D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales, soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale, dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives. Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes.

Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de l'ensemble de l'évolution moderne.

Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la révolution française. D'après la concentration monarchique de tous les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France, depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant, comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications, constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain, avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à un clergé célibataire: la [cinquante-sixième leçon] nous a d'ailleurs montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes, d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider, surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans. On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle, même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation domestique, en lui procurant directement une éducation systématique, que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires naturels.

Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social, autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution, aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs, ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse, des nouveaux besoins de l'esprit humain.

Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus indiqués, les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase, avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse, n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge, la double progression, positive et négative, dont elle annonçait le dernier terme naturel: l'oligarchie anglaise elle-même, quoique désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde, destinée à l'universelle conservation du système militaire et théologique, désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une mémorable identité continue de sentimens et même, à certains égards, de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint, l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues, l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français, renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant de sublimes ou touchans dévouemens, et qui élevait la constitution morale d'une population où tous les gouvernemens ultérieurs ont systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme, a laissé nécessairement, chez le peuple français, d'ineffaçables souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à une première appréciation générale, vague mais réelle, de la division fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale, on en retrouve d'autres indices, non moins caractéristiques, en considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure des institutions; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre l'efficacité durable.

En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances extérieures, les éminens attributs qui la distinguent furent essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale, soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement; tandis que les graves aberrations qui s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures, représentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; enfin, au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison. C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus difficile situation: aussi la juste considération d'un semblable contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés, et à une indulgente réprobation d'inévitables égaremens généraux. Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité nationale, dont l'actif sentiment dut surmonter, à cette époque, chez les natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre passé social, en décomposant la France en républiques partielles, au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanens pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique, dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée, laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilége de telles aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.

Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire, ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une prévision rationnelle, à l'époque, fort antérieure à la célèbre journée thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre l'invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd'hui le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer complétement une division historique, indiquée d'avance à la fin du volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant spécialement, l'une l'émancipation mentale, l'autre l'agitation sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects très-différens et même virtuellement opposés: l'un progressif, où cette extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une halte rapide d'un mouvement anti-théologique touchant à son inévitable destination finale; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire, le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs. Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut principalement due; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel: en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus mais réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir suffisamment contenir ces inévitables divergences, l'énergique sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément obtenir aucune consistance effective: d'où résulta graduellement la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde, chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînemens systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, dont l'ensemble caractérise, d'après les deux chapitres précédens, l'évolution fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l'évolution industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats, à une active participation permanente au gouvernement effectif, par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières, à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais, d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal, pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse. Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux saines inspirations spontanées de la raison publique; en constituant primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation: il reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle, de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d'une telle collision, tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne d'une si précieuse admiration.

J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d'une part, comment le degré républicain a spontanément élevé, d'une manière beaucoup plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment fondamental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement, jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de cette crise universelle, malgré le mode essentiellement négatif sous lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique. Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique, pour dissimuler totalement le premier enseignement social en laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellement affecter, d'après notre théorie historique, que l'insuffisance nécessaire des moyens vicieux qu'une décevante métaphysique dut conduire à y appliquer; mais elles ne sauraient nullement atteindre le besoin fondamental d'une réorganisation universelle, qui était déjà aussi incontestable, et même aussi pleinement senti par les masses, qu'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop peu comprise jusqu'ici, d'un mouvement rétrograde dont l'instinct dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie, obligèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial, une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à renverser entièrement: si tant est même que la stricte exactitude historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques, quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes.

Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits, une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avait réellement poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites politiques, et que néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale au milieu social correspondant; tous concevaient également la société indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de toute filiation antérieure; tous, enfin, s'accordaient à subordonner la régénération morale aux règlemens législatifs: si j'insiste sur ces caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle, quoique d'ailleurs radicalement persistante.

Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir, malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement continu des divers élémens essentiels de la sociabilité moderne, déjà pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté moderne; à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit de l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée, pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire. Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup, et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités. Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie, à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.