Fin du Mystère de l'Apocalypse sainct Jehan Evangeliste nouuellement rédigé par personnages avec les miracles faicts en l'isle de Pathmos, le tout historié selon les visions, et fut achevé d'imprimer ledict livre le XXVIIe jour de may l'an mil cinq cens XLI. pour Arnoul et Charles les Angeliers frères.
Ces deux mystères sont reliés ici en un seul volume in-fol. gothique, à deux colonnes, et forment un exemplaire choisi d'un des ouvrages les plus importans de ce genre, que ni le duc de la Vallière, dans sa bibliothèque du Théâtre-Français, ni les frères Parfait, dans leur histoire, n'ont fait assez apprécier.
(1440—1450—1537.)
Le Mystère des Actes des Apôtres est, en quelque sorte, le roi des mystères; et ses auteurs, Arnoul et Simon Gréban, furent si estimés des premiers connaisseurs de leur temps, que Boileau, si judicieux, si grand d'ailleurs, n'aurait pas dû l'envelopper dans ses mépris, parfois extrêmes. Jean Bouchet écrivant au poète Thibaut, avocat de Poitiers, lui dit:
«En priant Dieu qu'il te donne le style
»Des deux Grébans dont grant douceur distille.»
Clément Marot, dans son épigramme 223, sur les poètes français, s'exprime ainsi:
«Les deux Grébans ont le Mans honoré.»
Estienne Pasquier rappelle avec complaisance que Jean le Maire, auteur du poème de l'Illustration des Gaules, en sa préface du Temple de Vénus, et Geoffroy Toré, en son Champ flori (or ces personnages étaient des poètes distingués eux-mêmes), regardaient les frères Grébans, surtout Arnoul, le principal collaborateur des Actes des Apôtres, comme des écrivains supérieurs. Nous ajouterons que ces enfans des muses françaises, auxquels on peut joindre Molinet et Guillaume Alexis, reconnaissaient pour leur maître Alain Chartier, comme Ronsard le fut, un siècle après, des du Bellay, des Mellin, des Belleau, des Baïf, etc. Du reste, c'est à tort que les paroles de Clément Marot ont fait penser que les frères Grébans étaient originaire du Mans: ils naquirent à Compiègne, ainsi que l'a prouvé Bernard de la Monnoye sur La Croix du Maine et du Verdier, et fleurissaient sous Charles VII, dont Simon, le plus jeune des deux, fit l'épitaphe. Mais Arnoul fut chanoine du Mans; c'est au Mans, de 1440 à 1450, qu'il commença son poème, continué par Simon[43], retouché, vers 1510, par Pierre Curet, aussi chanoine du Mans, et publié, pour la première fois, vers 1513, par Galliot du Pré; enfin c'est au Mans qu'il repose, dans l'église de Saint-Julien, si elle existe encore; quant à sa pierre tombale, il y a long-temps qu'elle ne se voit plus, ayant disparu lors des dévastations des huguenots.
Suivant La Croix du Maine, on pourrait croire que les Actes des Apôtres furent d'abord joués à Bourges, en 1536; mais il est plus naturel de penser, avec les frères Parfait, qu'ils parurent à la cour d'Angers, dès le temps du roi René, mort, comme on sait, à Aix en Provence, en 1480, et que le Mans en vit aussi la représentation dès l'an 1510. Quoi qu'il en soit, la représentation de Bourges, en 1536, marqua par son éclat. Il y en eut encore une très pompeuse à Tours, en 1541; mais, probablement, cette dernière ne fit que suivre celle qui eut lieu à Paris dans l'hiver de la même année, fin de 1540 (vieux style), pour amuser François Ier, dans le temps même qu'il préparait ses cinq armées formidables, avec le dessein de venger, sur Charles-Quint, le meurtre de ses ambassadeurs Rincon et Frégose, saisis si déloyalement par le marquis du Guast, en se rendant à Constantinople par l'Italie. On peut juger de l'importance[44] que le public mettait à ces jeux sacrés par le cry et proclamation qui s'en fit à Paris, le jeudi 16 décembre 1540, au son des trompettes et buccines, avec des baverolles aux armes royales, en présence du seigneur prévost de la ville et de ses sergens et archers vêtus de leurs hoquetons paillés d'argent[45]. Le cortége partit le matin de l'hôtel de Flandre, près de la rue Coquillière, où les confrères (acteurs) étaient établis depuis l'année 1519, qu'ils avaient été forcés de quitter l'hôtel de la Trinité; puis y rentra le soir, après avoir parcouru toute la capitale. La représentation de ce mystère durait quarante jours, la pièce se coupant au gré des acteurs et du public, à défaut de divisions fixées par l'auteur. Les frais de machines et de costumes étaient immenses. Un vaste amphithéâtre en bois, recouvert de toiles peintes, contenait tout un peuple. La grandeur de la scène à plusieurs étages[46] répondait à celle de la salle. On y avait pratiqué forces trappes coulouères pour les nombreuses descentes aux enfers, des nuages solides pour les ascensions au paradis. Des navires fendus en deux parties artistement rapprochées servaient aux miracles sur mer (car on navigue dans les Actes des Apôtres). Le sang humain paraissait couler, dans les martyres, à l'aide d'ingénieuses et prestes substitutions de moutons déguisés en hommes. Les personnages portaient, au besoin, sous leurs chaperons, des masques ou visages de rechange, dont ils se servaient avec beaucoup d'adresse. Simon le magicien, tantôt jeune et tantôt vieux, en faisait surtout un grand usage, ce qui ébahissait bien Néron et dépitait fort saint Pierre. Enfin le ciel et l'enfer s'y laissaient voir peuplés d'anges lumineux qui portaient aux pieds de l'Éternel les ames des chrétiens morts pour la foi, et de hideux démons engloutissant les impies dans leurs gouffres de feu. On fait sans doute bien mieux aujourd'hui, mais on ne fait pas plus, ni plus chèrement.