(1430-50-80—1595-96—1606-20—1734.)
Il faut remonter aux années 1430-1450 pour trouver la date de ce livre plaisant et satirique, dont l'auteur, Antoine de la Salle, le même qui a fait le roman du Petit Jehan de Saintré, était resté inconnu jusqu'à la découverte que vient de faire de son nom un de nos savans bibliographes de province. Les trois ou quatre éditions gothiques qui en ont été faites, dans le XVe siècle, ainsi que celle de 1480, in-fol., celle même de François Bossuet, publiée à Rouen, chez Raphaël du Petit-Val, en 1596, et celle de 1616, sont devenues de la plus grande rareté. La présente édition, qui est la meilleure jusqu'ici, n'est pas aussi difficile à rencontrer, sans être toutefois commune, à beaucoup près. Il est à croire, si l'ouvrage est de 1430, que nous n'en avons pas le texte primitif, quelque ancien que ce texte paraisse au lecteur moderne. Quant au dialecte, il est évidemment picard. C'est donc, selon toute apparence, à un bel esprit de Picardie que les apologistes du Mariage, au rang desquels nous tenons à nous placer, doivent se prendre de cette maligne contre-vérité; néanmoins, comme la sortie est amusante, nous ne ferons pas de querelle sérieuse au Picard anonyme.
Il est donc vrai qu'il faut subir quinze joies dans le mariage, sauoir:
La prime Joie si est quand le jeune homme est en sa belle jouvence, et que, voyant les autres mariés tout esjouis, ce lui semble, veut avoir chevance pareille, et, pour ce, epouse une gente jouvencelle qui fait la sucrée, qui ne rêve que beaux habits, joyaux, robe d'écarlatte ou de Malines, verd guai, menu vair, chaperons et tissus de soie, et fait si bien que son pauvre mari, ne pouvant payer, tombe en l'excommunication, et use sa vie en languissant toujours, etant chu en pauvreté.
La deuxième Joie est quand la dame d'un benoît homme, tant richement accoutrée et belle qu'elle est, ou si elle ne l'est, si pense elle l'être, se fait violenter soir et matin par sa mère, ou par sa cousine, ou par sa commère, ou par le cousin de sa commère, pour aller en assemblées, fêtes et pèlerinages, et, en telle compagnie, se rit du benoît homme, écoute les galans; reçoit et donne de beaux gages, tant que son mari use sa vie en languissant toujours, pour être venu en jalousie et d'icelle en cocuage.
La tierce Joie est quand la femme, qui est jeune, après avoir pris des dilectations, devient grosse, à l'adventure, non pas du fait de son mari, et qu'icelui poure mari entre en souci, de crainte qu'elle ne soit malade, et prend mille soins de la grossesse, de l'accouchement, du baptême, du festoyement des commères, qui mettent sa cave en désarroi, et se moquent de lui, des relevailles, des nourrices, des autres cadeaux, et autres peines èsquelles il use misérablement sa vie en languissant toujours, pour être père putatif.
La quatrième Joie si est quand celui qui est marié, tantôt neuf ou dix ans passés, plus ou moins, est père de cinq ou six enfans, ou plus, et, après avoir eu tant de males nuits, de labeurs, soucis et maleuretés, qu'il en est mat et endurci comme un vieil âne, il entend jà ses filles lui criant: mariage! mariage! et sa dame le tance verdement qu'il n'est point actif à faire valoir son bien pour préparer les dots, et lui reproche une vieille valise du temps qu'il servait à la bataille de Flandres, il y a trente-cinq ans (la bataille de Rosebecque, en 1382). Alors le pauvre homme va à trente lieues à une assise ou en parlement, pour une vieille cause qu'il a, venant de son bisayoul, et est bien déplicé d'avocats, sergens et greffiers, puis retourne en sa maison, percé en sa chair par la pluie du ciel. Ores, sa dame le réprimande, dont il ne trouve valets qui osent lui obéir, et s'il se fâche, sa dame crie. Alors, son dernier né, Favori pleure, et la mère bat de verges le poure petit. Lors le prudhomme lui dira: «Pour Dieu! madame, ne le battez pas!» Mais la chambrière lui répliquera: «Pour Dieu! monsieur, c'est grand'honte à vous que votre venue en la maison ne cause que noise.» Ainsi use sa vie, en languissant toujours, le prud'homme.
La cinquième Joie si est quand le bon-homme qui est marié à femme de plus grand'lignée, ou plus jeune que lui, se tient pour honoré de ce que Dieu lui fit la grâce qu'il la put avoir; et si la dame ne le lairra mie approcher qu'elle ne lui die: «Mes parens ne m'ont point donnée à vous pour me paillarder.» Elle ne lui fera bon visage que pour en tirer aile ou pied, et si, aura un bon ami à qui elle fera montre des secrets d'amour, et plusieurs petites mélancolies, dont sa mère et Jeanne, sa chambrière, auront le secret; et, à la fin, le bon-homme saura tout, de quoi il usera sa vie en languissant toujours, et finira ses jours miserablement.
La sixième Joie est quand la dame de l'homme qui est marié a des caprices, et que, faute de vouloir manger seule avec son mari, elle fait la malade. Alors le mari se met en quête de convier quatre hommes d'état, et eux venus au dîner, la dame n'a rien fait préparer, et a envoyé ses valets qui d'un côté, qui d'un autre. Il demande du linge de table pour le couvert. On lui répond qu'on n'a pas les clefs, et que le linge de hier suffit. «Vraiment m'amie, fait-il, je ne saurais me gouverner avec vous.»—«Ave Maria, fait-elle, vous gâtez tout, et encore ne puis-je avoir une heure de patience.» Ainsi demeure le mari en tourmens, et finit misérablement ses jours.
La septième Joie si est quand le marié d'une très bonne femme et bonne galoise (réjouie) lui a donné grand contentement, et a vécu heureusement avec elle, jusqu'à temps que veigne à s'appercevoir le bon-homme que tout son bien s'en va en dépens, au confesseur, aux moines d'abbayes, aux voisins, aux commères. Un sien confident l'avertit du train; mais la dame trouve moyen de donner le confident pour un traître suborneur qui l'a voulu paillarder, dont le bon-homme continue à se ruiner en confiance, et finit misérablement ses jours.