CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON.
Appréciation philosophique de l'ensemble des résultats propres à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive.
Toutes les parties de ce Traité nous ont directement représenté chaque branche essentielle de la philosophie naturelle comme étant encore, à beaucoup d'égards, dans un état purement provisoire, désormais suffisamment expliqué par l'appréciation logique que nous venons d'accomplir, puisque la méthode fondamentale ne pouvait elle-même être convenablement développée que d'après son extension décisive aux phénomènes les plus complexes et les plus importans, réalisée seulement ici. Malgré la haute valeur spéciale de diverses notions partielles, les sciences ont été jusqu'à présent cultivées d'une manière trop peu philosophique pour avoir pu atteindre une situation vraiment normale, en sorte que l'élaboration finale de la doctrine positive doit être maintenant très-peu avancée, sans excepter les études les plus simples et les plus anciennes. La destination systématique de l'évolution scientifique propre aux trois derniers siècles a donc surtout consisté dans la formation graduelle de la méthode positive, appréciée au chapitre précédent. C'est uniquement d'après le suffisant accomplissement de cette opération fondamentale que pourra désormais commencer directement l'essor final de la véritable science, enfin parvenue à une judicieuse unité, sous l'ascendant continu du seul point de vue vraiment universel. Ainsi, nos conclusions scientifiques ne sauraient maintenant avoir ni la même importance, ni, par suite, la même extension, que nos conclusions logiques, puisqu'elles se rapportent à un système de connaissances à peine ébauché aujourd'hui. Néanmoins notre principale appréciation philosophique, accomplie dans la leçon précédente, ne serait pas suffisamment complète, si nous ne consacrions pas le chapitre actuel à caractériser directement, autant que le comporte l'élaboration préliminaire, la nature propre et l'enchaînement général des diverses études abstraites que nous avons successivement examinées, en les considérant désormais comme autant d'élémens nécessaires d'un seul corps de doctrine, suivant le principe établi précédemment.
D'un tel point de vue philosophique, nous avons toujours reconnu que, du moins pour l'ensemble de l'évolution humaine, il existe spontanément, à tous égards, une harmonie essentielle entre nos connaissances réelles et nos besoins effectifs. Les connaissances qui nous sont nécessairement interdites en chaque genre y sont aussi celles qui n'auraient d'autre efficacité que de satisfaire une vaine curiosité. Nous ne devons vraiment chercher à connaître que les lois des phénomènes susceptibles d'exercer sur l'humanité une influence quelconque; or une telle action, quelque indirecte qu'elle puisse être, constitue aussitôt une base d'appréciation positive, dont la suffisante réalisation peut seulement suivre quelquefois de très-loin la manifestation des besoins correspondans, surtout par suite de l'imparfaite institution du système de nos recherches, jusqu'ici à peine ébauché. En considérant l'ensemble de cette élaboration, on voit qu'elle doit embrasser, d'une part, l'humanité elle-même, envisagée sous tous les aspects propres à son existence et à son activité; d'une autre part, le milieu général, dont l'influence permanente domine l'accomplissement spontané d'une pareille évolution. Or ce n'est pas seulement en vertu des nécessités logiques, appréciées au chapitre précédent, que l'étude de cette économie extérieure doit précéder et préparer celle de notre propre économie, afin d'élaborer d'abord la méthode fondamentale dans les seuls cas assez simples pour en permettre convenablement l'essor initial. Il faut aussi reconnaître maintenant, à ce sujet, que des motifs purement scientifiques prescrivent, d'une manière non moins irrécusable, la même marche philosophique. Nous devons, en effet, préalablement étudier une économie naturelle à laquelle sont nécessairement subordonnées toutes nos conditions d'existence, et qui se compose de phénomènes essentiellement indépendans de notre action, sauf les modifications secondaires qu'elle y détermine, et qui ne sauraient devenir convenablement appréciables sans une telle connaissance antérieure. Mais, en outre, à ne considérer même que l'étude propre de notre organisme, individuel ou collectif, elle a besoin de reposer d'abord sur une semblable élaboration, destinée à nous dévoiler les lois des phénomènes les plus fondamentaux, inévitablement communs à tous les êtres quelconques, et qui ne peuvent être suffisamment connus que par l'examen des cas où ils existent isolés de nos complications vitales. C'est ainsi que l'unité finale de la science humaine se concilie spontanément avec sa décomposition rationnelle en deux études principales, l'une relative à l'existence inorganique ou générale, l'autre à l'existence organique ou spéciale, dont la première constitue l'indispensable préambule de la seconde, où une plus noble activité vient seulement modifier les phénomènes universels. En considérant sous le même aspect les trois modes essentiels, d'abord mathématique ou astronomique, ensuite physique, et enfin chimique, que présente l'existence inorganique, et pareillement les deux modes, individuel et social, qui sont propres à l'existence organique, leur succession totale constituera désormais une série scientifique parfaitement correspondante à la série logique du chapitre précédent; elle conduira aussi naturellement à l'état normal de la vraie philosophie, d'après les cinq degrés consécutifs de complication et de réalité que doit offrir l'existence finale, et dont la dignité graduelle résulte de leur spécialité croissante. Notre appréciation actuelle ne saurait avoir d'autre objet principal que de caractériser convenablement cette nouvelle application générale de la conception fondamentale établie, au début de ce Traité, relativement à la véritable hiérarchie encyclopédique.
Le mode le plus simple et le plus universel de l'existence inorganique consiste nécessairement dans l'existence mathématique, d'abord géométrique, puis mécanique, seule appréciable en chacun des cas, très-nombreux et fort importans, où notre investigation ne peut reposer que sur l'exploration visuelle. Tel est le motif scientifique qui, indépendamment des motifs logiques déjà examinés, érige spontanément l'ensemble des études mathématiques en premier élément fondamental de la philosophie positive. Sous ce second aspect, cette science primordiale doit être ici considérée abstraction faite des théories analytiques qui constituent, sans doute, ses plus puissantes ressources, mais qui, en elles-mêmes, à titre de simple instrument de déduction ou de coordination, ne sauraient directement contenir aucune connaissance réelle, quelque précieuse, et même indispensable, que doive devenir ensuite leur application rationnelle. C'est, en effet, dans un sens purement logique que nous avons toujours reconnu à l'analyse mathématique une importance vraiment propre et prépondérante, comme offrant, par sa nature, l'exercice le plus fécond et le plus décisif de l'art élémentaire du raisonnement positif, d'après l'admirable facilité que l'extrême simplicité du sujet y présente pour multiplier et varier les conséquences pleinement rigoureuses: aucune autre étude, même mathématique, ne saurait aussi nettement caractériser l'aptitude déductive de l'esprit humain. Mais l'éducation scientifique proprement dite, seul objet du chapitre actuel, n'y peut trouver, au contraire, d'autre grand résultat direct que le premier développement systématique du sentiment fondamental des lois logiques, sans lesquelles on ne concevrait jamais les lois physiques: c'est ainsi que les spéculations numériques, source nécessaire de cette analyse, ont historiquement fourni la plus ancienne manifestation des idées générales d'ordre et d'harmonie, graduellement étendues ensuite aux sujets les plus complexes. À cela près, il est clair que la science mathématique se compose surtout de la géométrie et de la mécanique, qu'on peut regarder comme directement relatives aux notions primordiales, l'une de toute existence, l'autre de toute activité, du moins quand on fait subir à nos diverses conceptions réelles la plus extrême décomposition élémentaire, d'ailleurs souvent inopportune et quelquefois perturbatrice; car tous les phénomènes quelconques seraient abstraitement réductibles, dans l'ordre statique, à de simples rapports de grandeur, de forme, ou de situation, et, dans l'ordre dynamique, à de purs mouvemens, partiels ou généraux; sauf à juger sagement la convenance effective d'une telle réduction philosophique. L'ascendant oppressif que les géomètres ont tendu à exercer, pendant les deux derniers siècles, sur toutes les parties de la philosophie naturelle, correspond seulement à une fausse appréciation de ce principe incontestable, tendant à dénaturer la plupart de nos conceptions réelles d'après une vicieuse analyse, nécessairement contraire à la nature de tous les phénomènes un peu compliqués. Mais, sans aller jusqu'à cette abusive simplification, l'universalité spéculative de cette double étude primordiale reste néanmoins évidente, puisqu'une telle existence mathématique doit se retrouver spontanément dans tout autre mode plus composé et plus élevé, bien qu'elle n'y constitue pas l'unique élément, ni même le principal. Nous savons, en outre, que la géométrie doit être abstraitement jugée encore plus générale que la mécanique, puisque l'existence pourrait être rigoureusement conçue sans aucune activité, comme, par exemple, envers des astres réellement immobiles, auxquels la géométrie pourrait seule convenir. Quoique cette séparation ne puisse être accomplie que dans des cas insignifians pour nous, il demeure certain que la géométrie constitue, par sa nature, l'étude mathématique la plus propre à développer convenablement le premier sentiment élémentaire des lois d'harmonie, qui n'y sont jamais troublées par aucun mélange avec les lois de succession. Malgré ces attributs caractéristiques, il faut néanmoins regarder finalement la théorie du mouvement comme constituant, sous le rapport scientifique proprement dit, encore plus que la théorie de l'étendue, la principale branche de la mathématique, en vertu de ses relations plus directes et plus complètes avec tout le reste de la philosophie naturelle. Cette prépondérance est d'autant plus convenable que les spéculations mécaniques se compliquent toujours, par leur nature, de certaines considérations géométriques: or cette intime connexité, d'où résultent leur difficulté supérieure et leur moindre perfection logique, constitue aussi leur réalité plus prononcée, et leur permet de représenter suffisamment l'ensemble de l'existence mathématique, dont une telle concentration peut ici faciliter l'appréciation philosophique. Nous savons que ce préambule universel de la philosophie naturelle compose aujourd'hui avec sa manifestation astronomique, la seule partie de la science inorganique qui soit essentiellement parvenue à la vraie constitution normale qui convient à sa nature. Aussi dois-je attacher beaucoup de prix à faire suffisamment ressortir, au sujet des lois primordiales sur lesquelles repose cette constitution, leur coïncidence spontanée avec les lois fondamentales qui semblent jusqu'ici propres à la seule existence organique, afin de signaler sommairement, par la corrélation directe des deux cas extrêmes, la tendance nécessaire de nos diverses connaissances réelles à une véritable unité scientifique, en harmonie avec leur unité logique déjà reconnue au chapitre précédent. Les notions intermédiaires, c'est-à-dire celles de l'ordre physico-chimique, confirmeront sans doute, à leur manière, une telle convergence, quand leur vrai caractère philosophique aura pu être convenablement établi d'après une culture plus rationnelle.
Nous avons d'abord reconnu spécialement en philosophie mathématique (voyez surtout la quinzième leçon), contrairement à l'opinion commune, que, la théorie abstraite du mouvement et de l'équilibre étant entièrement indépendante de la nature des moteurs, les lois physiques qui lui servent de base, et par suite aussi toutes leurs conséquences générales, sont nécessairement applicables aux phénomènes mécaniques des corps vivans comme en tout autre cas quelconque, sauf la précision des déterminations, incompatible avec la complication des appareils, et nous avons ensuite constaté spécialement, en philosophie biologique (voyez surtout la quarante-quatrième leçon), qu'une semblable application y devait, en effet, diriger la première étude de la mécanique animale, statique ou dynamique, radicalement inintelligible sans un pareil fondement. Mais il s'agit ici d'une appréciation plus élevée et beaucoup moins sentie jusqu'à présent, qui, d'après une suffisante généralisation de ces trois lois fondamentales, leur assure une véritable universalité philosophique en les faisant convenir finalement à tous les phénomènes possibles, et particulièrement à ceux de la nature vivante, soit individuelle, soit même sociale, ainsi qu'il est maintenant aisé de l'expliquer envers chacune d'elles. Quant à la première, si mal qualifiée de loi d'inertie, et que je me suis borné à désigner historiquement par le nom de Kepler à qui nous la devons, il suffit de l'envisager, sous son aspect réel, comme loi de persistance mécanique, pour y voir aussitôt un simple cas particulier de la tendance spontanée de tous les phénomènes naturels à persévérer indéfiniment dans leur état quelconque s'il ne survient aucune influence perturbatrice, tendance alors spécialement constatée à l'égard des phénomènes les plus simples et les plus généraux. J'ai déjà fait sentir, en biologie, à la fin du quarante-quatrième chapitre, que la vraie théorie générale de l'habitude ne pouvait comporter au fond aucun autre principe philosophique, seulement modifié par l'intermittence caractéristique des phénomènes correspondans. Une remarque analogue convient encore davantage à la sociologie, où, d'après la complication supérieure de l'organisme collectif, la vie sociale, à la fois beaucoup plus durable et moins rapide que la vie individuelle, fait si hautement ressortir la tendance opiniâtre de tout système politique à se perpétuer spontanément. Nous avons aussi noté en physique, au sujet de l'acoustique, certains phénomènes trop peu étudiés qui manifestent pareillement, jusque dans les moindres modifications moléculaires, une disposition à la reproduction des actes, qu'on supposait mal à propos particulière aux corps vivans, et dont l'identité fondamentale avec la persistance mécanique considérée ici devient alors spécialement évidente. Ainsi, sous ce premier aspect, il est désormais impossible de méconnaître la subordination nécessaire de tous les divers effets naturels à quelques lois vraiment universelles, modifiées seulement dans leur manifestation réelle, suivant les conditions propres à chaque cas. Il en est certainement de même pour notre seconde loi du mouvement, celle de Galilée, relative à la conciliation spontanée de tout mouvement commun avec les différens mouvemens particuliers. Non-seulement elle convient éminemment aux phénomènes mécaniques de la vie animale, dont l'existence serait directement contradictoire sans une telle loi, mais aussi, philosophiquement généralisée, elle devient pareillement applicable à tous les phénomènes quelconques, organiques ou inorganiques. On peut, en effet, toujours constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune aux différentes parties, quels qu'en soient d'ailleurs le genre et le degré. Les études biologiques offrent la vérification continue de cette loi universelle, aussi bien pour les phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité; puisque, nos impressions étant purement comparatives, notre appréciation des différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre intérieur d'un système politique, c'est uniquement, comme en mécanique, parce que le mouvement n'y saurait être suffisamment commun aux diverses parties, dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle tous les élémens participeraient avec une égale énergie. Une étude plus philosophique des actes physico-chimiques montrera sans doute que la même loi s'y applique aussi aux différens phénomènes qui n'y doivent pas être regardés comme purement mécaniques, ainsi que l'indiquent déjà, par exemple, les effets thermométriques, uniquement dus aux inégalités mutuelles. Quant à notre troisième loi fondamentale du mouvement, celle que j'ai dû attribuer à Newton, et qui consiste dans l'équivalence constante entre la réaction et l'action, son universalité nécessaire est encore plus sensible que pour les deux autres: c'est la seule en effet dont jusqu'ici on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière très-confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute économie naturelle. Pourvu que l'on conçoive toujours la nature et la mesure des réactions suivant le véritable esprit des phénomènes correspondans, il n'est pas douteux qu'une telle équivalence ne puisse être aussi réellement observée envers les effets physiques, chimiques, biologiques, et même politiques, qu'à l'égard des simples effets mécaniques, du moins en ne cherchant partout que le degré de précision compatible avec les conditions du sujet. Outre la mutualité évidemment inhérente à toutes les actions réelles, il faut d'ailleurs reconnaître que l'estimation générale des réactions mécaniques, d'après la combinaison des masses et des vitesses, trouve partout une appréciation analogue. Si Berthollet a rendu sensible l'influence chimique de la masse, jusqu'alors essentiellement méconnue, une discussion équivalente manifesterait aussi nettement son influence biologique ou politique. L'intime solidarité continue qui caractérise les phénomènes vitaux, et encore davantage les phénomènes sociaux, où tous les aspects se montrent spontanément connexes, est surtout très-propre à nous familiariser avec l'universalité effective de cette troisième loi du mouvement, ainsi étendue désormais à tout changement quelconque. Chacune des trois grandes lois naturelles sur lesquelles nous avons reconnu, malgré les graves aberrations philosophiques des géomètres actuels, que repose nécessairement l'ensemble de la mécanique rationnelle, n'est donc au fond que la manifestation mécanique d'une loi générale, pareillement applicable à tous les phénomènes possibles. En outre, afin de mieux caractériser ce rapprochement capital, il importe maintenant de l'étendre aussi, non sans doute aux principales conséquences ultérieures d'une telle doctrine initiale, où la spécialité du sujet doit se trouver trop prononcée pour comporter aucune utile comparaison, mais seulement à la notion essentielle qui y constitue le lien nécessaire des diverses spéculations. On conçoit qu'il s'agit du célèbre principe général d'après lequel d'Alembert a profondément rattaché les questions de mouvement aux questions d'équilibre. Soit qu'on l'envisage, suivant ma proposition, comme une heureuse généralisation de la troisième loi du mouvement, soit qu'on persiste à y voir une notion pleinement distincte, on pourra toujours sentir sa conformité spontanée avec une conception vraiment universelle, pareillement destinée à lier, dans un sujet quelconque, l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, en considérant que les lois d'harmonie correspondantes doivent être sans cesse maintenues au milieu des phénomènes de succession. La sociologie nous a naturellement offert l'application la plus décisive, quoique le plus souvent implicite, de cette importante relation générale, parce que ces deux aspects élémentaires y sont à la fois plus prononcés et plus solidaires qu'en aucun autre cas. Si les lois d'existence pouvaient toujours être suffisamment connues, je ne doute pas qu'on n'y pût ainsi ramener partout, comme en mécanique, toutes les questions d'activité. Mais, lors même que la complication du sujet oblige au contraire à procéder en sens inverse, c'est encore au fond d'après une pareille conception de convergence nécessaire entre l'appréciation statique et l'appréciation dynamique: ce principe universel est seulement employé alors sous un nouveau mode conforme à la nature des phénomènes, et dont les spéculations sociologiques nous ont fréquemment présenté d'importans exemples.
Les diverses lois fondamentales de la mécanique rationnelle ne constituent donc, à tous égards, que la première manifestation philosophique de certaines lois générales, nécessairement applicables à l'économie naturelle d'un genre quelconque de phénomènes. Quoiqu'elles dussent être d'abord dévoilées envers le sujet le plus simple et le plus commun, on voit qu'elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai caractère d'universalité. Loin qu'elles soient réellement dues à l'esprit mathématique, il est clair que son vicieux ascendant s'oppose directement aujourd'hui à leur saine appréciation philosophique, soit en spécialisant trop leur interprétation mécanique, soit surtout en s'efforçant vainement d'y substituer une argumentation sophistique à la judicieuse observation qui constitue exclusivement leur réalité, suivant les explications directes du tome premier. Cette importante conception résulte donc ici d'une première réaction scientifique de l'esprit positif propre aux études organiques, et surtout caractérisé par les spéculations sociologiques, sur les notions fondamentales qui ont semblé jusqu'à présent particulières aux études inorganiques. Toute sa valeur philosophique tient, en effet, à l'identité spontanée que nous avons ainsi établie entre les lois initiales des deux ordres extrêmes de phénomènes naturels, dont le rapprochement général n'avait jamais été tenté que d'après une décomposition inopportune et perturbatrice des effets les plus complexes en simples mouvemens moléculaires, qui tendait aussitôt à détruire radicalement les plus éminentes contemplations. Ainsi, l'indication précédente est finalement destinée à signaler ici, dans le seul cas compatible avec l'extrême imperfection de la science actuelle, le premier type essentiel du nouveau caractère d'universalité que devront prendre les principales notions positives sous l'ascendant normal du véritable esprit philosophique, directement apprécié au chapitre précédent. C'est pourquoi j'ai cru devoir insister spécialement à cet égard, afin d'utiliser convenablement une occasion d'autant plus précieuse que le reste de notre appréciation scientifique n'en saurait aujourd'hui reproduire l'équivalent. Pour le cas qui nous l'a fournie, les lois universelles que nous avons reconnues sont, par leur nature, pleinement suffisantes, puisque la théorie abstraite du mouvement et de l'équilibre n'exige certainement aucune autre base réelle: quel qu'en soit ensuite l'immense développement spécial, nous savons qu'il ne constitue qu'un simple système de conséquences logiques de ces notions fondamentales, élaborées surtout d'après un judicieux emploi de l'instrument analytique. Mais, envers tout autre sujet plus complexe, ces lois générales sont assurément bien loin de suffire à diriger convenablement nos diverses spéculations réelles. On peut seulement garantir que leur sage application y fournira toujours de précieuses indications scientifiques, parce que de telles lois y doivent constamment dominer les différentes lois plus spéciales relatives aux autres modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques. Quant à ces dernières lois distinctes, qui resteront sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très-considérable, on est ainsi conduit à espérer que les plus importantes d'entre elles seront un jour pareillement investies, bien qu'à un moindre degré, d'un semblable caractère d'universalité, correspondant à l'étendue naturelle des phénomènes respectifs. Mais, sans attendre cette concentration ultérieure, les explications précédentes autorisent déjà à concevoir le système entier de nos connaissances réelles, même dans son imperfection actuelle, comme susceptible, à certains égards, d'une véritable unité scientifique, indépendamment de la grande unité logique constituée au chapitre précédent, quoiqu'en harmonie avec elle.
Après avoir abstraitement apprécié l'existence mathématique, à la fois géométrique et mécanique, l'esprit positif doit compléter une telle élaboration initiale en l'appliquant convenablement au cas naturel le plus important, par l'étude générale des phénomènes astronomiques. Si la première appréciation était d'abord évidemment indispensable pour déterminer les lois essentielles de la plus simple existence inorganique, nécessairement commune à tous les êtres quelconques, la seconde ne le devient pas moins ensuite pour caractériser le milieu universel, dont l'ascendant continu domine inévitablement le cours élémentaire de tous les autres phénomènes. Cette nouvelle opération scientifique doit, au premier aspect, sembler contraire à notre grand précepte baconien sur la nature essentiellement abstraite des spéculations propres à la philosophie première; car les vraies notions astronomiques ne diffèrent, en effet, des notions purement mathématiques que par leur restriction spéciale au cas céleste. Mais cette infraction apparente, dont le motif serait d'ailleurs irrécusable, n'est pas, au fond, plus réelle que celle, déjà examinée au trente-sixième chapitre, qui incorpore à la chimie abstraite l'analyse fondamentale de l'air et de l'eau, au même titre essentiel de milieu général où s'accomplissent tous les phénomènes ultérieurs, sans que pour cela l'appréciation devienne vraiment concrète. Il est clair, en effet, que, dans les études astronomiques, les phénomènes géométriques et mécaniques restent toujours abstraitement considérés, comme si les corps correspondans n'en pouvaient pas comporter d'autres; tandis que le caractère propre de toute théorie concrète consiste surtout dans la combinaison directe et permanente des divers modes inhérents à chaque existence totale. En passant au cas céleste, les spéculations mathématiques n'altèrent donc pas essentiellement leur nature abstraite, et ne font que se développer davantage sur un exemple capital, que son extrême importance oblige à spécialiser ainsi, et dont les difficultés caractéristiques constituent même la principale destination scientifique de l'ensemble des études mathématiques, aussi bien que sa plus heureuse stimulation logique. Cette application décisive exerce d'ailleurs une réaction nécessaire éminemment propre à faire dignement apprécier la réalité et la portée des notions mathématiques, dont le vrai caractère philosophique ne saurait être convenablement senti par ceux qui n'ont pas accordé une attention suffisante à une telle manifestation. Il serait superflu d'insister ici sur la lumineuse confirmation qu'y reçoivent spécialement les lois universelles que nous venons de remarquer. C'est surtout en cette partie prépondérante de la philosophie inorganique que l'humanité développera toujours le premier sentiment systématique d'une économie nécessaire, spontanément émanée des relations invariables propres aux phénomènes correspondans, et dont l'ascendant fondamental, radicalement soustrait à notre influence, doit servir de règle permanente à notre conduite effective. Quelque extension indispensable que ce sentiment initial doive ensuite acquérir graduellement envers les phénomènes plus compliqués, c'est à une telle source qu'il faudra sans cesse remonter pour en apprécier suffisamment l'énergie et la pureté: notre éducation individuelle maintiendra certainement, à cet égard, sur une moindre échelle, la haute influence philosophique que les études astronomiques ont nécessairement exercée dans notre éducation collective. Toutefois l'ascendant scientifique du vrai point de vue humain, c'est-à-dire social, y doit spécialement conserver sa destination universelle, afin de garantir la pleine rationnalité des études correspondantes; car, du point de vue purement céleste, l'astronomie positive semblerait constituer une science très-peu satisfaisante, d'après notre ignorance radicale des lois vraiment cosmiques, et la restriction nécessaire de nos recherches effectives au seul monde dont nous faisons partie. Mais, au contraire, le véritable esprit philosophique explique aussitôt et justifie pleinement cette restriction fondamentale, rationnellement motivée désormais par la vérification toujours nouvelle de l'entière indépendance des phénomènes intérieurs de notre monde, les seuls qui doivent réellement nous intéresser, et que nous pouvons aussi connaître parfaitement, envers les phénomènes plus généraux relatifs à l'action mutuelle, essentiellement inaccessible, des divers systèmes solaires. Une telle indépendance, qui offre d'ailleurs la plus haute manifestation possible de la seconde loi universelle remarquée ci-dessus, fait directement sentir l'inanité nécessaire des tentatives irrationnelles sur la prétendue astronomie sidérale, qui constituent aujourd'hui la seule grave aberration scientifique propre aux études célestes. À la vérité, l'astronomie nous offre aussi déjà, à certains égards, la première vérification importante des empiétemens abusifs que présentent ensuite, au plus haut degré, les parties supérieures de la philosophie naturelle, d'après le caractère essentiellement empirique qu'a dû jusqu'à présent affecter l'élaboration préliminaire de la science réelle, dont les diverses branches principales se sont développées à l'aveugle imitation les unes des autres, et, par suite, sous l'ascendant plus ou moins direct de l'esprit purement mathématique. Mais nous avons reconnu, au chapitre précédent, que cet inévitable ascendant provisoire ne saurait produire, en astronomie, les mêmes dangers scientifiques que partout ailleurs, puisqu'il y est pleinement conforme à la vraie nature des recherches, et seulement contraire à une judicieuse administration logique, qui y exigerait, comme en tout autre cas, la subordination continue de l'instrument à l'usage.