Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.
«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une courtisane. Je ne puis vous défendre pro et contra, ne connaissant point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»
Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.
«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose. Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui expliquez si parfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez moi ce que je dois faire.»
Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.
«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg, où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais déjà les Métamorphoses d'Ovide Mente tenus, et je les explique de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand je lui découvris que ce mot venait de mare vorans. Profitant de mes avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept chœurs des anges, comme Mercurius vient de mercatorum curius, ainsi que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python, que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé, Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu, mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»
Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.
«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade. Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous, qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes, aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne a de poils.»
Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.
«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau. Je m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement. Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris la parole, et, selon votre méthode d'argumenter pro et contra, j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici, ou que le diable me confonde.»