Le testateur entre ensuite plus précisément en matière par divers chapitres sur la vertu, le vice, l'ignorance, l'imprudence, la malice, la connaissance de soi-même, Dieu, l'unité de Dieu, l'essence divine, les attributs divins, positifs, négatifs et relatifs, les trois personnes en Dieu et la prière. A l'occasion des prières, il en compose une pour chacun des jours de la semaine, que le roi devra réciter, et y joint des leçons et des commentaires explicatifs. On trouve dans ce chaos des sentimens purs et élevés, des pensées justes, hardies, et souvent d'une métaphysique profonde. Le style est généralement noble et convenable à la dignité du sujet. Il est bon de dire aux jeunes princes des choses telles que celles-ci: «La royauté ne doit point vous donner une haute idée de vous-mêmes. Ce n'est qu'une pure imagination comme les autres dignités humaines, qui n'ont leur être que dans l'esprit des hommes. La sagesse nous apprend qu'il y a un Dieu. Ouvrez les yeux, vous dit-elle, et vous verrez ses vertus gravées en chaque parcelle de l'univers.
«Tenez-vous à cette vérité que Dieu est, et que votre foi ne soit point ébranlée par ce qu'on vous enseigne de son essence philosophiquement. Car tout ce que la philosophie vous dit sur cela, que Dieu est ce qui est, que c'est un être indépendant, incorporel, nécessaire, simple, etc., c'est ne rien dire du tout. Vaut mieux s'en taire et, avec un silence respectueux, adorer sa majesté ineffable, en suivant humblement, d'esprit et de cœur, ce que la religion chrétienne nous révèle, etc., etc.»
Nous ne craignons pas d'avancer qu'il y a dans ces leçons, dans les dissertations, dans les prières qui les accompagnent, un fonds de raison supérieure et des passages d'une haute éloquence. A ne considérer dans cet ouvrage que ce qu'il renferme de bon, on ne s'étonnerait pas qu'il fût de Mathieu Molé; pour le reste, il est de l'Angely.
DEUXIÈME PARTIE.
La Prudence est la seconde déesse que j'emploie pour vous rendre digne de vos destinées.—Elle vous fera philosopher en roi et régner en philosophe;—elle vous fera bannir les étrangers de l'administration de vos États.—Un étranger (ceci paraît écrit contre Mazarin), un étranger à votre service n'est communément qu'un mercenaire.—Vous ne dépendez ni du pape, ni de l'empereur. Les honneurs que vous faites à l'empereur dans les cérémonies ne sont qu'un hommage de déférence rendu à la dignité impériale; et quant à votre soumission au pape, elle est purement spirituelle comme sa souveraineté qui, hors des États romains, n'a rien de temporel.—Une excommunication employée dans les affaires de ce monde n'est rien.—Le pape ne peut jamais délier vos sujets du serment de fidélité.—Il n'y a que les trois États de votre royaume assemblés qui le puissent faire, si vous les voulez contraindre à devenir idolâtres, si vous êtes leur tyran au lieu d'être leur père, si vous violez les lois fondamentales de votre pays.—Réunissez les immenses domaines ecclésiastiques à votre domaine royal, et chargez-vous, suivant de certaines règles de justice et de contenance, de l'entretènement des prêtres, moines, etc.—Conservez votre grand conseil, mais supprimez les charges surnuméraires.—Confiez la justice à l'ordre démocratique.—Bannissez de vos parlemens les ecclésiastiques et les seigneurs.—Remplacez les trésoriers de France par des élus et multipliez les siéges d'élection.—Abrégez la forme des procès.—Imposez les professions, les dignités, les États, les écoles, les bois, le sel, etc.—Connaissez l'état de toutes choses et de toutes personnes en fonction dans votre royaume.—Donnez vos emplois d'ambassadeurs aristocratiquement, et démocratiquement ceux de justice et d'administration.—Soyez magnifique en édifices publics utiles.—Finissez le Louvre.—Soyez libéral.—Mariez les filles de vos officiers militaires pauvres.—Ne dépensez rien en bagatelles somptueuses.—Ne soyez avare que du sang des hommes.—Faites la guerre aux fainéans et aux célibataires, tant agynes qu'anandres, c'est à dire sans femmes ou sans hommes, etc.
TROISIÈME PARTIE.
La Prudence guerrière, qui donne les moyens de vaincre, interdit aux princes de combattre pour faire du mal à leurs voisins, pour acquérir des richesses, pour flatter leur orgueil, pour satisfaire leurs caprices.—La guerre une fois venue, cette même prudence leur fera chercher à bien connaître le caractère, les forces, les inclinations, les intérêts de l'ennemi; à pacifier l'intérieur de leurs États avant de rien entreprendre à l'extérieur; à bien sonder leurs propres moyens; à bien choisir leurs officiers; à les nommer aristocratiquement; à ne point engager d'affaires sans avoir reconnu ou fait bien reconnaître le terrain et l'ennemi; à tenir toujours une forte réserve pour soutenir les corps au besoin; à passer de fréquentes revues et sévères; à établir des surintendans de milice pour punir tous délits et maintenir une discipline rigoureuse; à nommer aristocratiquement les commissaires généraux préposés à l'entretien des troupes et aux munitions; à créer des contrôleurs généraux pour toutes les armes, destinés à vérifier les services des commissaires généraux, et à les nommer aristocratiquement; à établir, dans chaque généralité, des munitionnaires, etc., etc.; à ne pas licencier les armées entièrement à la paix; à n'être point téméraire; mais aussi à ne pas se défier de ses forces, car cette défiance les diminue.
QUATRIÈME PARTIE.
Vivez simplement et de ménage comme mon père, votre à jamais illustre aïeul.—Soyez tempérant.—Vêtez-vous de vertus plus que de riches étoffes.—N'usez que de vêtemens faits avec les étoffes de votre pays.—Fuyez le jeu.—Changez souvent d'aumônier et de confesseur.—Mariez-vous de bonne heure et détestez l'adultère.—Examinez vos comptes de dépense par le menu et n'ayez pas plus de honte d'agir ainsi que n'en avait Charlemagne.—Sachez ce qui se dit et fait dans votre maison.—Tenez votre conseil.—Connaissez vos revenus.—Payez les gages exactement.—(Suit un détail des gages qui n'en finit pas, d'où il conste qu'un généralissime des troupes de terre doit avoir 15,000 francs et une servante 100 francs par an).—Ne tenez pas la reine, votre femme, dans la servitude ni l'abaissement;—qu'elle soit votre compagne.—Il n'y a que les esprits faibles qui craignent de consulter leurs femmes, et que des ames faibles qui les laissent dominer.—Usez, avec la reine, de raison plus que d'autorité.—Instruisez vos enfans et formez-les aux affaires.—Établissez des colléges de sacerdoce, de milice, de jurisprudence, de médecine et de manufactures.—Respectez la hiérarchie des offices de tout genre, et qu'on n'arrive au second degré que par le premier, et ainsi de suite.—Défiez-vous, c'est à dire souvenez-vous que, malgré tous vos soins, il se peut faire que votre prédicateur vous cache la vérité; que votre aumônier vole les pauvres; que votre confesseur vous laisse dormir dans le péché; que vos ministres d'État vous traitent en enfant; que vos généraux vous trahissent; que vos amis vous tuent, que vos enfans et votre femme vous versent du poison; et qu'ainsi vous ne devez vous abandonner, sans y regarder, qu'à Dieu seul dans le calme de votre conscience purgée de passions.—Tâchez d'ôter aux moines le plus possible la confession, la prédication et l'instruction de la jeunesse, pour confier ces grands et périlleux ministères aux prêtres diocésains; ne tenez pour noble que celui qui tient fief titré ou fief noble, ou celui qui est gradé dans la milice.—Visitez souvent les pauvres et les malades.—Que votre journée soit réglée et laborieuse.—Poursuivez les vagabonds et les maltôtiers, et vivez heureusement et saintement.
A lire ces choses, nous le répétons, on dirait de la Sagesse elle-même rendant ses oracles; mais qu'il faut dévorer de chimères et de folles imaginations pour les découvrir où elles sont dans ces Codicilles, pour les rapprocher les unes des autres, et en former un ensemble raisonnable! Le même homme qui conçoit des idées si justes et qui les exprime si bien prétend que la Castille appartient au roi de France, parce qu'Henri, roi de Castille, qui n'avait pour héritier que ses deux sœurs Blanche, mère de notre saint Louis, et Berenguela, voulait tester en faveur de saint Louis; que Blanche, par une jalousie castillane, calomnia son frère dans l'esprit de son fils, et fit en sorte que ce dernier répudia la succession; en sorte que Berenguela s'empara du trône des Castilles et le remit à son fils Ferdinand. Il veut encore que l'Arragon soit à la France par la succession des comtes de Boulogne, dont la vertueuse dame Catherine de Médicis était héritière; que l'Allemagne soit à la France par Charlemagne, etc., etc. Il veut établir, en France, un patriarche catholique; il règle la célébration des fêtes de l'année; il exige qu'on fasse commémoration de saint Thomas au premier dimanche d'après Pasques, pour remercier Dieu de la victoire de Clovis à Tolbiac; il réunit l'Eglise gallicane et l'Eglise réformée à l'aide de conférences de bonne foi où les voix se prendront, et dont les décisions feront loi pour la minorité, à peine de 1,000 écus d'amende; il trace l'itinéraire, le train et l'entretien des évêques dans leurs visites diocésaines, voulant que leur déjeuner, chez les curés de première classe, soit composé d'une demi-livre de beurre, de six œufs, de deux livres de pain blanc, d'une livre de lard et de deux pintes de vin. Au chapitre 26, de la Prudence royale, tout en restant bon catholique, il marie les curés et les évêques, parce que, selon saint Jérôme, l'évêque Carterius était marié, que Simplicius, archevêque de Bourges, prit femme en la race des Pollédiens, et que saint Paul, écrivant à Timothée, recommande aux femmes des diacres la chasteté. Il nous donne trois cent dix chefs ou articles de loi salique, dans l'un desquels les gages du premier président de la Chambre des Tournelles sont portés à 210 francs; où l'on voit de longs détails sur les colléges des nourrices de Pallas, des filles de Mercure et des hospitalières de Faustine. Il veut encore que le roi, pour reconquérir ses domaines volés, jette à la fois douze armées sur l'Europe et l'Amérique, dont l'une prendra son chemin par le duché de Clèves, l'autre par le Guipuscoa, l'autre par le Pérou, etc., etc. Il crée 946 mestres de camp, 946 officiers des trompettes, 8,800 lieutenans d'infanterie, etc., etc. Enfin il donne une liste exacte des officiers, cavaliers et fantassins du régiment du Pont-de-l'Arche en Normandie, qui suivirent Charlemagne dans toutes ses guerres et dont les noms se lisent gravés en lettres d'or autour du tombeau dudit empereur à Aix-la-Chapelle. Sur cette liste figurent le vicomte d'Amfreville, le comte de Valdreuil, le baron de Crevecœur, etc., etc. L'esprit de l'homme est ainsi fait, et nous avons de l'orgueil!