Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute point à de vaines préoccupations personnelles la confidence hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte, chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les insinuation infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor de ma nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion. Cette juste prévision reposa déjà sur le honteux emploi de semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en 1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentimens privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom doit ici figurer enfin, en digne punition unique d'une telle conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs oublié que, quelques années auparavant, un moyen analogue avait aussi été employé en vain, dans le monde savant, quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par ces deux exemples incontestables du déplorable égarement pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions, même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, le motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident qui en est l'objet.

Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon existence matérielle devait directement reposer sur des occupations professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le succès serait, par leur nature, trop lointain et trop incomplet pour jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que cette nécessite continue tendît, autant que possible, à développer ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseignement mathématique, envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà remarquée, pendant que j'étudiais à l'École Polytechnique, aussi bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous tous ses modes, mon unique moyen d'existence. Mais quoique, pendant ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé, elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constans services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui en fût naturellement résultée pour tout autre professeur uniquement livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations. Les travaux transcendans, qui semblaient devoir rehausser le mérite de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse envie que je suscitais secrètement autour de moi, en remplissant, avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du moins en France, une telle plénitude de la dignité spéculative; mais elle n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse secousse de 1830 nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre, soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait éloigné des relations utiles, soit d'après le peu de sympathie que je trouvais chez les divers personnages qui pouvaient le plus appuyer une telle situation. Jusqu'à une époque très-rapprochée, mon existence a toujours reposé sur un enseignement quotidien prolongé ordinairement pendant six ou huit heures. C'est au milieu de ces entraves qu'a été exécutée la première moitié de ce Traité; le lecteur doit maintenant s'en expliquer la lenteur spéciale de publication. Il y a seulement dix ans que je fus introduit enfin à l'École Polytechnique, dans le grade le plus subalterne, sous les généreux auspices spontanés d'un géomètre fort recommandable (feu M. Navier), dont la rare élévation morale honorait notre monde scientifique, et dont l'esprit, quoique trop exclusivement mathématique, avait pourtant su discerner, à un certain degré, ma valeur caractéristique. Dès lors directement devenue mieux appréciable, mon aptitude à l'enseignement fut ensuite solennellement constatée, sur ce grand théâtre, d'après l'épreuve décisive qui résulta, en 1836, de l'obligation naturelle où je me trouvai d'y occuper, par intérim, la principale chaire mathématique. Mais, malgré cette irrécusable démonstration, que la noble sollicitude de mes élèves et de mon chef essentiel (l'illustre Dulong) a fait, j'ose le dire, soit alors, soit depuis, retentir avec éclat dans le monde savant, les antipathies scientifiques, spontanément développées à mesure que je perçais davantage, se sont jusqu'ici activement opposées à la juste rémunération de mes services spéciaux. On a cru jusqu'à présent, et on croira sans doute longtemps encore, m'avoir suffisamment récompensé en ajoutant, depuis cinq ans, à mon office précaire et subalterne dans l'enseignement polytechnique, des fonctions plus importantes, mais également temporaires, relatives au jugement initial des candidats. Cette double attribution est d'ailleurs, suivant la coutume française, tellement peu rétribuée, que je suis obligé, pour suffire aux nécessités de ma position, d'y joindre au dehors un actif enseignement quotidien, dans l'un des principaux établissemens spécialement destinés à la préparation polytechnique. Il résulte de ces triples fonctions mathématiques un tel enchaînement d'obligations journalières que, depuis six ans, je n'ai pu trouver vingt jours consécutifs de suspension totale, susceptibles d'être pleinement consacrés ou à un véritable repos ou à l'exclusive poursuite de mes travaux philosophiques. Cette nouvelle phase de ma position personnelle ne m'a donc réellement procuré d'autre amélioration essentielle que de m'avoir laissé un peu plus de temps pour ma grande élaboration, en me dispensant désormais de tout enseignement individuel. Aussi ai-je pu exécuter la seconde moitié de ce Traité, malgré sa difficulté et son extension supérieures, beaucoup plus rapidement que la première, en composant, depuis cette heureuse modification, un volume environ chaque année. Mais les pénibles entraves qu'un tel assujettissement continu doit encore apporter directement à mon essor ultérieur sont surtout aggravées par le caractère profondément précaire qui, d'après d'absurdes réglemens, distingue aujourd'hui cette laborieuse existence[3]. La double réélection annuelle à laquelle je suis ainsi soumis ne constituerait peut-être, envers tout autre, qu'une simple formalité, d'ailleurs choquante. Quant à moi, elle peut, à tout instant, devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui légal aux injustes animosités que j'ai involontairement soulevées, et que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter, surtout d'après l'action nécessaire du volume actuel. En tant que répétiteur, mon sort est subordonné, chaque année, non-seulement aux diverses impulsions d'une corporation mal disposée à mon égard, mais aussi à la délicatesse ou à la circonspection d'un ennemi reconnu, dont la conduite antérieure est fort loin de garantir, en ce qui me concerne, son équité ultérieure. Comme examinateur, je suis pareillement exposé à la réaction annuelle, soit des différentes passions que doit spontanément susciter le juste exercice de mon autorité, soit même des vaines utopies spéciales que peut suggérer à chacun de mes seigneurs officiels le mode d'accomplissement d'un tel office: des récriminations pédantesques qui, quoique collectives, n'en étaient pas moins inconvenantes et même ridicules, m'ont déjà formellement averti de l'imminente gravité que pourrait, envers moi, acquérir inopinément un tel joug. À ce double titre, mes amis et mes ennemis savent également aujourd'hui que, parvenue à sa quarante-cinquième année, ma laborieuse existence personnelle peut encore être brusquement bouleversée, malgré le scrupuleux accomplissement continu de tous mes devoirs professionnels, d'après une suffisante coalition momentanée des diverses antipathies qui s'opposent à mon légitime essor. C'est afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer, à mon égard, une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une imminente oppression.

[Note 3:] Notre École Polytechnique est essentiellement régie, en tout ce qui concerne l'enseignement, par un conseil formé principalement de tous les professeurs quelconques, y compris les maîtres de dessin, de français et d'allemand, en exceptant seulement ceux qui dirigent les exercices non obligatoires, comme l'escrime, la danse et la musique. Depuis dix ou douze ans, cette corporation a graduellement acquis une grande prépondérance, en se faisant attribuer, à titre de compétence, la nomination exclusive ou la présentation décisive aux divers offices polytechniques, par suite de la confiance irréfléchie que sa composition caractéristique a dû inspirer de plus en plus à un pouvoir trop disposé à sacrifier, en général, sa juste suprématie effective aux impérieuses exigences des préjugés actuels. Ce nouvel ascendant a aussi tendu sans cesse à rendre essentiellement amovibles, en les assujettissant à une réélection annuelle, tous les emplois quelconques autres que ceux occupés ou convoités par les membres du conseil dirigeant, et sans même excepter les fonctions qui, de leur nature, réclament le plus évidemment une pleine indépendance légale, afin de résister suffisamment à l'antagonisme continu d'une foule de passions spontanément convergentes contre leur plus légitime exercice, comme sont surtout mes difficiles devoirs d'examinateur préalable. Envers l'office didactique accessoire rempli par ce qu'on appelle improprement les répétiteurs, les ombrageuses prétentions d'une telle domination ont été poussées au point que, depuis l'ordonnance de 1832, chacun d'eux peut être directement repoussé au seul gré personnel du professeur correspondant: en sorte que la prévoyance législative de nos savans n'a pu s'élever jusqu'à comprendre la dangereuse autorité qu'ils accordaient ainsi aux plus injustes animosités que pourrait susciter une rivalité individuelle alors trop naturelle pour ne devoir pas être fréquente, on plutôt presque habituelle.

D'aussi absurdes institutions sont sans doute très-propres à vérifier spécialement ce que j'ai tant de fois établi, en principe, surtout dans ce dernier volume, sur la profonde incapacité qui caractérise les savans actuels en matière quelconque de gouvernement, même scientifique. L'administrateur le plus étranger aux études spéculatives n'eût certainement jamais adopté spontanément des règles si radicalement contraires a cette connaissance usuelle de l'homme et de la société qui distingue naturellement la classe administrative, et qui, même à l'état empirique, constitue toujours, au fond, dans la vie réelle, notre plus précieuse acquisition. Vainement donc nos savans voudraient-ils aujourd'hui renvoyer à l'administration la responsabilité exclusive de mesures aussi choquantes pour tous les hommes sensés: il est clair que le pouvoir n'a eu, à ce sujet, d'autre tort essentiel que de céder, avec trop de condescendance, à l'aveugle impulsion des préjugés et des ambitions scientifiques. Toute personne bien informée sait même maintenant que les dispositions irrationnelles et oppressives adoptées depuis dix ans a l'École Polytechnique émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M. Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations propres à la classe qu'il domine si déplorablement aujourd'hui.

Pour mieux caractériser, surtout quant à l'avenir, une telle appréciation personnelle, il me reste maintenant à la rattacher convenablement à la position nécessaire où me place directement l'ensemble de mon élaboration philosophique envers chacune des trois influences générales, théologique, métaphysique et scientifique, qui se disputent ou se partagent encore l'empire intellectuel.

Il serait certes superflu d'indiquer ici expressément que je ne devrai jamais attendre que d'actives persécutions, d'ailleurs patentes ou secrètes, de la part du parti théologique, avec lequel, quelque complète justice que j'aie sincèrement rendue à son antique prépondérance, ma philosophie ne comporte réellement aucune conciliation essentielle, à moins d'une entière transformation sacerdotale, sur laquelle il ne faut pas compter. Dès mon adolescence, j'ai péniblement senti le poids personnel de cet inévitable antagonisme, première source générale des difficultés actuelles de ma situation. C'est, en effet, sous les inspirations rétrogrades de l'école théologique que fut surtout accompli, pendant la célèbre réaction de 1816, le funeste licenciement qui brisa ou troubla tant d'existences à l'École Polytechnique, et sans lequel j'eusse naturellement obtenu seize ans plus tôt, suivant les heureuses coutumes de cet établissement, la modeste position que j'ai commencé seulement à y occuper en 1832; ce qui eût assurément changé tout le cours ultérieur de ma vie matérielle. Une exception formelle, émanée de la même origine, vint ensuite me soustraire personnellement à la réparation partielle qui compensa, quelque temps après, pour mes camarades, cette proscription générale. Le lecteur sait déjà que le prolongement continu de cette oppressive influence m'interdit surtout l'instruction publique, et me réduisit à la pénible ressource de l'enseignement privé. À mesure que mon essor mental s'est définitivement caractérisé par l'apparition successive des divers volumes de ce Traité, une inévitable déchéance officielle n'a pas empêché envers moi les malveillantes manifestations de ce parti incorrigible, qui, depuis cinq siècles, se sentant de plus en plus incapable de soutenir aucune véritable discussion, aspire toujours, même dans l'impuissance, à exterminer ou à avilir ses divers adversaires philosophiques. Malgré sa circonspection accoutumée, la cour de Rome a récemment fulminé, contre un ouvrage qui n'était pas achevé, une de ces ridicules censures qui ont désormais perdu jusqu'à l'étrange pouvoir, subsistant encore au siècle dernier, d'exciter à lire les ouvrages qui en sont l'objet, et envers lesquels le public actuel ne daigne pas même s'informer d'une telle proscription. Au début de la présente année, à l'occasion de la réouverture habituelle du cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement depuis douze ans, les plus ignobles organes de cette école, dans le vain espoir d'un prochain triomphe, ont osé demander hautement, à un pouvoir qui ne leur est plus dévoué, la destruction directe de tous mes moyens actuels d'existence, pour avoir systématiquement proclamé la nécessité et la possibilité de rendre enfin la morale pleinement indépendante de toute croyance religieuse, d'après l'universel ascendant de l'esprit positif, enfin directement érigé en unique base solide de toutes les notions humaines.

Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant, ma position nécessaire, quoique relative à une collision moins prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, à cause de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, à tous égards, en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent, ce parti équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui que les prétentions purement théologiques à empêcher, à tout prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant, je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple très-caractéristique de sa disposition instinctive à me tenir, autant que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans une profonde obscurité personnelle, à la fois mentale et sociale. Ayant été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié, à certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ait fait l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avénement politique, de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je me suis prescrite de jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis. Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors à lui proposer de créer, au Collége de France, une chaire directement consacrée à l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations, M. Guizot, qui a fondé, là et ailleurs, pour ses adhérens ou ses flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt entraîné, par ses rancunes métaphysiques, à écarter définitivement une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer à ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui, en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute, assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes, quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans, pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique. C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance, que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora, en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes, quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale, pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet. Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques, qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment.

Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui s'y partagent, quoique très-inégalement jusqu'ici, l'empire général de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite, dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première, l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile, parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe, comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres extrêmes de ce volume final.

Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant, avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis, et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong, en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à partager involontairement envers moi les préventions routinières de nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef, honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle, dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires, qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction la plus conforme à sa véritable destination pour le système général de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale. En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle. On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie, avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie.

[Note 4:] Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions, individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas, éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici spécialement rectifier cette officieuse erreur.