Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie positive.

Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la philosophie correspondante. La seconde moitié du [cinquante-septième chapitre] a été surtout consacrée à faire spécialement apprécier la grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle actuel, le principal caractère d'une telle philosophie, dont l'influence immédiate se trouve ainsi convenablement signalée. Il ne nous reste donc plus ici qu'à indiquer sommairement, sous un aspect plus général, l'action normale que devra finalement exercer le nouveau régime philosophique, quand son universel ascendant aura pu être suffisamment réalisé. Nous devons, à cet effet, le considérer successivement envers chacun des modes essentiels de l'existence humaine, d'abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il faudra séparément examiner l'ordre purement moral et ensuite l'ordre politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins naturellement, deux points de vue très-distincts, l'un scientifique, l'autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter spontanément l'ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux qu'intellectuels, l'indication qui s'y rapporte sera mieux placée à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre classes de considérations générales, d'abord scientifiques ou plutôt rationnelles, ensuite morales, puis politiques, et enfin esthétiques, d'après lesquelles nous devons, dans ce chapitre extrême, achever rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a toujours constitué l'objet essentiel de ce Traité.

La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une entière cohérence mentale, qui n'a pu encore exister jamais à un pareil degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés. Sans doute le régime polythéique, qui dut former, à tous égards, la phase la plus importante de notre préparation théologique, offrit longtemps, comme je l'ai expliqué, une sorte d'unité spéculative, d'après la nature uniformément religieuse que présentaient alors toutes les grandes conceptions humaines, du moins avant que la métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais, quoique notre intelligence n'ait pu ensuite retrouver une harmonie aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près, que celle qui résultera nécessairement de l'universel ascendant de l'esprit positif; car, aux époques les plus arriérées, la positivité spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus transcendantes, un caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable d'aucune philosophie hétérogène. Il serait d'ailleurs superflu de faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette harmonie finale sur l'équilibre précaire et incomplet que nous avons vu exister, pendant quelques siècles, sous la prépondérance provisoire de la métaphysique scolastique, après l'entier ascendant du système monothéique, et avant que la philosophie positive eût commencé à se manifester distinctement. La situation profondément contradictoire propre à la transition actuelle, où les meilleurs esprits sont habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore moins de concevoir directement aujourd'hui cette prochaine unité, à la fois scientifique et logique. On ne peut s'en former une juste idée qu'en y voyant surtout, d'après la double appréciation de nos deux derniers chapitres, l'extension totale et définitive de ce bon sens fondamental qui, longtemps borné à des opérations partielles et pratiques, s'est ensuite graduellement emparé des diverses parties du domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l'entière rénovation de la raison humaine, ou plutôt son ascendant décisif sur la pure imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir, envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle que les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière à l'égard des plus simples sujets, aura systématiquement renoncé partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la nature intime des phénomènes, pour se livrer exclusivement à l'étude progressive de leurs lois effectives, dans l'intention permanente, d'ailleurs spéciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le plus possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, soit publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous la commune prépondérance naturelle du point de vue social, seront toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi satisfaisantes que puisse le comporter, à chaque époque, l'état correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle appréciation logique sera d'ailleurs en pleine harmonie scientifique avec le sentiment fondamental d'un ordre spontané, essentiellement indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels ou collectifs, et sur lequel notre intervention ne saurait jamais exercer que des modifications simplement secondaires, mais, du reste, infiniment précieuses, comme formant la principale base de notre puissance effective. On ne peut aujourd'hui comprendre suffisamment combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence: soit parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque de croyance théologique, empêche encore la plupart des bons esprits d'éprouver complétement l'irrésistible conviction que tend à produire, à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur; soit aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n'est pas jusqu'ici convenablement reconnue à l'égard des événemens les plus complexes, dont l'attention publique est justement préoccupée. La puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue que des entendemens assez avancés pour se trouver maintenant, à l'un et à l'autre titre, convenablement approchés de cette situation normale, que d'ailleurs tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. Enfin un troisième attribut élémentaire, en même temps scientifique et logique, qui est également propre au véritable esprit positif, devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l'heureux essor de nos saines spéculations, d'après un judicieux usage de la liberté fondamentale que la nature et la destination des théories réelles laissent nécessairement à notre intelligence, et qui est, en tout genre, beaucoup plus étendue que les tendances absolues n'ont pu jusqu'ici permettre de le soupçonner. À ces divers titres essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à cette prochaine terminaison, qu'on ne peut aujourd'hui directement mesurer l'importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi obtenus: nous ne pouvons, en chaque cas, que les apprécier vaguement d'après ceux déjà réalisés, depuis trois siècles, sous un régime mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement vicieux, qui continue à occasionner l'inévitable déperdition de la plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences, même les plus avancées, étant jusqu'ici à peine sorties de l'enfance, il est impossible qu'une culture sagement systématique, où les moindres forces seront directement appliquées à la commune élaboration, n'y détermine promptement un essor très-supérieur à celui qu'y pouvait permettre un empirisme dispersif, impuissant à s'affranchir suffisamment de la tutelle métaphysique, et même théologique, dont leur état présent nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage cette indication générale, il faut considérer séparément la parfaite harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin relativement aux notions pratiques.

Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu'ici, toutes les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque classe de connaissances réelles doit hautement s'améliorer, quand une marche vraiment rationnelle y remplacera enfin l'élaboration purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont suffisamment caractérisé les diverses imperfections essentielles, soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à cet égard, principalement distingué par l'intime solidarité des différentes branches de la philosophie abstraite, il suffit ici de signaler sommairement la double influence fondamentale d'une telle connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes. Quand l'ascendant normal de l'esprit sociologique aura partout remplacé convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée à l'esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel, la prépondérance spontanée d'une science qui dépend de toutes les autres, et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d'elles, assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à son génie propre, et à l'abri de toute irrationnelle invasion, sans altérer néanmoins son concours permanent à l'harmonie universelle, que cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au contraire, plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique, dans la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques à un seul ordre de lois, l'esprit humain regardera finalement les diverses classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs inévitablement convergentes, et même, à quelques égards, analogues; l'harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles, d'abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode fondamentale, ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers une même destination essentielle, et enfin de leur subordination simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif doive évidemment augmenter beaucoup l'indépendance et la dignité de toutes les sciences quelconques, l'étude des corps vivans est pourtant celle qui en devra naturellement retirer le plus d'avantages, comme ayant dû être jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétemens, contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives que sous la protection, encore plus dangereuse, et néanmoins fort insuffisante, des conceptions théologico-métaphysiques. Le déplorable conflit qui résulte, en biologie, d'une telle opposition, constitue aujourd'hui la seule influence sérieuse qu'ait pu encore conserver l'ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître simultanément sous la prépondérance finale du véritable esprit positif, ne représentent, au fond, l'une que la disposition naturelle des sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures, l'autre que l'entraînement spontané de celles-ci à supposer le maintien de leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de l'antique philosophie: double aberration qui n'a plus maintenant de gravité profonde qu'envers les études biologiques, où elle cédera nécessairement à l'heureuse aptitude directe de la philosophie finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique, à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l'on considère, en second lieu, la coordination intérieure de chaque science, la même discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu de son universalité caractéristique, l'indispensable consolidation des diverses conceptions essentielles contre l'imminente dissolution dont les menace aujourd'hui, en tous genres, l'essor déréglé des impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées, d'irrécusables symptômes annoncent déjà l'impérieuse nécessité de contenir ainsi les perturbations radicales qu'y doit susciter de plus en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir de faciles succès par l'anarchique démolition des doctrines qu'on y suppose les mieux établies, et qui cependant ne sauraient, en aucun cas, être suffisamment affermies que d'après leur commune adhérence au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le précédent, ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable, doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant ici seulement l'exemple le plus décisif, la déplorable hésitation scientifique que conservent encore tant d'esprits éclairés au sujet de la grande conception de la hiérarchie animale, sans laquelle toute véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se trouvera spontanément dissipée à jamais, quand le régime final aura fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d'une telle notion, soit avec l'ensemble de la constitution spéculative, soit même avec le principe général du classement social, comme je l'ai spécialement expliqué. Jusqu'envers les cas où les notions établies comporteraient, en effet, d'incontestables rectifications partielles, une sage discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison et de l'exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop aveuglément aujourd'hui les premières aux dernières, d'ailleurs souvent plus spécieuses que réelles.

Quoique la marche nécessaire de l'élaboration préliminaire, fidèlement reproduite dans l'ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement prévaloir la formation graduelle de la science abstraite, dont Bacon avait si bien pressenti l'indispensable priorité, il est clair, suivant les indications spéciales de l'avant-dernier chapitre, que la construction directe de la science concrète devra naturellement constituer l'une des principales attributions permanentes du nouvel esprit philosophique, sans l'ascendant duquel ne pourrait certainement se développer une étude qui exige inévitablement l'intime combinaison continue des divers points de vue scientifiques. Une telle étude doit être, à tous égards, comme l'indique déjà sa dénomination la plus usitée, éminemment historique, en tant que relative à l'appréciation effective de l'existence successive propre aux différens êtres réels. Outre l'éclatante lumière qu'elle fera spontanément rejaillir sur les lois élémentaires des divers modes d'activité, et les précieuses indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phénomènes les plus complexes et les plus élevés, une importante détermination, qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la réaction philosophique comme spécialement indispensable à la pleine consolidation du nouveau régime mental, où l'entière élimination de l'absolu ne pourrait, sans cela, être suffisamment assurée. Il s'agit de la fixation, aujourd'hui trop prématurée, mais alors directement accessible, de la véritable durée générale assignée, par l'ensemble de l'économie réelle, à chacune des principales existences naturelles, et entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Quoique cette grande évolution, qui commence à peine à se dégager aujourd'hui d'un lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l'état progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il serait sans doute aussi déplacé qu'irrationnel de spéculer maintenant, il importe cependant beaucoup au développement ultérieur du vrai génie philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement possible, que l'organisme collectif est nécessairement assujetti, comme l'organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même indépendamment des altérations insurmontables du milieu général. Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation, d'une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au rajeunissement continu que l'on suppose indéfiniment propre au premier; car, il est clair que le second n'y est pas, au fond, moins disposé, d'après l'introduction permanente de nouveaux élémens, qui n'y cesse qu'avec la vie, et qui pourtant n'y empêche pas la mort, quand la décomposition croissante l'emporte enfin sur la recomposition décroissante. Sauf l'immense inégalité des durées, relative à l'étendue comparative des deux organismes et à la vitesse respective de leur développement, rien ne saurait assurément empêcher la vie collective de l'humanité d'offrir naturellement une semblable destinée, dont la perspective philosophique, tout en dissipant radicalement les illusions métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage décourager les énergiques tentatives d'une judicieuse amélioration que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés, en un cas beaucoup moins favorable, la pleine certitude d'une inévitable destruction, même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie devra, ce me semble, peu regretter l'insuffisante coopération de ceux qui n'auraient pas désormais le courage de concourir activement à la longue ascension de l'humanité sans la stimulation artificielle de ces chimériques espérances, dont l'influence tend directement aujourd'hui à prolonger, sous d'autres formes, la ténébreuse prépondérance de l'antique philosophie absolue. Il serait d'ailleurs évidemment oiseux de s'arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir très-lointain, le véritable esprit philosophique, toujours disposé à reconnaître, sans aucun vain désespoir, toute destinée clairement inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir convenablement l'amertume naturelle, en y soutenant noblement la dignité humaine. Ce n'est point à ceux qui sortent à peine de l'enfance qu'il appartient déjà de préparer leur vieillesse: cette prétendue sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective que pour la vie individuelle.

Si l'on considère enfin l'influence normale du nouveau régime mental quant à l'élaboration rationnelle des connaissances pratiques, il serait ici superflu de faire expressément ressortir son heureuse aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif, dès lors toujours subordonnés à un même esprit philosophique, après l'entière cessation de l'opposition radicale que l'antique philosophie avait nécessairement établie entre eux. D'un côté, en effet, l'essor pratique, plus ou moins comprimé jusqu'ici par de superstitieux scrupules, ou détourné par de chimériques espérances, devra être directement stimulé d'après l'universel ascendant de la positivité rationnelle, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l'extension technique n'aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement apprécier l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le sentiment de l'action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement solidaires, d'après leur commune subordination au principe fondamental des lois naturelles, il n'est pas douteux qu'une telle connexité devra beaucoup contribuer à populariser et à consolider, par une application continue, la nouvelle philosophie, où chacun reconnaîtra directement l'uniforme réalisation d'une même marche générale envers tous les sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l'essor ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans, l'art médical et l'art politique, aujourd'hui à peine ébauchés, d'après l'état d'enfance des théories correspondantes, et qui seront alors promptement rationnalisés, sous la puissante impulsion d'une véritable unité philosophique, quand toutefois les études concrètes auront été suffisamment instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes sont aussi les plus modifiables, c'est à eux que doit naturellement se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale entre la spéculation et l'action. Ainsi se manifestera directement, à tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l'activité pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature humaine, après leur entier affranchissement des impulsions étrangères qui, longtemps indispensables à leur essor initial, entravent désormais leur double progrès et leur rapprochement décisif.

Telles sont, en aperçu très-sommaire, les diverses propriétés essentielles que devra spontanément développer l'esprit positif, enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa pleine universalité caractéristique, et que dissimule profondément aujourd'hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire. Il faut maintenant apprécier, avec une équivalente rapidité, la haute aptitude, encore plus méconnue, et pourtant encore plus décisive, de la philosophie positive pour consolider et perfectionner, à tous égards, la moralité humaine.

Nous avons eu déjà, dans les deux chapitres précédens, quelques occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s'est naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux, et d'après laquelle on est aujourd'hui involontairement disposé à craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également satisfaire aux autres. Pour dissiper cette funeste prévention, qui tend directement à neutraliser l'activité régénératrice, il suffit de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer un résultat inévitable, très-douloureux sans doute, mais purement provisoire, de la situation contradictoire qui devait caractériser une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n'était d'abord exécutable qu'envers les études supérieures, en écartant, comme trop compliquées, les questions morales, qui semblaient ainsi devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie, dont ce mouvement préalable était surtout destiné à détruire l'ascendant devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par une systématisation plus complète et plus durable. Mais l'extension finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition, en conférant directement au point de vue social la plus heureuse prépondérance normale, aussi bien logique et scientifique que morale et politique, comme les deux derniers chapitres l'ont pleinement démontré. Sous ce nouveau régime philosophique, l'esprit positif développera rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions, où les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir maintenant que des dangers toujours croissans, en faisant rejaillir sur les doctrines les plus importantes l'incertitude et le discrédit qui s'attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès longtemps caduque, envers laquelle l'absence actuelle de toute autre systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison moderne.

Depuis que l'intervention métaphysique a définitivement rompu l'unité théologique, en s'efforçant vainement de la remplacer, sa profonde impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par l'ardeur même de la grande lutte critique, qui, à défaut de vrais principes moraux, suscitait une impulsion commune, propre à refouler, à un certain degré, l'égoïsme spontané. Mais, l'opération négative étant aujourd'hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie qu'elle puisse l'être jusqu'à la rénovation directe, l'inévitable affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d'une suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la fragilité croissante des fondemens métaphysiques, incapables de résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions profondes, que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique n'a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en morale comme partout ailleurs, que d'après l'universelle prépondérance de l'esprit positif, quand il y sera enfin convenablement appliqué, dans l'élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément superflu d'ailleurs d'insister ici sur la tendance éminemment morale propre à l'ascendant scientifique du point de vue social et à la suprématie logique des conceptions d'ensemble, qui, suivant nos explications antérieures, devront constituer le double caractère final de la philosophie pleinement positive. Dans l'universelle fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, où, faute de principes suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertement contestées, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de la ténacité que devront acquérir, à tous égards, les règles morales, lorsqu'elles pourront ainsi reposer convenablement sur une irrécusable appréciation de l'influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou générale, que l'existence humaine, soit privée, soit publique, doit habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques, successivement jugés d'après l'ensemble des lois de notre nature, à la fois individuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité sociale, sous l'irrévocable décadence du pouvoir correspondant. L'intime sentiment de l'ordre fondamental doit alors acquérir, à tous égards, d'après la convergence nécessaire de tout le développement spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité mentale qui caractérise l'état positif déterminera ainsi, chez chacun des esprits convenablement cultivés, d'actives convictions morales, elle constituera, non moins inévitablement, de puissans préjugés publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d'assentiment qui n'a pu jamais exister au même degré, et dont l'irrésistible ascendant continu sera destiné à suppléer à l'insuffisance des efforts privés, en cas de culture trop imparfaite ou d'entraînement trop énergique. J'ai d'ailleurs assez expliqué d'avance, surtout au [cinquante-septième chapitre], que cette double efficacité morale de la philosophie finale ne suppose pas seulement l'influence directe et spontanée des doctrines correspondantes, qui, quel qu'en doive être le pouvoir spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses, vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans l'ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre, par leur nature, d'abord l'action fondamentale d'un système convenable d'éducation universelle, et même ensuite l'intervention continue d'une sage discipline, à la fois privée et publique, émanée du même pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop aujourd'hui cette indispensable considération dans les comparaisons superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois malveillantes, que l'on tente d'établir de la morale positive, à peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution régulière, avec la morale religieuse, complétement developpée par une élaboration séculaire, et dès longtemps assistée de tout l'appareil social qu'exigeait son application.