Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque; elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés, pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes, qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale, il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme, agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme: et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle, quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines, tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système, considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites, et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant que le système n'avait point acquis tout son développement principal, et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance naturelle.
J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance, suivant la distinction ci-après expliquée.
Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards, caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première, déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature, extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor, ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur. Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue, par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement, elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour, a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque, soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie, au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout consister en un continuel décroissement d'intensité.
Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge, pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui, exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder, restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré, ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle: mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple, l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée, bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique: or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier, dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif, propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération finale: jusque là, et tant que la décomposition, purement politique ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives, quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale. Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office directement propre à la doctrine critique, que la décomposition spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne: puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre toute vaine restauration du passé.
L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout, comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement, au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables divergences que doit produire cette libre activité spéculative à l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement, d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est, en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement le protestantisme, première phase générale de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique, un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.
Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles, est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation absolue, successivement étendue aux principales questions morales et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu, d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui, bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car, dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité, conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social, dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue, elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici à rattacher le principe général de cette importante explication à l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous, au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales, sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé d'écarter à ce sujet.
[Note 25:] Quoique cette phase finale de la philosophie métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie, la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai régime définitif de l'entendement humain, une appréciation superficielle ou malveillante peut seule faire confondre avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre, qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution générale de l'humanité, où la philosophie positive leur assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus fondamentale, un office initial, long-temps indispensable, à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir, dans la pratique, en substituant le culte de la nature à celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder vers les diverses phases successives du système théologique plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper.
Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement la division nécessaire de son développement essentiel en deux grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle, quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir la discussion métaphysique entre les limites les plus générales du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive, mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible, d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble, la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair, d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle, sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention, bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir, pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure.
Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique, qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution de la constitution catholique et féodale, dernier état général de l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens, et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés, surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre, avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps, l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades, conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle prolongation exclusive.
Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération, par la saine appréciation historique de ses principaux résultats définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient d'être abstraitement caractérisée.