'une longue expérience nous a fait amèrement sentir leur stérilité radicale. Mais, à l'origine, les dispositions humaines devaient être nécessairement inverses, parce que la situation générale avait un caractère essentiellement contraire. La confiance, et par suite le courage, ne pouvaient alors nous venir que d'en haut, grace aux illusions inévitables qui nous promettaient ainsi une puissance presque illimitée, dont nous ne pouvions encore nullement soupçonner l'inanité. On voit que je fais même ici, à dessein, abstraction totale des diverses espérances relatives à la vie future, qui n'ont pu acquérir que très tardivement une haute importance sociale, comme l'histoire le confirme, ainsi que je l'expliquerai bientôt. Antérieurement à cette dernière influence, la philosophie théologique avait déjà produit essentiellement l'essor continu de notre énergie morale, en même temps que celui de notre activité mentale, par cela seul qu'elle nous faisait spontanément entrevoir, dans toutes nos entreprises quelconques, la possibilité permanente d'une irrésistible assistance. Si, même aux époques les plus avancées, on s'efforce d'apprécier, par une analyse convenablement approfondie, l'influence réelle de l'esprit religieux sur la conduite générale de la vie humaine, on trouvera toujours que la puissante confiance qu'il inspire souvent résulte bien davantage, en chaque cas, de la croyance immédiate à un secours actuel et spécial, que de l'uniforme perspective, indirecte et lointaine, d'aucune existence future. Tel est, ce me semble, le principal caractère de la situation remarquable que produit spontanément, dans l'ensemble du cerveau humain, l'important phénomène, à la fois intellectuel et moral, de la prière, parvenu à sa pleine efficacité physiologique, dont les admirables propriétés sont incontestables, au premier âge de notre évolution fondamentale. Depuis la décroissance, dès long-temps pendante, de l'esprit religieux, on a dû naturellement créer la notion de miracle proprement dit, pour caractériser les événemens, dès lors exceptionnels, attribués à une spéciale intervention divine. Mais une telle notion indique clairement que le principe général des lois naturelles a déjà commencé à devenir très familier, et même, à divers égards, prépondérant, puisqu'elle ne saurait avoir d'autre sens que d'en désigner, par voie d'antagonisme, la suspension momentanée. À l'origine, et tant que la philosophie théologique est pleinement dominante, il n'y a point de miracles, parce que tout paraît également merveilleux, comme le témoignent irrécusablement les naïves descriptions de la poésie antique, où les événemens les plus vulgaires sont intimement mêlés aux plus monstrueux prodiges, et reçoivent spontanément des explications analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans de simples jeux militaires, aussi bien que pour le protéger contre toute une armée. De nos jours même, quel est le vrai dévot qui n'importunera presque autant sa divinité à raison des moindres convenances personnelles qu'au sujet des plus grands intérêts humains? En tout temps, le ministère sacerdotal a dû être, sans doute, beaucoup plus activement occupé des demandes journalières de ses fidèles relativement à la sollicitation spéciale des faveurs immédiates de la Providence, qu'à l'égard du sort éternel de chacun d'eux. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, cette distinction n'affecte nullement la propriété fondamentale que nous examinons ici dans la philosophie théologique de pouvoir d'abord seule animer et soutenir notre courage moral, aussi bien qu'éveiller et diriger notre activité intellectuelle. Il faut enfin remarquer, à ce sujet, afin d'apprécier convenablement toute l'irrésistible énergie de la tendance primitive de l'homme vers une telle philosophie, que l'influence affective a dû puissamment fortifier l'influence spéculative, pour nous attacher encore davantage à de semblables conceptions; comme je l'ai déjà indiqué, à divers titres spéciaux, dans les parties antérieures de cet ouvrage. On comprend, en effet, d'après l'extrême faiblesse relative des organes purement intellectuels dans l'ensemble de notre organisme cérébral, quelle haute importance a dû avoir, à l'origine, quant à l'excitation mentale, l'attrayante perspective morale de ce pouvoir illimité de modifier, à notre gré, la nature entière, sous la direction de cette philosophie théologique, par l'assistance des agens suprêmes dont elle entoure notre existence, à laquelle l'économie fondamentale du monde est ainsi essentiellement subordonnée. Un état très avancé du développement scientifique a pu permettre enfin de concevoir la culture journalière des connaissances réelles sans aucun autre motif déterminant que la pure satisfaction directe qu'inspire l'exercice convenable de notre activité intellectuelle, jointe au doux plaisir que procure la découverte de la vérité: encore est-il fort douteux que cette simple stimulation pût habituellement suffire, si elle n'était point soutenue par les impulsions collatérales de la gloire, de l'ambition, ou de passions moins élevées et plus énergiques, si ce n'est toutefois chez un très petit nombre d'éminens esprits, et après qu'ils ont pu suffisamment contracter les habitudes nécessaires. Mais toute supposition de ce genre, serait, au contraire, profondément incompatible avec la véritable constitution de la nature humaine, d'abord dans la torpeur initiale de notre débile intelligence, que peuvent à peine émouvoir les plus énergiques stimulans, et même ensuite jusqu'à l'époque, plus ou moins tardive suivant le sujet des recherches, où l'essor préliminaire de la science est déjà assez perfectionné pour comporter des succès spéculatifs d'un haut intérêt propre, ce qui certainement suppose toujours, dans les cas les plus favorables, une culture fort améliorée. Dans l'indispensable élaboration qui doit longuement préparer un tel état spéculatif, notre activité mentale ne saurait être convenablement encouragée que par les énergiques déceptions de la philosophie théologique, relativement à la prépondérance universelle de l'homme et à son empire illimité sur le monde extérieur; comme je l'ai déjà signalé au sujet de l'astrologie et de l'alchimie. Aujourd'hui même, où, chez les esprits un peu avancés, cette philosophie primitive ne domine plus essentiellement qu'à l'égard des seules spéculations sociales, on peut encore vérifier directement, à ce sujet, une telle tendance, en y remarquant quelle peine éprouve notre intelligence à renoncer, en ce genre, aux chimères, parfaitement analogues, qui nous promettent aussi de modifier à notre gré le cours total des phénomènes politiques, et sans lesquelles il semble qu'un tel ordre de recherches ne pourrait plus nous inspirer un suffisant intérêt scientifique. La participation évidente de cette propriété au maintien actuel de la politique théologico-métaphysique, peut nous donner immédiatement une faible idée de l'influence primitive d'un pareil caractère, quand il s'étendait pleinement à toutes les parties quelconques du système intellectuel, et lorsque, par conséquent, l'homme ne pouvait avoir aucun moyen régulier, même indirect, de garantir sa raison contre l'entraînement de semblables illusions. Ainsi, pendant que, d'une part, la philosophie théologique, intellectuellement envisagée, correspondait seule au mode spontané de l'investigation humaine et à la nature primordiale de nos recherches, elle seule aussi, considérée moralement, pouvait d'abord développer notre énergie active, en faisant toujours briller, au milieu des profondes misères de notre situation originaire, l'espoir entraînant d'un empire absolu sur le monde extérieur, comme une digne récompense promise à nos efforts spéculatifs.

Quant aux considérations sociales, qui, à leur tour, établissent, d'une manière non moins décisive, cette indispensable nécessité primitive, nous pouvons ici nous borner, malgré leur extrême importance, à les indiquer très sommairement, puisqu'elles doivent, par leur nature, se représenter spécialement, avec tous les développemens convenables, dans l'ensemble des trois chapitres suivans, en examinant l'histoire générale de l'état théologique de l'humanité; cette utile abréviation d'une démonstration déjà si étendue aura d'autant moins d'inconvéniens que ce dernier ordre de motifs est peut-être aujourd'hui le moins contestable de tous. Il faut, à cet effet, apprécier convenablement, sous deux points de vue principaux, la haute destination sociale de la philosophie théologique, soit pour présider d'abord à l'organisation fondamentale de la société, soit ensuite pour y permettre l'existence permanente d'une classe spéculative. Sous le premier aspect, on doit reconnaître que la formation de toute société réelle, susceptible de consistance et de durée, suppose nécessairement, d'une manière continue, l'influence prépondérante d'un certain système préalable d'opinions communes, propre à contenir suffisamment l'impétueux essor naturel des divergences individuelles. Une telle obligation restant même irrécusable dans l'état social le mieux développé, où tant de causes spontanées, intérieures et extérieures, concourent, avec tant d'énergie, à lier profondément l'individu à la société, il serait, à plus forte raison, impossible de s'y soustraire à l'origine, quand les familles adhèrent encore si faiblement entr'elles par un petit nombre de relations aussi précaires qu'incomplètes. Quelque puissance sociale qu'on attribue au concours des intérêts, et même à la sympathie des sentimens, ce concours et cette sympathie ne sauraient certainement suffire pour constituer la moindre société durable, si la communauté intellectuelle, déterminée par l'adhésion unanime à certaines notions fondamentales, ne vient point convenablement y prévenir ou y corriger d'inévitables discordances habituelles. Malgré la faible énergie naturelle de nos organes purement intellectuels dans l'ensemble réel de notre économie cérébrale, nous avons cependant reconnu, au chapitre précédent, que l'intelligence doit nécessairement présider, non à la vie domestique, mais à la vie sociale, et, à plus forte raison, à la vie politique. C'est seulement par elle que peut être effectivement organisée cette réaction générale de la société sur les individus, qui caractérise la destination fondamentale du gouvernement, et qui exige, avant tout, un système convenable d'opinions communes, relatives au monde et à l'humanité. On ne saurait donc méconnaître, en principe, l'indispensable nécessité politique d'un tel système, à une époque quelconque de l'évolution humaine, et encore moins dans l'enfance de la société. Mais, d'un autre côté, on ne peut nier davantage que l'esprit humain, dont la préalable activité doit fournir cette base première de l'organisation sociale, ne soit, à son tour, exclusivement développable que par la société elle-même, dont l'essor est réellement inséparable de celui de l'intelligence, quoique une abstraction scientifique, d'ailleurs partiellement utile, tende trop souvent à faire oublier cette irrécusable connexité. Voilà donc, sous un nouvel aspect, l'humanité, à son origine, encore enchaînée politiquement, comme elle l'était déjà logiquement, dans un cercle radicalement vicieux, par l'opposition totale de deux nécessités également irrésistibles. Or, à ce second titre, aussi bien qu'au premier, la seule issue possible résulte, alors, évidemment, de l'admirable spontanéité qui caractérise la philosophie théologique. En vertu de cette heureuse propriété fondamentale, une telle philosophie était éminemment destinée à diriger exclusivement la première organisation sociale, comme seule apte à former d'abord un système suffisant d'opinions communes. Il importe d'observer, à cet égard, que, le plus souvent, on conçoit très vicieusement, à mon gré, cette haute fonction sociale de la philosophie théologique, quand on la fait surtout résulter de la sorte de discipline spontanément produite par la perspective de la vie future. Quelle que soit l'influence réelle de cette dernière croyance, on lui attribue certainement, à tous égards, une importance exagérée, surtout pour le premier âge de l'humanité, où l'histoire nous montre la philosophie théologique, déjà investie d'une haute prépondérance politique, avant que notre tendance spontanée à supposer l'éternité d'existence ait pu exercer une grande action sociale. Il est d'ailleurs incontestable que, par sa nature, une semblable croyance n'a jamais pu fournir, à vrai dire, qu'une haute sanction à un système préalable d'opinions communes, sans avoir pu aucunement participer elle-même à la formation de ce système quelconque. Or, c'est une telle formation spontanée qui, à mes yeux, constitue directement la principale destination sociale propre à la philosophie théologique, pour servir de première base au développement politique de l'humanité, aussi bien qu'à son essor intellectuel et moral. Cette philosophie est maintenant parvenue à un tel état de décomposition, que même ses plus zélés partisans ont dû perdre essentiellement le sentiment réel de sa tendance primitive à inspirer naturellement une certaine communauté d'idées, tandis que, depuis quelques siècles, elle ne contribue que trop, au contraire, à produire de profondes discordances intellectuelles, par suite de sa désorganisation croissante. En la jugeant néanmoins, comme toute autre institution quelconque, d'après les temps de sa principale vigueur, et non par le spectacle de sa décrépitude, on ne pourra plus méconnaître son aptitude fondamentale à établir originairement, sous les conditions convenables, une suffisante communion intellectuelle, qui constitue, sans aucun doute, surtout alors, sa destination politique la plus capitale, en comparaison de laquelle la police directe de la vie future n'a jamais pu avoir qu'une importance très secondaire, malgré le préjugé inverse qui a dû régner, avec tant d'exagération, depuis que la religion est assez effacée pour ne plus laisser habituellement d'autre souvenir énergique que celui de ses plus grossières impressions.