Les Florentines à faces angéliques,

Dames de Sienne, Romaines autenticques,

Vinrent illec voir le roy des hardis

Et leur sembloit estre à ung paradis,

De voir François en leurs terres marcher,

Car bien sçavent que pour enharnacher

La nef Venus d'amoureux avirons

Et pour à poinct un connin embrocher

Qu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.

L'armée royale était disposée dans l'ordre suivant: Les coulevriniers, la bande des piquiers, la bande des arbalétriers, puis six mille capitaines commandés par monsieur de Clèves et le comte de Nevers, les archers d'ordonnance, les hommes d'armes à cheval, tous gentilshommes, la bande des deux cents arbalétriers, la bande des archers de la garde du roi, conduits par Crussol et Claude de la Chastre avec monsieur de Quoquebourne, fils de ce dernier; la bande des cent gentilshommes du roi, les pages d'honneur, les valets de pied, le roi, monté sur son coursier, dit le Savoie, magnifique cheval noir et borgne; Sa Majesté, revêtue d'une armure étincelante de pierreries, ayant à ses côtés quatre grands seigneurs florentins; puis venaient le grand-écuyer et le prévôt de l'hôtel, suivis d'autres archers de la garde du corps, les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, ducs, marquis, comtes et barons, les cardinaux, évêques et abbés, les présidens et gens de conseil, les pensionnaires et grands gosiers de cour, qu'André de la Vigne qualifie de grands bragars, de grands prodigues de despens ordinaires, de grands pompeurs du temps présent qui court, les trésoriers et financiers généraux, les bagages, les vivandiers, les lavandiers, les marchands portatifs, les chariots, charrettes, brouettes et autres ustensiles. Le roi entendit la Messe à Saint-Laurent; le lendemain à l'Annonciade; puis, se tenant sur ses gardes jusqu'au 28 novembre, il alla coucher ce jour-là, un vendredi, dans une maison de plaisance près du port de Florence; le 29, à Saint-Casant; dimanche 30, séjour; le 1er décembre, à Pontgibon (Poggibonzi); le mardi 2, entrée à Sienne l'antique, alors ville impériale, peu satisfaite de son sort; car on y reçut le monarque français comme un libérateur. Tous ces petits Etats municipaux, abandonnés à eux-mêmes ou asservis par leurs voisins, étaient devenus bien misérables. Se tournant et retournant sans cesse, toujours inquiets, toujours mécontens, toujours changeant, faisant tantôt de la domination avec des chapelets et des échafauds, tantôt de la liberté avec des poignards et du poison, suspendus à la basque du premier souverain puissant qui passait, pour lui crier vivat! et lui demander ce qu'ils ne savaient ni définir, ni conquérir, ni garder, ni respecter, à savoir une noble et calme indépendance; tous ces petits États, disons-nous, représentaient justement les grenouilles d'Ésope, implorant Jupiter. Quant au brave roi Charles VIII, qui n'avait aucune politique dans la tête, qui était venu en Italie sans savoir pourquoi, ou plutôt à son insu, pour faire, de ses deux ministres prévaricateurs, l'un duc, l'autre cardinal, il regardait ces mouvemens d'un air étonné, accueillant vaguement tout le monde, promettant au hasard, semant au hasard de faibles garnisons qui ne servirent à rien, ni pour lui ni pour les autres; c'est ce qu'il faut voir dans Comines. Le jeudi, 4 décembre, le roi quitta Sienne, et alla coucher à San-Clero, qui est un lieu plaisamment contourné; vendredi, séjour; le 6, à la Paillette (la Paglia), hameau de cinq ou six maisons, où l'on rejoignit l'artillerie; dimanche, après Messe ouïe, départ et coucher à Aiguependant (Aquapendente), première ville pontificale; mercredi 10, seulement, le roi se remit en route pour Viterbe, où il coucha: il y fut bien reçu et prit son logement à l'évêché, près la porte romaine. De Viterbe, M. de la Trémouille fut député vers le pape Alexandre VI, qui, après quelques explications, accorda le passage. Ce pontife, sur le conseil des Colonnes, gibelins, et contre l'avis des Ursins, du parti guelfe, avait d'abord fait mine de tenir pour les Arragonnais; mais il changea, pour le moment, sans doute, à la vue de la défaite honteuse du prince Frédéric d'Arragon. Des cardinaux, et le confesseur même du pape, vinrent saluer le roi à Viterbe. Tout étant ainsi réglé, de part et d'autre, le lundi, 15 décembre, on repartit pour la petite ville de Naples (Nepi), où l'on s'arrêta jusqu'au 19. Ce jour-là, départ pour Bressaignes (Bracciano), place appartenant à un riche seigneur nommé Virgille, qui en fit fort loyalement les honneurs, et donna même son fils bâtard, jeune homme de grande audace, pour faire la campagne avec l'armée de France. Le roi demeura dans Bracciano jusqu'au 24 décembre, pour faire ses dernières dispositions d'entrée dans Rome. Il envoya M. de Ligny, avec bon nombre d'Allemands, occuper Ostie, et MM. de la Trémouille et de Gié, à Rome, faire ses logemens. Il reçut aussi, à Bracciano, l'ambassade solennelle du pape, composée des cardinaux de Lorette, de Saint-Denys et de l'Escaigne. Le prince d'Arragon, duc de Calabre, qui était encore à Rome avec ses troupes, voyant les Français si près de lui, s'enfuit vers la Pouille. Enfin, le 24 décembre ou le 31 (car il y a ici une contradiction dans le Vergier d'Honneur), le 24, donc, et non le 19, comme le dit le marquis d'Aubays, Charles VIII entra dans Rome avec son ost, qu'il était déjà bien tard, à la clarté des torches et des flambeaux. Il prit son chemin par la porte Flamine, passa devant Sainte-Marie del Popolo, et s'alla loger au palais Saint-Marc avec toute son artillerie. Alexandre VI était de méchante humeur et s'enferma dans le château Saint-Ange, sans vouloir voir le roi, ce qui chagrina tant Sa Majesté, qu'elle députa au pontife MM. de Bresse, de Foves, de Ligny, de Gié, l'évêque d'Angers, et maître Jehan d'Arcy, lequel, par le moyen d'une belle et humaine harangue en bon latin, parvint à rétablir l'harmonie. Cet heureux résultat obtenu, Charles se mit à visiter les choses exquises de Rome, telles que Sainte-Véronique, Nostre-Dame-de-Saint-Luc, l'église des Frères-Mineurs, dite Ara cœli, le mont de la Sibylle, d'où l'on voit l'hôtel de ville qui fut le Capitole ancien des Romains; et le mardi, 13 janvier 1495, la Minerve et Saint-Sébastien. Une rixe s'étant élevée, sur ces entrefaites, entre la garde française et écossaise, et les juifs, dans laquelle plusieurs de ces derniers furent tués, le roi donna l'ordre à M. de Gié de faire justice, et six galans juifs furent pendus. Le jeudi 15, visite au Colisée, qui appartient et est de droit au roy; le 16, messe à Saint-Pierre, et ce même jour, où le pape et le roi se virent affectueusement, M. de Saint-Malo (Briçonnet) fut fait cardinal; le 18, dimanche, le roi toucha les écrouelles à la chapelle de France, puis assista, en grand cortége de seigneurs, à l'office majeur célébré par le pape à Saint-Pierre. Sa Majesté ainsi que sa suite étant confessées, Sa Sainteté, vêtue de blanc, donna sa bénédiction solennelle au peuple et à l'armée, comme au grand jubilé. Les jours suivans, visite à Saint-Jean-de-Latran, et dispositions militaires pour le départ. Enfin, le mercredi, 28 janvier, après avoir ouï la messe, déjeûné chez le pape, reçu sa dernière bénédiction et baisé sa main, le roi quitta Rome, emmenant, comme otage libre, le cardinal de Valence, fils naturel d'Alexandre VI, et alla coucher à Marigné; le 29, à Belistre (Vellétri), où l'on séjourna jusqu'au 3 février. Le cardinal de Valence profita de ce séjour pour s'enfuir du camp et retourner à Rome, où déjà le pape avait faussé sa foi et donné la main aux ennemis du roi, ainsi que le seigneur d'Argenton l'avait su démêler et mander expressément de Venise. Le comte de Nevers, à l'avant-garde, prit d'assaut la ville et le château de Montfortin. Le mardi, 3 février, à Valmontone; le 4, à Florentine, où l'on s'arrêta le 5, pour y être parrain d'un juif que M. d'Angers baptisa et nomma Charles. Rien, aujourd'hui, ne fait mal comme ces baptêmes de juifs garantis par des princes français. Vendredi 6, à Verlic; lundi 9, à Bahut, d'où le roi alla voir le siége d'un fort, dit le Mont-Saint-Jean. L'assaut fut sanglant: il y périt 40 hommes de l'armée royale et 956 assiégés, après un combat de sept heures, où Charles VIII se montra ce qu'il était, digne chevalier. On sut là que le duc de Calabre s'était encore enfui de San-Germano, abandonnant ainsi la clef du royaume de Naples de ce côté. Jeudi 12, à Cyprienne; vendredi 13, à San-Germano. On mit garnison dans le château, puis on visita l'abbaye de Saint-Benoît. Le 15, à Mignague (Minagno); lundi 16, à Triague. On y apprit que le duc de Calabre s'était encore enfui de Capoue, et l'on y reçut les députés de cette ville, qui en apportèrent les clefs. Le 17 à Couy, et le 18, entrée à Capoue sans obstacle. Jeudi 19, couchée à Averse. Le roi reçut une députation qui lui remit les clefs de Naples, en lui annonçant que le roi Alphonse s'était enfui en Sicile, exemple imité peu après, par son fils Ferdinand, qu'il avait, avant de partir, fait couronner à sa place. Le maréchal de Gié prit les devants pour vérifier les faits, et entra paisiblement à Naples, où il fut très bien accueilli. Alors le roi, le 21, se rendit à Pougue-Réal, superbe maison de plaisance du roi Alphonse, où il dîna joyeusement; et le dimanche, 22 février 1495, il fit sa pompeuse entrée à Naples. Il logea au château de Capouane, et fit incontinent battre et bombarder le Château-Neuf, dont il s'empara, ainsi que de la citadelle, après plusieurs jours de bombardement.