Bartholomæus de Val
de Zoccho. FF.
Telos.
Qu'on nous permette de ne pas finir cette description sans dire que notre exemplaire, qui vient de la bibliothèque de Girardot de Préfond, relié en maroquin rouge par l'ancien Derome, nous a coûté 130 francs, en 1833. Nous ne serions pas étonnés que ce fût le même qu'un amateur paya 80 francs à la vente du comte Maccarthy. La progression du prix de ces sortes de livres est naturelle et rapide; elle sera constante.
Maintenant, parlons un peu des vers dorés; car la forme n'est pas tout, le fond est aussi quelque chose. Nous ne saurions mieux rendre hommage à Hiéroclès qu'en rapportant la préface d'Aurispa au pape Nicolas V, dont il était l'ami, dès avant que ce digne pontife eût été cardinal, évêque de Bologne, et chef de l'Eglise, après Eugène IV, le 14 mars 1447. On se rappelle que Nicolas V, auquel succéda Calixte III, était d'un caractère doux, paisible, libéral, et même magnifique; qu'il fut protecteur éclairé des lettres et des arts, et grand acheteur de manuscrits grecs et latins; qu'il termina heureusement, après 71 ans, le grand schisme d'Occident, par la démission obtenue de Félix V, pape d'Avignon; enfin qu'il mourut, à 57 ans, le 24 mars 1454, de chagrin de la prise de Constantinople par les Turcs. Voici donc la lettre qu'Aurispa lui adresse, et que nous n'avons vue nulle part ailleurs.
«Je m'étonnais et je cherchais la cause de l'infériorité de nos modernes sur les anciens, tant dans les lettres que dans les édifices et les monumens; et, cette infériorité remarquable, je croyais devoir l'attribuer tout ensemble à la négligence des hommes, au peu de moyens mis à leur disposition, à leur nature moins heureuse; mais, très Saint-Père, vos vertus et votre protection ont jeté un si grand éclat sur nos derniers temps, que ces pensées me sont sorties de l'esprit; et j'ai bien reconnu alors que ce fut à la haute faveur de ses princes que l'antiquité dut surtout ses monumens et ses génies. Nous voyons, en effet, un si grand nombre de temples et de magnifiques bâtimens publics et particuliers, rétablis ou élevés par votre ordre, ou même à vos frais, qu'à peine nous, qui sommes témoins de ces merveilles, pouvons-nous croire qu'elles aient pu s'effectuer en si peu d'années; merveilles telles que, pour les décrire toutes, il faudrait un gros livre. Je me permettrais de le faire en détail, si je me confiais dans mes talens, et je le ferais, sans doute, à ne consulter que mon désir. Oui, je désire écrire votre vie entière, préférant d'être accusé de témérité, sous une apparence d'amour, que de l'être d'un silence prudent; mais peut-être quelqu'un plus éloquent se présentera-t-il pour cette œuvre hardie. Il ne se peut qu'entre tant d'habiles gens que vos bienfaits ont soutenus il ne s'en trouve un digne d'écrire cette vie si pleine, si variée, si brillante de vertus diverses. Les études, en tout genre, ont fait de tels progrès depuis peu, grâce à vous, que le nombre des auteurs ou traducteurs dépasse celui des huit derniers siècles; et, en cela, vous n'avez pas seulement rendu service aux contemporains, mais encore aux hommes passés et à venir; aux uns, en les sauvant de l'oubli; aux autres, en leur fournissant, avec des modèles, une précieuse facilité de s'améliorer. Vous avez fait chercher, en tout lieu, des ouvrages que l'incurie et l'ignorance avaient ensevelis depuis six cents ans. Vos envoyés ont parcouru le monde et poursuivi partout la trace des manuscrits grecs et latins, les achetant de votre argent; et moi, qui vous honorai et vous aimai toujours, j'en ai traduit plusieurs, que je vous ai dédiés avant votre exaltation. Ce fut pendant votre séjour à Venise, où je m'étais rendu par vos ordres, que j'achetai, entre d'autres livres par moi découverts, le Hiéroclès sur les vers de Pythagore, dits les Vers dorés; ouvrage où la philosophie pythagoricienne est toute contenue, et si utile, qu'à mon âge de quatre-vingts ans, je n'ai rien lu, soit en grec, soit en latin, qui m'ait plus profité. Aux miracles près, cet écrit diffère peu des livres chrétiens. Je l'ai donc traduit en latin, et je l'offre à Votre Sainteté, seulement pour qu'elle le lise; car, du reste, il ne saurait rien ajouter à la science d'un aussi docte personnage, à la vertu d'un homme aussi vertueux; mais il ne laissera pas que de vous plaire, en confirmant vos propres sentimens. Tout en traduisant, j'ai fait des vers grecs plutôt que des vers latins, mais qui rendent le sens mot à mot, afin que l'explication de Hiéroclès s'y rapporte exactement; et vous remarquerez que, dans le grec, la quantité requise pour le vers héroïque, n'est pas conservée, les Pythagoriciens ayant toujours regardé, dans le discours, l'utilité plus que les paroles.»
Les Pythagoriciens et Jean Aurispa avaient raison. Eh! qui donc songerait à la mesure des vers en lisant des préceptes tels que ceux-ci?
- —Honore les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés par la loi!
- —Honore aussi les héros, les génies! honore ton père et ta mère, et tes plus proches parens!
- —De tous les hommes, fais ton ami de celui qui se distingue par sa vertu!
- —Ne hais pas ton ami pour une faute!
- —La puissance habite près de la nécessité!
- —Triomphe d'abord de la gourmandise, puis de la paresse, de la luxure, de la colère!
- —Pense que la destinée n'envoie pas la plus grande portion de malheurs aux gens de bien!
- —Réfléchis avant d'agir!
- —Songe toujours que les biens du monde sont fragiles, et que la mort y mettra bientôt un terme!
- —Examine ta journée chaque soir, et sois-toi alors un juge sévère!
- —Tu connaîtras que les hommes s'attirent leurs malheurs volontairement.
- —Misérables qu'ils sont! pour la plupart, ils n'entendent pas que les vrais biens sont près d'eux.
- —La race des hommes est divine; ainsi, prends courage!
- —Laisse-toi guider par l'entendement qui vient d'en haut!
- —Quand tu auras dépouillé ton corps mortel, tu arriveras dans l'air le plus pur;
- —Et tu seras un immortel incorruptible, etc., etc.
Quelle sagesse! quelle haute et profonde philosophie! quelle céleste simplicité. Que cela est au dessus des rêveries et des ambages de la dialectique de Platon, malgré son Timée! au dessus des subtilités et des sécheresses de l'analyse d'Aristote! et que cette secte italique, née avec Pythagore, 590 ans avant l'Évangile[15], mère de l'Académie et du Lycée, aurait dû éclipser ses enfans, qui l'ont éclipsée elle-même! Ne nous troublons pas de la théorie du Quartenaire[16], du Système des démons, des Symboles, de la Transmigration des ames, de l'Abstinence de la chair des animaux; tout cela n'est pas Pythagore: c'est par là qu'il est homme et vulgaire! Cherchons-le dans les Vers dorés, dans cette sublime pensée, que la solide philosophie repose, non sur la métaphysique, mais sur la morale; car c'est par là qu'il s'accorde avec les plus beaux livres qui soient sortis de la main des hommes! Il faut traverser sept siècles, et se rendre (qui l'eut imaginé?) à la cour de Néron pour lui trouver, dans Épictète, un égal? non, mais un émule au sein de l'Europe idolâtre. Encore un pas, et Marc Antonin se rencontre; puis rien pour discipliner le monde païen, rien hors de Hiéroclès, interprète des maîtres, puisque Cicéron, tout éloquent, tout sage qu'il était, ne fut pas doué de cet ascendant qui subjugue les passions; et que l'habile, le courageux rhéteur Sénèque, parut n'avoir de morale que dans la tête. Il y avait, nous croyons, à Crotone, une loi qui ordonnait à chacun de lire les Vers dorés, le matin et le soir de chaque jour; loi vénérable dans sa naïveté, que l'on peut traduire ainsi: Ordre à chacun de consulter chaque jour les tables de sa conscience! Du reste, ces Vers dorés sont, ainsi que l'érudition antique et moderne l'a reconnu, le résumé de la philosophie pythagoricienne, mais ne sont pas de Pythagore. Lysis[17], son disciple, et maître d'Épaminondas, passe pour les avoir écrits. Quant au fils de Parthenis, il n'écrivait guère; il voyageait, parlant de Dieu, de la vertu qui unit les hommes, prêchant d'exemple encore plus que de paroles, et on le suivait. Que cette vie sacrée eût été belle à bien connaître! et combien on doit regretter le récit qu'en avait composé ce Xénophon, si digne de lui, qui naquit 160 ans seulement après lui; réduits que nous sommes à vivre sur les froids documens de Diogène Laërce, et sur les histoires désordonnées et fantastiques de Jamblique et de Porphyre, tout savamment compilées qu'elles peuvent être par Dacier! Heureusement, si la suite des actions de Pythagore s'est comme perdue dans la nuit des âges, son esprit revit dans le commentaire de Hiéroclès, disciple inspiré par cette grande intelligence, et, chose mémorable! inspiré après 800 ans révolus. C'est là qu'on trouve ces belles sentences:
- —[18]D'où viendrait l'amour du beau et du bon, si l'ame n'était pas immortelle?
- —Si l'ame est immortelle, comment appeler malheur autre chose que le vice qui nous éloigne de Dieu?
- —Une preuve que la droite raison est naturellement dans l'homme, c'est que l'injuste juge avec justice, quand la passion ne le domine pas.
- —Ne nions pas la providence à cause de nos maux; car, puisque la vertu les adoucit, il est évident qu'une providence veille sur nous.
- —Savez-vous quels biens vous auriez, si vous aviez toujours pratiqué la vertu?
- —Les maux dont vous vous plaignez sont le fruit de vos fautes. Mais la mort? la mort n'est point un mal pour l'homme qu'elle réunit à Dieu. Mais la mort des animaux? laissons cette difficulté à résoudre à celui qui prend soin des animaux comme de tout l'univers, où règne un ordre évident, lequel ne saurait exister sans Dieu.
- —Si, en suivant la raison, nous diminuons nos douleurs; si, en la délaissant pour céder à nos passions, nous augmentons nos douleurs, qu'en faut-il conclure? sinon que l'ame humaine vient de Dieu, dont la loi doit être pratiquée et sera couronnée.
- —Si les déréglemens de l'homme viennent de l'empire qu'il donne à ses sens, ne convient-il pas de régler ses sens, en commençant par la pratique de la tempérance?
- —Dieu est la source de tous les dons, et la prière est un milieu entre notre recherche des dons de Dieu et ces dons mêmes. C'est pourquoi il faut prier.
- —Mais, en priant il faut agir, de peur qu'en agissant sans prier, nous n'embrassions qu'une vertu impie et stérile, ou qu'en priant sans agir nous ne proférions que de vaines et inutiles paroles, etc., etc., etc.