Laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son père que d'estre violée par son seigneur; faicte à la louange des chastes et honnestes filles, à quatre personnaiges, sçavoir: le Père, la Fille, le Seigneur et le Valet.
Imprimé sur un ancien manuscrit, et inséré dans la collection de différens ouvrages anciens, poésies et facéties, dite le Recueil de Caron[51], faite et publiée par les soins de Pierre-Siméon Caron. Paris, 1798—1806, 11 volumes petit in-8, dont il n'a été tiré que 56 exemplaires, dont 12 en papier vélin, 2 en papier bleu, 2 en papier rose, et un seul sur peau de vélin. (Voir, pour les détails bibliographiques et biographiques relatifs à cette rare collection, l'ouvrage curieux et savant de M. Charles Nodier intitulé: Mélanges tirés d'une petite bibliothèque.)
ET
MORALITÉ NOUVELLE TRÈS FRUCTUEUSE
DE L'ENFANT DE PERDITION,
QUI PENDIT SON PÈRE ET TUA SA MÈRE:
Et comment il se désespéra. A sept personnaiges, sçavoir: le Bourgeois, la Bourgeoise, le Fils, et quatre Brigands. A Lyon, chez Pierre Rigaud, 1608.
Réimprimé sur le seul exemplaire connu, lequel se trouvait dans la bibliothèque de Louis XVI, à Versailles, et se voit maintenant dans la bibliothèque royale, et inséré dans le précieux Recueil de Farces gothiques rares, fait et publié à très petit nombre d'exemplaires par les soins de M. Crozet, libraire. Paris, 1 vol. pet. in-8 contenant 19 pièces. 1827-28.
(1536-40—1608—1798—1827-29.)
Il y a, nous le pensons, une instruction littéraire importante à tirer du rapprochement de ces deux moralités, dont l'une est pathétique, celle de la chaste villageoise, et l'autre horrible, celle de l'enfant de perdition. C'est, en effet, dans ces premiers efforts de l'art que les vrais principes qui le constituent deviennent frappans d'évidence. Il n'y a pas moyen de s'y tromper à une époque où ils agissent pour ainsi dire d'eux-mêmes, et sans le secours des prestiges que, plus tard, un style plus élégant, une plus grande expérience des effets de la scène peuvent leur prêter. On voit donc ici clairement que l'intérêt dramatique, ainsi que l'a proclamé Aristote, consiste dans les situations et les caractères mixtes, ceux où la terreur et la pitié se balancent, et non dans les extrêmes qui excitent l'horreur ou le mépris. Nos poètes modernes feront bien de méditer là dessus.
En rangeant la première de ces deux moralités sous l'année 1536, et la seconde sous l'année 1540, sans dire pourquoi, les frères Parfait ont probablement fait une transposition; et très certainement ils ont commis cette erreur, si, comme nous penchons à le croire, les deux ouvrages sont de la même main très habile; c'est à dire toujours, selon nous, de Jean Bouchet: car il n'est pas présumable qu'un auteur, une fois qu'il a découvert le secret capital de l'art, l'oublie ou n'en tienne compte. Quoi qu'il en soit, voici l'analyse de ces moralités remarquables qui compléteront ce que nous avons cru devoir recueillir en ce genre, parmi plus de trente pièces que les curieux nous ont transmises.
Moralité de la pauvre fille villageoise.—Le père commence en ces mots: Ma fille!—Que vous plaît, mon père?—Ne m'est-ce pas douleur amère que Dieu ait défait mon ménage?—Père! cessez ce desconfort, etc., etc.—Servir je vous veulx pour certain—tant qu'il plaira au créateur.—Fille! tu m'éjouis le cueur!—Quand j'entends ta douce loquence,—ta bonté passe ma douleur, etc., etc.—Mon père! il est temps de dîner;—vous plaist-il ceste busche fendre?—Ce tableau des soins du ménage à l'aide desquels cette tendre fille cherche à distraire le veuvage de son père est une peinture digne d'Homère ou de la Bible; et le père, qui termine cette scène antique par des louanges à Dieu, y met le sceau de la perfection. Mais voici un contraste terrible qui va commencer l'action. La scène change; le seigneur du lieu paraît suivi de son valet et vêtu de beaux habits.—Que dit-on de moy quand je vais par voye?—Suis-je pas beau?—On dit que d'icy en Savoie—n'y en a pas un aussi net.—Ha! que tu es un bon valet! etc., etc.—Mais je sens amoureuse jeunesse, etc., etc.—Se tu sçais fille ne princesse,—pour m'esbattre, si la recorde!—J'en sçay une, etc., etc.—Mais son chaste cueur homme n'aborde, etc., etc.—Par ma foy! j'en suis féru:—Qui est-elle?—La fille au pauvre Groux-Moulu,—Esglantine au beau corps menu.—Son père est mon vassal; va le trouver! promets-lui qu'après mon plaisir je la ferai marier et lui donnerai de grands présens.—Le valet part pour sa honteuse ambassade: il aborde la jeune Esglantine en messager impudique et grossier. La chaste fille le repousse avec mépris. Il revient tout confus raconter sa mauvaise réception au seigneur qui, plus enflammé par la résistance, ordonne à son valet de retourner et de faire agir la menace. Le valet obéit et trouve le père et la fille ensemble occupés à louer Dieu.—Je suis aussi pauvre que Job, dit le père;—mais toutes fois j'ay suffisance, etc., etc.—Puisque ma fille en pacience—me tient loyale compagnie, etc., etc.; à quoi la fille répond par cette prière:
Douce mère du fruit de vie!