Mais l'état présent du monde politique est encore très éloigné de cette inévitable conciliation finale. Car, le vice principal de notre situation sociale consiste, au contraire, en ce que les idées d'ordre et les idées de progrès se trouvent aujourd'hui profondément séparées, et semblent même nécessairement antipathiques. Depuis un demi-siècle que la crise révolutionnaire des sociétés modernes développe son vrai caractère, on ne peut se dissimuler qu'un esprit essentiellement rétrograde a constamment dirigé toutes les grandes tentatives en faveur de l'ordre, et que les principaux efforts entrepris pour le progrès ont toujours été conduits par des doctrines radicalement anarchiques. Sous ce rapport fondamental, les reproches mutuels que s'adressent aujourd'hui les partis les plus tranchés, ne sont, malheureusement, que trop mérités. Tel est le cercle profondément vicieux dans lequel s'agite si vainement la société actuelle, et qui n'admet d'autre issue finale que l'unanime prépondérance d'une doctrine également progressive et hiérarchique. Les observations d'après lesquelles je vais ici sommairement ébaucher cette importante appréciation, sont par leur nature, essentiellement applicables à toutes les populations européennes, dont la désorganisation a été réellement commune et même simultanée, quoiqu'à des degrés différens et avec diverses modifications, et qui ne sauraient non plus être réorganisées indépendamment les unes des autres, bien que assujéties à un ordre déterminé. Cependant, nous devons plus spécialement avoir en vue la société française, non-seulement parce que l'état révolutionnaire s'y manifeste d'une manière plus complète et plus évidente, mais aussi comme étant, au fond, malgré quelques apparences contraires, mieux préparée qu'aucune autre, sous tous les rapports importans, à une vraie réorganisation, ainsi que je l'établirai ultérieurement.
Quelque infinie variété qui semble d'abord exister entre toutes les opinions douées aujourd'hui d'une véritable activité politique, on reconnaît aisément, par une judicieuse analyse, qu'elles sont, au contraire, circonscrites jusqu'à présent dans une sphère extrêmement étroite, puisqu'elles ne consistent réellement qu'en un mélange variable de deux ordres d'idées radicalement antagonistes, dont le second ne constitue même, à vrai dire, qu'une simple négation du premier, sans aucun dogme propre et nouveau. La situation actuelle des sociétés ne peut, en effet, devenir intelligible qu'autant qu'on y voit la suite et le dernier terme de la lutte générale entreprise, pendant le cours des trois siècles précédents, pour la démolition graduelle de l'ancien système politique. Or, d'un tel point de vue, on aperçoit aussitôt que si, depuis cinquante ans, l'irrévocable décomposition de ce système a commencé à manifester, avec une évidence toujours croissante, l'impérieuse nécessité de la fondation d'un système nouveau, le sentiment encore incomplet de ce besoin capital n'a cependant inspiré jusqu'ici aucune conception vraiment originale, directement appropriée à cette grande destination: en sorte que les idées théoriques sont aujourd'hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que, dans l'état normal de l'organisme social, elles devancent habituellement, afin d'en préparer la satisfaction régulière et paisible. Quoique, dès-lors, le principal mouvement politique ait dû changer entièrement de nature, et de purement critique, tel qu'il paraissait jusque-là, tendre de plus en plus à devenir distinctement organique, néanmoins, par une suite inévitable de cette immense lacune philosophique, il n'a pu cesser encore d'être toujours uniquement dirigé d'après les mêmes idées qui avaient guidé les divers partis pendant la longue durée de la lutte antérieure, et avec lesquelles tous les esprits s'étaient ainsi profondément familiarisés. Défenseurs et assaillans de l'ancien système, tous, par une inévitable et imperceptible transition, ont pareillement tenté de convertir leurs vieux appareils de guerre en instrumens de réorganisation, sans soupçonner leur inaptitude également nécessaire à cette nouvelle opération, dont la nature repousse, avec la même énergie, les deux sortes de principes, les uns comme évidemment rétrogrades, les autres comme exclusivement critiques.
On ne saurait nier que tel ne soit essentiellement, encore aujourd'hui, le déplorable état intellectuel du monde politique. Toutes les idées d'ordre sont uniquement empruntées jusqu'ici à l'antique doctrine du système théologique et militaire, envisagé surtout dans sa constitution catholique et féodale; doctrine qui, du point de vue philosophique de ce Traité, représente incontestablement l'état théologique de la science sociale: de même, toutes les idées de progrès continuent à être exclusivement déduites de la philosophie purement négative qui, issue du protestantisme, a pris, au siècle dernier, sa forme finale et son développement intégral; et dont les diverses applications sociales, considérées dans leur ensemble, constituent, en réalité, l'état métaphysique de la politique. Les diverses classes de la société adoptent spontanément l'une ou l'autre de ces deux directions opposées, suivant leur disposition naturelle à éprouver davantage le besoin de conservation ou celui d'amélioration. Telle est la cause immédiate qui sépare aujourd'hui si profondément les deux principaux aspects de la question sociale, et qui détermine si fréquemment, dans la pratique, l'annulation réciproque des tentatives divergentes dont ils deviennent alternativement l'objet. À chaque nouvelle face que la marche naturelle des événemens vient faire successivement ressortir dans le besoin fondamental de notre époque, on remarque l'invariable tendance de l'école rétrograde à proposer, comme remède unique et universel, la restauration de la partie correspondante de l'ancien système politique; et l'on peut observer aussi la disposition non moins constante de l'école critique à rapporter exclusivement le mal à une trop incomplète destruction de ce système, d'où résulte toujours, comme inévitable et uniforme solution, le conseil de supprimer encore davantage toute puissance régulatrice [4]. Rarement, il est vrai, surtout aujourd'hui, chacune de ces deux doctrines antagonistes se présente dans toute sa plénitude et avec son homogénéité primitive: elles tendent de plus en plus à n'avoir cette existence exclusive que chez des esprits purement spéculatifs. Mais, le monstrueux alliage que, de nos jours, on tente d'établir entre ces principes incompatibles, et dont les divers degrés caractérisent les différentes nuances politiques existantes, ne saurait, évidemment, être doué d'aucune vertu étrangère aux élémens qui le composent, et ne tend, au contraire, en réalité, qu'à développer leur neutralisation mutuelle. Il est donc indispensable, pour la justesse et la netteté de notre analyse, que la politique théologique et la politique métaphysique soient d'abord envisagées chacune isolément et en elle-même, sauf à considérer ensuite leur antagonisme effectif, et à apprécier enfin les vaines combinaisons qu'on s'est efforcé d'instituer entre elles.
[Note 4: ][ (retour) ] En n'hésitant point à qualifier ici, avec la consciencieuse fermeté d'un esprit franchement scientifique, les deux tendances nécessaires, l'une rétrograde, l'autre anarchique, de nos principales écoles politiques, je crois devoir indiquer, une fois pour toutes, combien je suis éloigné d'en vouloir tirer la moindre induction défavorable aux intentions habituelles de leurs partisans respectifs. Par principe, je suis profondément convaincu que, surtout en politique, toute mauvaise intention est éminemment exceptionnelle, quoique la plupart des hommes engagés dans les luttes sociales soient ordinairement incapables d'apercevoir les plus graves conséquences réelles des doctrines qu'ils y professent. Chaque parti renferme, sans doute, un petit nombre d'ambitieux qui, souvent dénués de toute vraie conviction personnelle, ne se proposent d'autre but essentiel que d'exploiter la foi commune au profit de leur propre élévation: ceux-là, il faut savoir les braver et même les flétrir au besoin. Mais, à cette unique exception près, le bon côté de la nature humaine étant évidemment le seul qui puisse permettre des associations de quelque étendue et de quelque durée, aucune opinion politique ne saurait vivre sans avoir réellement en vue le bien public, quelque étroite et imparfaite notion qu'elle s'en forme d'ailleurs. Ainsi, ceux qu'on accuse aujourd'hui le plus justement de tendance rétrograde, ne veulent certainement que replacer le monde politique dans une situation vraiment normale, d'où il ne leur semble être sorti que pour se précipiter vers l'imminente dissolution de tout ordre social. Pareillement, ceux qui, à leur insu, tendent véritablement à l'anarchie, ne croient obéir qu'à l'évidente nécessité de détruire enfin irrévocablement un système politique devenu radicalement impropre à diriger désormais la société. L'erreur fondamentale des uns et des autres ne résulte même que d'une préoccupation trop exclusive de chacun des deux genres de conditions essentielles dont l'ensemble constitue la vraie définition du problème général de la politique actuelle.
Quelque pernicieuse que soit réellement aujourd'hui la politique théologique, aucun vrai philosophe ne saurait jamais oublier que la formation et le premier développement des sociétés modernes se sont accomplis sous sa bienfaisante tutelle, comme je parviendrai, j'espère, à le faire dignement ressortir dans la partie historique de ce volume. Mais il n'est pas moins incontestable que, depuis environ trois siècles, son influence a été, chez les peuples les plus avancés, essentiellement rétrograde, malgré les services partiels qu'elle a pu y rendre encore. Il serait certainement superflu de s'arrêter ici à aucune discussion spéciale de cette doctrine, pour constater maintenant sa haute insuffisance nécessaire, que la marche spontanée des événemens fait chaque jour si nettement ressortir. L'absence déplorable de toute vue réelle sur la réorganisation sociale peut seule expliquer l'absurde projet de donner aujourd'hui pour appui à l'ordre social un système politique qui n'a pu se soutenir lui-même devant le progrès naturel de l'intelligence et de la société. Dans la suite de ce volume, l'analyse historique des transformations successives qui ont graduellement amené l'entière dissolution du système catholique et féodal, démontrera, mieux qu'aucune argumentation directe, combien cette décadence est désormais radicale et irrévocable. L'école théologique ne sait habituellement expliquer une telle décomposition que par des causes presque fortuites et pour ainsi dire personnelles, hors de toute proportion raisonnable avec l'immensité des effets observés; ou bien, poussée à bout, elle recourt à son artifice ordinaire, et s'efforce, par une explication surnaturelle, de rattacher cette grande chaîne d'événemens à une sorte de mystérieuse fantaisie de la providence, qui se serait avisée de susciter à l'ordre social un temps d'épreuve, dont l'époque ni la durée, pas plus que le caractère, ne sauraient d'ailleurs être nullement motivés. Nous reconnaîtrons, au contraire, d'après l'ensemble des faits historiques, que toutes les grandes modifications successivement éprouvées par le système théologique et militaire ont, dès l'origine, et de plus en plus, constamment tendu vers l'élimination complète et définitive d'un régime auquel la loi fondamentale de l'évolution sociale assignait nécessairement un office simplement provisoire, quoique strictement indispensable. Il sera, dès-lors, évident que tous les efforts dirigés vers la restauration de ce système, même en supposant possible leur succès momentané, bien loin de pouvoir ramener la société à un état vraiment normal, ne sauraient aboutir qu'à la replacer dans la situation qui a nécessité la crise révolutionnaire, en l'obligeant à recommencer plus violemment la destruction d'un régime qui, depuis long-temps, a cessé d'être compatible avec ses progrès principaux. Quoique, par ces motifs, je doive écarter ici toute controverse à ce sujet, je crois néanmoins nécessaire d'y signaler un nouvel aspect philosophique, qui me paraît indiquer le plus simple et le plus sûr critérium de la valeur effective d'une doctrine sociale quelconque, et qui est plus spécialement décisif contre la politique théologique.
Envisagé du seul point de vue logique, le problème fondamental de notre réorganisation sociale me semble nécessairement réductible à cette unique condition essentielle: construire une doctrine politique assez rationnellement conçue pour que, dans l'ensemble de son développement actif, elle puisse toujours être pleinement conséquente à ses propres principes. Aucune des doctrines existantes ne satisfait aujourd'hui, même par une grossière approximation, à cette grande obligation intellectuelle: toutes renferment, comme élémens indispensables, ainsi que je vais l'indiquer sommairement, des contradictions nombreuses et directes sur la plupart des points importans. C'est surtout en cela que leur profonde insuffisance est le plus nettement caractérisée. On peut, en effet, poser en principe que la doctrine qui, relativement aux diverses questions fondamentales de la politique, aurait fourni des solutions exactement concordantes, sans que la progression des applications réelles l'amenât jamais à se démentir, devrait, par cette seule épreuve indirecte, être reconnue suffisamment apte à réorganiser la société; puisque cette réorganisation intellectuelle doit principalement consister à rétablir enfin, dans le système profondément troublé de nos diverses idées sociales, une harmonie réelle et durable. Quand une telle régénération ne serait même d'abord exactement accomplie que dans une seule intelligence (et il faut bien que, au début, elle commence nécessairement ainsi), sa généralisation plus ou moins prochaine n'en resterait pas moins assurée; car le nombre des esprits ne saurait nullement augmenter les difficultés essentielles de la convergence intellectuelle, et ne peut influer que sur le temps nécessaire à sa réalisation. J'aurai soin de signaler, en cas opportun, l'éminente supériorité que doit, sous ce rapport, manifester spontanément la philosophie positive, qui, une fois étendue aux phénomènes sociaux, liera nécessairement les divers ordres des idées humaines beaucoup plus complétement qu'ils n'ont jamais pu l'être par aucune autre voie. Telle est la principale règle qui, dès l'origine de mes travaux en philosophie politique, m'a toujours dirigé dans l'exacte appréciation de mes progrès successifs vers la conception d'une véritable doctrine sociale.
C'est de la politique théologique qu'on devrait surtout attendre l'entier accomplissement de cette grande condition logique, dont les difficultés fondamentales semblent spontanément annulées pour une doctrine qui se borne, en reproduisant le passé, à coordonner un système si nettement défini par une longue application, et si pleinement développé dans toutes ses diverses parties essentielles, qu'il paraît nécessairement à l'abri de toute grave inconséquence. Aussi l'école rétrograde préconise-t-elle habituellement, comme son attribut caractéristique, la parfaite cohérence de ses idées, opposée aux fréquentes contradictions de l'école révolutionnaire. Néanmoins, quoique la politique théologique soit, en effet, par des motifs aisément appréciables, moins inconséquente aujourd'hui que la politique métaphysique, il est très facile de constater chaque jour sa tendance de plus en plus irrésistible aux concessions les plus fondamentales, directement contraires à tous ses principes essentiels. Rien n'est plus propre, sans doute, qu'un tel ordre d'observations à mettre en pleine évidence la profonde inanité actuelle d'une doctrine qui ne possède pas même, en réalité, la qualité la plus spontanément correspondante à sa nature. L'ancien système politique se montre ainsi tellement détruit désormais que ses partisans les plus dévoués en ont radicalement perdu le vrai sentiment général. On peut le reconnaître sans peine, non-seulement dans la pratique active, mais aussi chez les esprits purement spéculatifs, même les plus éminens, modifiés, à leur insu, par l'invincible entraînement de leur siècle. Quelques exemples saillans suffiront ici pour indiquer au lecteur attentif l'extension facile d'un tel examen.
La démonstration serait trop aisée, si, comme la rigueur logique l'exigerait évidemment, on considérait d'abord la doctrine rétrograde relativement aux élémens essentiels de la civilisation moderne. Il n'est point douteux, en effet, que le développement continu et la propagation croissante des sciences, de l'industrie, et même des beaux-arts, n'aient été historiquement la principale cause originaire, quoique latente, de la décadence radicale du système théologique et militaire, dont les pertes spontanées eussent paru, sans cela, susceptibles d'une réparation praticable. Aujourd'hui, c'est surtout l'ascendant graduel de l'esprit scientifique qui nous préserve à jamais d'aucune résurrection réelle de l'esprit théologique, dans quelques aberrations rétrogrades que le cours des événemens puisse momentanément tendre à entraîner la société: de même, sous le point de vue temporel, l'esprit industriel, chaque jour plus étendu et plus prépondérant, constitue certainement la garantie la plus efficace contre tout retour sérieux de l'esprit militaire ou féodal. Quoique les luttes politiques ne soient pas encore ostensiblement établies entre ces deux couples de principes, tel n'en est pas moins, au fond, le caractère actuel de notre véritable antagonisme social. Or, malgré cette incontestable opposition, exista-t-il jamais, dans le développement moderne de la politique théologique, aucun gouvernement ou même aucune école assez pleinement rétrogrades pour oser réellement poursuivre ou seulement concevoir la compression systématique des sciences, des beaux-arts, et de l'industrie? Sauf quelques actes isolés, et certains esprits excentriques, qui, de loin en loin, sont venus involontairement décéler l'incompatibilité fondamentale, n'est-il pas, au contraire, évident que tous les pouvoirs tiennent à honneur d'encourager leurs progrès journaliers? Telle est, sans doute, la première inconséquence actuelle de la politique rétrograde, annulant ainsi, par le développement spontané de ses actes journaliers, ses vains projets généraux de reconstruction d'un passé dont le sentiment fondamental est désormais involontairement perdu pour tous les hommes d'état. Bien que la moins apparente, cette contradiction devrait sembler la plus fondamentale et la plus décisive, précisément comme étant plus universelle et plus instinctive qu'aucune autre. Celui qui, de nos jours, a le plus fortement conçu et le plus vigoureusement poursuivi la rétrogradation politique, Bonaparte lui-même, indépendamment de ses autres incohérences, n'a-t-il pas sincèrement tenté de s'ériger, après tant d'autres chefs de la même école, en protecteur déclaré de l'industrie, des beaux-arts, et des sciences? Les esprits purement spéculatifs n'échappent guère davantage à cette irrésistible tendance, quoique bien plus aisément susceptibles, par leur position, de s'isoler du mouvement général. Qu'on analyse, par exemple, les vaines tentatives si fréquemment renouvelées, depuis deux siècles, par tant d'intelligences distinguées et quelquefois supérieures, pour subordonner, suivant la formule théologique, la raison à la foi; il sera facile d'en reconnaître la constitution radicalement contradictoire, qui établit la raison elle-même juge suprême d'une telle soumission, dont l'intensité et la durée dépendent uniquement ainsi de ses décisions variables, rarement trop sévères. Le plus éminent penseur de l'école catholique actuelle, l'illustre de Maistre, a rendu lui-même un témoignage, aussi éclatant qu'involontaire, à cette inévitable nécessité de sa philosophie, lorsque, renonçant à tout appareil théologique, il s'est efforcé, dans son principal ouvrage, de fonder le rétablissement de la suprématie papale sur de simples raisonnemens historiques et politiques, d'ailleurs, à certains égards, admirables, au lieu de se borner à le commander directement de droit divin, seul mode pleinement en harmonie avec la nature d'une semblable doctrine, et qu'un tel esprit, à une autre époque, n'eût point hésité sans doute à suivre exclusivement, si l'état général de l'intelligence humaine n'en eût pas empêché, même chez lui, l'entière prépondérance. Une vérification aussi décisive doit dispenser ici de toute indication ultérieure à ce sujet.
Considérons maintenant des incohérences plus directes, et qui, quoique étant réellement moins profondes, doivent naturellement frapper davantage, en ce qu'elles montrent une flagrante contradiction mutuelle entre les diverses parties essentielles d'une même doctrine. L'examen attentif du passé nous offrira plus tard, sous ce rapport, de nombreuses et irrécusables preuves, puisque la démolition effective de l'ancien système politique a été surtout opérée par le violent antagonisme réciproque des principaux pouvoirs qui le constituaient. Mais, en se bornant ici, comme l'exige la nature de ce chapitre préliminaire, à la simple observation de l'époque actuelle, on peut journellement constater, chez les différentes sections de l'école rétrograde, un état prononcé d'opposition directe à divers points fondamentaux de leur doctrine commune. Le cas le plus important de ce genre consiste, sans doute, dans l'étrange unanimité que manifeste cette école à consentir à la suppression réelle de la principale base du système catholique et féodal, en renonçant à la division capitale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ou, ce qui revient au même, en acquiesçant à la subalternisation générale du premier envers le second. C'est peut-être la seule grande notion politique sur laquelle tous les partis s'accordent aujourd'hui essentiellement, quoique la saine philosophie n'y puisse voir qu'une aberration profondément funeste, d'ailleurs momentanément inévitable. À cet égard, les rois ne se montrent certes pas moins révolutionnaires que les peuples; et les prêtres eux-mêmes, non-seulement dans les divers pays protestans, mais aussi chez les nations restées nominalement catholiques, ont ainsi ratifié volontairement leur propre dégradation politique, soit en vue d'un ignoble intérêt, soit, tout au moins, d'après un vain esprit d'étroite nationalité. Comment les uns ou les autres pourraient-ils, dès-lors, rêver la restauration contradictoire d'un système qu'ils ont aussi radicalement méconnu? La réunion préalable de toutes les innombrables sectes engendrées par la décadence croissante du christianisme, devrait constituer, à cet égard, une indispensable opération préliminaire. Or, les projets éphémères tentés dans ce sens, surtout en Allemagne, par quelques hommes d'état contemporains, ont toujours rapidement échoué devant l'aveugle mais insurmontable obstination des divers gouvernemens à retenir la direction suprême du pouvoir théologique, dont l'indispensable centralisation devenait aussitôt impossible. Sous ce rapport, les brutales inconséquences de Bonaparte, au milieu de ses vains efforts pour rétablir l'ancien système politique, n'ont fait que reproduire plus vivement un exemple déjà très familier à tant d'autres princes. Quand, après sa chute, les rois ont entrepris d'instituer de concert, contre le développement ultérieur de l'état révolutionnaire, un haut pouvoir européen, ils n'ont pas même pensé à la moindre participation de l'ancienne autorité spirituelle, dont ils usurpaient ainsi complétement l'attribut le plus légitime. Cette usurpation a été spontanément exécutée d'une manière tellement radicale que ce conseil suprême s'est trouvé, en grande partie, composé de chefs hérétiques, et dominé par un prince schismatique, ce qui rendait sensible à tous les yeux l'impossibilité d'y introduire, à aucun titre, le pouvoir papal, comme M. l'abbé de La Mennais l'avait autrefois justement remarqué, avant sa conversion révolutionnaire. Sans doute, ce n'est pas seulement de nos jours que les rois, et même les papes, ont, à beaucoup d'égards essentiels, directement subordonné l'application de leurs principes religieux aux intérêts immédiats de leur domination temporelle. Mais de telles inconséquences, outre qu'elles sont devenues aujourd'hui plus nombreuses et plus profondes, se présentent surtout comme bien plus décisives, en montrant à quel point la pensée fondamentale de l'ancien système politique a cessé d'être prépondérante chez ceux mêmes qui en ont entrepris avec le plus d'ardeur la chimérique restauration, ainsi qu'on a pu le voir en tant de grandes occasions contemporaines, par exemple, à l'égard de la Grèce, de la Pologne, etc.
Cet esprit d'incohérence et de division de l'école rétrograde s'est fréquemment manifesté de nos jours, à tous les vrais observateurs, sous des formes très variées, mais également significatives, soit dans les triomphes partiels et momentanés de la politique théologique, soit dans ses revers. Pour un parti aussi fier de sa prétendue cohésion, la possession du pouvoir devait sans doute rallier naturellement toutes les nuances secondaires vers la réalisation fondamentale d'une doctrine dont on avait tant vanté la liaison et l'homogénéité. N'avons-nous pas vu, au contraire, pendant de longues années, les scissions les plus prononcées éclater successivement entre les subdivisions de plus en plus nombreuses de ce parti triomphant, et servir enfin d'instrument immédiat à sa chute politique? Malgré l'intime et évidente relation de leurs causes, les partisans du catholicisme et ceux de la féodalité ne se sont-ils pas alors violemment séparés? Parmi ces derniers, les défenseurs de l'aristocratie et ceux de la royauté ne se sont-ils pas mutuellement combattus? En un mot, cette courte période n'a-t-elle point successivement reproduit, sous nos yeux, l'effective manifestation, irrécusable quoique sommaire, des mêmes principes essentiels de discorde et de décomposition qui, lentement développés pendant les siècles antérieurs, avaient réellement déterminé l'irrévocable dissolution du système théologique et féodal? Si, par impossible, un succès analogue venait à se renouveler, je ne crains pas d'affirmer que, malgré cette expérience formelle, des séparations beaucoup plus prononcées encore éclateraient nécessairement, et plus tôt, dans l'intérieur du parti rétrograde, par l'influence inévitable de l'incompatibilité chaque jour plus complète et mieux sentie de l'état social actuel avec l'ancien système politique, dont la véritable pensée générale tend même de plus en plus à s'effacer et à se perdre entièrement chez ses plus zélés partisans. Plus la politique théologique trouve aujourd'hui à se développer et à s'appliquer, plus elle engendre d'inconciliables subdivisions, que dissimule le vague assentiment accordé à ses principes généraux, tant qu'ils sont contenus à l'état spéculatif: c'est, du point de vue scientifique, le symptôme ordinaire de toute théorie incompatible avec les faits.