La cause générale de l'inévitable dissolution mentale du catholicisme consiste donc, d'après cette démonstration, conformément à notre premier énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer intimement le mouvement intellectuel, il en a été, de toute nécessité, finalement dépassé; il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en perdant le caractère progressif, propre à tout système quelconque à l'âge d'ascension, pour acquérir de plus en plus le caractère profondément stationnaire, et même éminemment rétrograde, qui le distingue si déplorablement aujourd'hui. Une superficielle appréciation de l'économie spirituelle des sociétés humaines a pu d'abord, à la vérité, faire penser que cette décadence mentale pouvait se concilier avec une prolongation indéfinie de la prépondérance morale, à laquelle le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu de l'excellence généralement reconnue de sa propre morale, dont les préceptes seront, en effet, toujours profondément respectés de tous les vrais philosophes, malgré l'entraînement passager de nos anarchiques aberrations. Mais un examen approfondi doit bientôt dissiper une telle illusion, en faisant comprendre, en principe, que l'influence morale s'attache nécessairement à la supériorité intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement: car, ce ne peut être évidemment que par une pure transition très précaire que les hommes accordent habituellement leur principale confiance, dans les plus chers intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il ne font plus assez de cas pour les consulter à l'égard des plus simples questions spéculatives. La morale universelle, dont le catholicisme a dû être d'abord l'indispensable organe, ne peut certainement lui constituer une exclusive propriété, s'il a finalement perdu l'aptitude générale à la faire prévaloir dans l'économie sociale: elle forme nécessairement un précieux patrimoine transmis par nos ancêtres à l'ensemble de l'humanité; son influence appartiendra désormais à ceux qui sauront le mieux la consolider, la compléter et l'appliquer, quels que puissent être leurs principes intellectuels. Quoique la raison humaine ait dû faire d'heureux emprunts à l'astrologie, par exemple, ainsi qu'à l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur sort, dès qu'elle a pu rattacher à de meilleures bases ces importans résultats: il en sera essentiellement de même pour tous les progrès quelconques, moraux ou politiques, d'abord réalisés par la philosophie théologique, et qui ne sauraient périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe enfin convenablement de les incorporer à une autre organisation spirituelle, sous la direction générale de la philosophie positive, comme je l'expliquerai plus tard.
Temporellement envisagée, la décadence nécessaire du régime propre au moyen-âge résulte directement d'un principe tellement évident, qu'il ne saurait exiger ici des explications aussi étendues que celles que je viens de terminer pour l'ordre spirituel, sauf le développement spécial que devra présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime féodal, dont les trois caractères généraux ont été précédemment établis, sa nature essentiellement transitoire se manifeste aussitôt de la manière la moins équivoque. Quant à son but principal, l'organisation défensive des sociétés modernes, il ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à ce que les invasions fussent suffisamment contenues, par la transition finale des barbares à la vie agricole et sédentaire dans leurs propres contrées, sanctionnée et consolidée, pour les cas les plus favorables, par leur conversion graduelle au catholicisme, qui les incorporait de plus en plus au système universel. A mesure que ce grand résultat était convenablement réalisé, l'activité militaire devait nécessairement perdre, faute d'une large application sociale, la prépondérance inévitable qu'elle avait jusque alors conservée, d'abord pendant la conquête romaine, et ensuite sous la défense féodale; la guerre devait, de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et tendre finalement à disparaître chez l'élite de l'humanité, où la vie industrielle, primitivement si subalterne, devait acquérir simultanément une extension et une intensité toujours croissantes, sans pouvoir toutefois encore devenir politiquement dominante, comme je l'expliquerai bientôt. La destination purement provisoire de tout système militaire avait dû être beaucoup moins prononcée sous le régime précédent, quoiqu'elle y soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire qu'avait exigée, de toute nécessité, l'essor graduel de la domination romaine: le système simplement défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite une aussi longue durée. Cette nature transitoire est encore plus irrécusable pour cette décomposition générale du pouvoir temporel en souverainetés partielles, que nous avons appréciée comme le second caractère essentiel de l'ordre féodal, et qui ne pouvait assurément éviter d'être prochainement remplacée par une centralisation nouvelle, vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant, aussitôt que le but propre d'un tel régime aurait été suffisamment accompli. Il en est de même, enfin, pour le dernier trait caractéristique, la transformation de l'esclavage en servage, puisque l'esclavage constitue naturellement un état susceptible de durée sous les conditions convenables; tandis que le servage proprement dit ne pouvait être, dans le système général de la civilisation moderne, qu'une situation simplement passagère, promptement modifiée par l'établissement presque simultané des communes industrielles, et qui n'avait d'autre destination sociale que de conduire graduellement les travailleurs immédiats à l'entière émancipation personnelle. A tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération, que mieux le régime féodal remplissait son office propre, capital quoique passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine, et plus il rendait imminente sa désorganisation prochaine, à peu près comme nous l'avons ci-dessus reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances extérieures, qui d'ailleurs n'étaient nullement accidentelles, ont très inégalement prolongé, chez les diverses nations européennes, la durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance politique a dû surtout persister davantage aux diverses frontières sociales de la civilisation catholico-féodale, c'est-à-dire, en Pologne, en Hongrie, etc., quant aux invasions purement tartares et scandinaves, et même, à certains égards, en Espagne, et dans les grandes îles de la Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens arabes: distinction très utile à noter ici dans son germe, et qui trouvera, en poursuivant notre appréciation historique, une intéressante application, d'ailleurs presque toujours implicite, suivant les conditions logiques de notre travail. L'explication précédente, quelque sommaire qu'elle ait dû être, se complète, au reste, naturellement, en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel, la classe spécialement destinée à diriger immédiatement la décomposition continue du régime féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir par l'intervention politique de la classe industrielle, quoique son avénement social constituât cependant l'issue finale d'une semblable progression. A l'origine, cette classe devait être à la fois trop subalterne et trop exclusivement préoccupée de son propre essor intérieur pour se livrer directement à cette grande lutte temporelle, qui dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont le système féodal avait spontanément développé de plus en plus l'influence politique, par une suite nécessaire du décroissement graduel de l'activité militaire, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils sont, en effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du mouvement temporel, malgré que sa principale destination ait essentiellement changé de nature depuis que cette mission provisoire est suffisamment accomplie, de manière à mettre pleinement désormais en évidence croissante l'incapacité organique qui caractérise les légistes aussi bien que les métaphysiciens, également réservés, en politique et en philosophie, à opérer de simples modifications critiques, sans pouvoir jamais rien fonder.
En terminant enfin cette longue et difficile appréciation fondamentale du régime monothéique propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir m'abstenir de signaler, dès ce moment, une importante réflexion philosophique, ultérieurement développable, naturellement suggérée par l'ensemble de notre examen historique du système catholique, qui formait la principale base de cette mémorable organisation. Si l'on envisage convenablement la durée totale du catholicisme, on est, en effet, aussitôt frappé de la disproportion, essentiellement anomale, que présente le temps excessif de sa lente élaboration politique, comparé à la courte prolongation de son entière prépondérance sociale, promptement suivie d'une rapide et irrévocable décadence; puisque une constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne s'est, en réalité, suffisamment maintenue à la tête du système européen que pendant deux siècles environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à Boniface VIII, sous lequel son déclin politique a hautement commencé, les cinq siècles suivans n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une sorte d'agonie chronique, de moins en moins active: ce qui doit certainement sembler tout-à-fait contraire soit aux lois générales de la longévité ordinaire des organismes sociaux, où la durée de la vie, comme dans les organismes individuels, doit être relative à celle du développement; soit à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait une telle économie, dont j'ai fait ressortir, à tant de titres, les éminens attributs. La seule solution possible de ce grand problème historique, qui n'a jamais pu être philosophiquement posé jusqu'ici, consiste à concevoir, en sens radicalement inverse des notions habituelles, que ce qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme, c'était la doctrine, et non l'organisation, qui n'a été passagèrement ruinée que par suite de son inévitable adhérence élémentaire à la philosophie théologique, destinée à succomber graduellement sous l'irrésistible émancipation de la raison humaine; tandis qu'une telle constitution, convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à l'indispensable réorganisation spirituelle des sociétés modernes, sauf les différences essentielles spontanément correspondantes à l'extrême diversité des doctrines fondamentales; à moins de supposer, ce qui serait certainement contradictoire à l'ensemble des lois de notre nature, que les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés par la persévérante sollicitude des nations civilisées, dans la fondation séculaire de ce chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, doivent être enfin irrévocablement perdus pour l'élite de l'humanité, sauf les résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient immédiatement. Cette explication générale, déjà évidemment motivée par la suite des considérations propres à ce chapitre, sera de plus en plus confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle constituera spontanément la principale conclusion politique.
CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON.
Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés modernes: époque critique, ou âge de transition révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite de plus en plus systématique, de l'ensemble du régime théologique et militaire.
Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre les deux chapitres précédens, le lecteur attentif a dû désormais vérifier spontanément, de la manière la moins équivoque, que, conformément à notre théorie fondamentale de l'évolution humaine, le régime polythéique de l'antiquité avait réellement constitué, à tous égards, la phase la plus complète et la plus durable du système théologique et militaire envisagé dans sa durée totale; tandis que le régime monothéique du moyen âge, quoique nécessairement amené par le développement même de la situation antérieure, devait naturellement caractériser la dernière époque essentielle et la forme la moins stable d'un tel système, dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable décadence et le remplacement final. Malgré l'immense ascendant que l'esprit théologique semble d'abord conserver dans l'organisation catholique, quand on la considère isolément, nous avons néanmoins démontré, avec une pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi, sous un aspect quelconque, un décroissement capital et irréparable, non-seulement par rapport à son irrécusable prépondérance dans les pures théocraties primitives, mais même comparativement à sa suprématie habituelle dans le polythéisme grec ou romain. L'admirable tendance du catholicisme à développer, autant que possible, les propriétés civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement empêcher cette inévitable diminution, à la fois mentale et sociale, dès lors spontanément consacrée par une disposition involontaire et continue à agrandir progressivement le domaine, jadis si restreint, de la raison humaine, en dégageant de plus en plus de la tutelle théologique, soit nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord uniformément soumises, jusque dans leurs moindres détails, à sa domination presque exclusive. De même, sous le point de vue temporel, quelque puissante que doive sembler, au moyen-âge, l'activité militaire, par comparaison aux temps postérieurs, nous avons cependant reconnu que, en passant de l'état romain à l'état féodal, l'esprit guerrier avait nécessairement éprouvé une altération radicale dans sa double influence morale et politique, dont la prépondérance originaire devait désormais rapidement décliner, tant par suite des entraves continues que lui imposait nécessairement la nature générale du système monothéique, qu'en vertu de l'importance évidemment passagère et graduellement décroissante de la destination essentiellement défensive qui seule lui restait dès lors. C'est donc uniquement dans l'antiquité qu'il faut placer la véritable époque du plein ascendant et du libre essor, soit de la philosophie purement théologique, soit de l'activité franchement militaire, au développement desquelles tout concourait alors spontanément: l'une et l'autre reçurent certainement, pendant tout le cours du moyen-âge, une profonde atteinte, que devait bientôt suivre une irrévocable décadence. Nous avons même constaté, au chapitre précédent, que la plus exacte appréciation de l'ensemble du régime monothéique propre à cette phase transitoire de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir comme le résultat d'une première grande tentative de l'humanité, pour l'établissement direct et général d'un système rationnel et pacifique. Quoique cette tentative trop prématurée ait dû essentiellement manquer son but principal, soit à cause d'une situation encore éminemment défavorable, soit surtout par suite de l'insuffisance radicale de la seule philosophie qui pût alors diriger une telle opération, elle n'en a pas moins, en réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité dans sa grande transition finale, soit en accélérant la décomposition spontanée du système théologique et militaire, soit en secondant l'essor naturel des principaux élémens d'un système nouveau, de manière à permettre enfin de reprendre directement avec succès l'œuvre immense de la réorganisation fondamentale, quand cette double préparation aurait été convenablement accomplie, comme nous reconnaîtrons clairement qu'elle commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les plus avancés.
A partir du point éminemment notable où se trouve maintenant parvenue notre élaboration historique, l'étude générale d'une telle transition doit donc constituer désormais l'objet essentiel de tout le reste de notre analyse, afin d'apprécier exactement, sous l'un et l'autre aspect, les diverses conséquences nécessaires de l'impulsion universelle spontanément produite, au moyen-âge, par l'ensemble du régime catholique et féodal, vers la régénération totale des sociétés humaines. Cette partie finale de notre grande démonstration me semble strictement exiger, par sa nature, la décomposition rationnelle d'une pareille exposition en deux séries hétérogènes, très nettement distinctes pour quiconque aura convenablement saisi l'esprit de notre travail antérieur, quoique d'ailleurs nécessairement coexistantes et même profondément solidaires: l'une, essentiellement critique ou négative, destinée à caractériser la démolition graduelle du système théologique et militaire, sous l'ascendant croissant de l'esprit métaphysique; l'autre, directement organique, relative à l'évolution progressive des divers élémens principaux du système positif: la leçon actuelle sera spécialement consacrée à la première appréciation, et la suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité évidente de ces deux mouvemens simultanés de décomposition et de recomposition sociales, on éviterait difficilement une confusion presque inextricable, très préjudiciable à l'analyse définitive de la situation actuelle, en persistant à mener de front deux ordres de considérations désormais assez radicalement différens pour que je n'hésite point, après une scrupuleuse délibération, à regarder leur séparation méthodique comme un artifice scientifique vraiment indispensable au plein succès final de la suite entière de notre opération historique: car ces deux sortes de développemens, dont la liaison nécessaire ne pouvait nullement altérer l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs, en réalité, ni habituellement conçus dans le même esprit et pour le même but, ni communément dirigés par les mêmes organes. Envers les diverses phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier ainsi séparément les deux mouvemens élémentaires, opposés mais toujours convergens, dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est, par sa nature, constamment agité: puisque les divers changemens successivement accomplis jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour exiger ou comporter l'institution d'un semblable artifice, dont l'emploi eût, par conséquent, abouti surtout à dissimuler la vraie filiation des évènemens. Les révolutions précédentes, sans même excepter la plus importante de toutes, le passage du régime polythéique au régime monothéique, n'avaient pu consister qu'en modifications plus ou moins graves du système théologique fondamental, dont la nature caractéristique restait essentiellement maintenue; le mouvement critique et le mouvement organique, quoique réellement différens, ne pouvaient donc être, d'ordinaire, assez distincts et assez indépendans pour devenir rationnellement séparables, à moins de pousser l'analyse sociologique jusqu'à un degré de précision qui serait aujourd'hui déplacé, suivant les prescriptions logiques du quatrième volume. Dans la transition graduelle de chaque forme théologique à la suivante, non-seulement l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction de l'une avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même y être spontanément conduit, sauf la tendance individuelle à cultiver plus spécialement l'une ou l'autre partie de cette double opération philosophique. Mais il en devait être tout autrement pour sortir entièrement du système théologique et passer au système franchement positif, ce qui constitue nécessairement la plus profonde révolution, d'abord mentale, et finalement sociale, que notre espèce puisse subir dans l'ensemble de sa carrière. Par la nature propre de cette grande transition, le mouvement critique, devenu, pendant plusieurs siècles, extrêmement prononcé, s'y distingue tellement du mouvement organique, long-temps à peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale, chacun d'eux ne peut être sainement jugé que d'après une étude spéciale et directe. L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation ont alors, pour la première fois, graduellement conduit l'esprit humain à diriger son essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue de négation systématique, dont l'inévitable ascendant tend à faire profondément méconnaître la véritable issue finale de l'ensemble de la crise, qui paraît ainsi consister dans l'application totale et la prépondérance continue de cette doctrine nécessairement passagère, comme la plupart des philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé. Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement organique ne restât essentiellement absorbée par la considération, jusqu'ici beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du mouvement critique, si, dans l'appréciation rationnelle des cinq derniers siècles de notre civilisation, on n'instituait point, entre deux études aussi distinctes, une séparation méthodique. Ce qui rend ici réellement facultatif l'emploi rationnel d'un semblable artifice sociologique, c'est la nature éminemment abstraite de notre élaboration historique, d'après les explications générales placées au début de ce volume: car, dans un travail historique qui aurait véritablement le caractère concret, cette division idéale entre des phénomènes simultanés et solidaires ne saurait être légitime; tandis qu'elle est, au contraire, pleinement compatible avec une analyse abstraite de l'évolution sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît utile à l'éclaircissement du sujet, ce qui, pour le cas actuel, me semble hautement incontestable; on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective un droit scientifique dès long-temps usuel dans l'étude de la vie individuelle. Un retour suffisant à la saine appréciation logique de la différence fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire concrète conduira spontanément le lecteur à dissiper sans difficulté l'incertitude qui pourrait lui rester à cet égard.