Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à considérer que le résultat général de la renonciation implicite du régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence, tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement, beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque, fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive, et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation philosophique des principales difficultés sociales en un stérile appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre, spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine. Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup, puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore, sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis, malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire, un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde, suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée, tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une telle rénovation préalable.

Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement, comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal. C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique, que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir. Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement, surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance, même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation britannique, doit nécessairement discréditer toute application extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national. Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée, pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante, sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire, qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées principalement à contenir ces agitations intérieures.

Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui, d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir, il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute période particulière, l'extension nécessaire de la double progression sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les cinq siècles antérieurs.

Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu, le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire, spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques, intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté, soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes, soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera, sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable, comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein affranchissement théologique; surtout quand on considère que même d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde, d'abord impériale et puis royale.

Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales, insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles, soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa, tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui, dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine, il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti, comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique, par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques, tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées, il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires. Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif.

Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant. Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social, suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.

[Note 17:] Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque, pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux caractériser le système historique, furent essentiellement dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent, toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps célébré comme le plus ferme appui de la restauration catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des convictions que peuvent maintenant produire des doctrines caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à présenter encore comme les seules garanties solides de l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler radicalement chez leurs principaux organes.

Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que, malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord, le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage, les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait, à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système fondamental de notre civilisation.

En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit, à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase, et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt commun de la grande république occidentale, éminemment compatible avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré. L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental; mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne, la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes, qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire, ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle, interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle; logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et, sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial, suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme, l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse, essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.

La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens, par une grande innovation universelle, dont la haute signification historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement la plus profonde modification que l'institution moderne des armées soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé, d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature, un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières, en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle profession, et en composant les armées d'une masse radicalement antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que, sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques, un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance, par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres, sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision, on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire, désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.