Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable: par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive, dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure. Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination, n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui, continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré, sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe, elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations, soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique, dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale, quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale. Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge, heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe: j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite, procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures, quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées, en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke, laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs.
Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici, d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais, en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée, surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence, soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée, elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste, qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que la destination spéciale de cette immortelle composition concourait spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation politique.
Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase, qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre, que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale. Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse, mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit humain vers la juste appréciation directe de la nature purement relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.
Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique, ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du développement social devient de plus en plus le but spontané des plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire, où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui imprimer ici.
Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre. Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi, avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé, le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques; et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente conformité de la progression industrielle avec la progression scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond, la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge, avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire, ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux, malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable. D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement, la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique. En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à l'Angleterre.
Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine. Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de chaque mouvement principal.
Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle, longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre. Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir. Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure; et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales, consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie, ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or, rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de l'empirisme primitif.
Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne; et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui, contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration négative.
Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor, l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle, de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.
En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines, les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines, que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir, il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes, radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs, ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe, en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.