Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé, d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie, de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme. Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale, d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière, sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable, j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre, consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel. Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir, sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation, même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes, d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu à acquérir de plus en plus.

[Note 8:] Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos jours, que la poudre avait toujours été connue depuis l'antique domination des théocraties orientales, et que son emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement contraire à mon appréciation historique, en prouvant que cette pratique avait pris une grande importance aux temps précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde, et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait aisément appliquée à consolider la domination théocratique; comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale, appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.

Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et non moins évidente envers la troisième grande invention technologique ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle, et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes, source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente, graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage, et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble, à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps, par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier, premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres. En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler, au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique, inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production, afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne, où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à notre anarchie spirituelle.

Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain. Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique, les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.

Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante, par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or, cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes, et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes, malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine, qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement suivis d'utiles établissemens européens.

Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression négative, étudiée dans la leçon précédente.

Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet, sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance: en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible, le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément systématiques, et même à un premier degré commun.

Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature, monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci. On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation, que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles, et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique, qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales, déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence, la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal, était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation. A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne, d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester, pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas, ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation, on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais, que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui, trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise, offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche, malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à toute franche abolition intégrale du régime ancien.

Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée, en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme, à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait, en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer, dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens, les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement, à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation européenne.