Pour donner tout d'abord l'idée de cette plaisanterie rimée, qui acheva de confondre les détracteurs de l'émétique, nous dirons avec Etienne Carneau:

C'est un combat de médecins

Dont les tambours sont des bassins;

Les seringues y sont bombardes,

Les bâtons de casse hallebardes,

Les lunettes y sont poignards,

Les feuilles de séné, pétards, etc., etc.

On y voit retracée fidèlement, et dans l'ordre des faits, la lutte des médecins dans la grande affaire de l'antimoine, et de son insertion au Codex,—dressé pour le bien du Podex, par le docteur Saint-Jacques. Les premiers héros qui défendirent le docteur Saint-Jacques furent Chartier et Beys; ensuite accourut l'illustre Valot,—Par qui l'antimoine épuré—Fut presque à la cour adoré.—Rainssant, Thévard, Marès, Guénaud,—Hureau, Mauvillain et de Bourges,—Que l'on faisait passer pour gourges, se distinguèrent par l'heureux emploi qu'ils firent de ce médicament si cruellement calomnié. Carneau convient pourtant que l'antimoine a des dangers dans des mains maladroites, et qu'il faut un homme accompli—Pour bien manier, sans scandale,—Son altesse antimoniale; mais n'en peut-on pas dire autant de la plupart des substances pharmacopéennes? Le poète s'enflamme de fureur contre trois libelles célèbres où le stimmi fut attaqué sans mesure, savoir: le Pithægia, l'Antilogia et l'Alethophanes.—O temps! ô mœurs! ô maîtres fourbes!—Crapauds vivant de sales bourbes!—L'antimoine avecques son vin—Vaincra toujours votre venin.—Le docteur Grévin nommément n'est pas épargné, comme aussi n'épargnait-il guère les partisans du stimmi. Le docteur et ses amis assuraient que le vin émétique était un poison mortel; là-dessus le moine Carneau égaie sa réponse par de petites histoires bouffonnement racontées: d'abord ce sont trois meuniers qui, ayant pénétré dans la pharmacie de l'Hôtel-Dieu et trouvé une bouteille de ce vin antimonial, l'avalèrent tout entière, pensant que ce fût liqueur fine, puis se remirent en route à cheval.—Ce vin, pour faire son office,—Mit les meuniers en exercice,—Derrière Saint-André-des-Arcs;—ils gâtèrent pourpoints et chausses—D'assez désagréables sauces;—Rien de plus; ce vin furieux—Fit seulement trois cu-rieux—Et trois gorges dévergondées,—Par les émétiques ondées; Puis un bon sommeil rétablit toutes choses, et jamais les meuniers ne se portèrent mieux. Autre exemple: une jolie petite fille de Bordeaux, appelée Marthe,—Qui rime bien à fièvre quarte,—adorée de son père, s'en allait mourant, depuis deux ans, d'une fièvre quartaine, ou quarte, selon le besoin de rimer; voilà qu'une charitable voisine lui administra du vin émétique à l'insu de ses parens; une explosion qu'on peut concevoir s'ensuivit, après quoi les lis et les roses reparurent avec la santé sur cette jeune tige flétrie. Troisième exemple: le frère de la présidente Pinon était tombé de fièvre en chaud-mal par l'effet de je ne sais combien de remèdes galéniques,—Drogues tant sèches qu'infusées,—Qui font faire maintes fusées—Tant par le haut que par le bas,—Et l'avaient mis près du trépas,—Et sans chercher du mal la source,—N'avaient rien purgé que la bourse. Sa sœur, la présidente, lui voyant déjà les dents serrées par la mort, lui fait avaler de force, en lui pressant le nez, du vin émétique, et, huit jours après, le moribond se met à table, où il mange et boit comme quatre. Que diront à cela les adversaires de l'antimoine?—Qu'en dira le sieur Rataboye,—Ce cadet de l'aîné d'une oie?—Qu'en diront ces autres faquins,—Rapetisseurs de vieux bouquins? Vous faut-il une autre exemple, messieurs? la belle princesse de Guimené,—Belle, dis-je et brave héroïne,—Qui paye d'esprit et de mine,—va vous le fournir:—Une excessive diarrhée,—Avec la fièvre conjurée,—La rendant sèche comme bois,—L'avait mise aux derniers abois; ses domestiques s'avisent d'appeler M. Vautier, premier médecin du roi, grand donneur de vin émétique; Vautier arrive, donne ce vin merveilleux, et soudainement voilà un mésentère de princesse débarrassé, un pylore désopilé, la belle madame de Guimené guérie, et le poème du célestin Carneau terminé.

Trente-cinq sonnets, madrigaux et autres pièces de vers, tant du poètes que de ses amis, soit en l'honneur de la Stimmimachie, soit en remercîmens de tous ces éloges, couronnent dignement l'ouvrage, qui, après tout, contribua sans doute moins au succès de l'antimoine que l'habile emploi qu'en fit Guénaud dans la maladie du roi. On se rappelle que Louis XIV, dans sa première campagne en Flandre, sous les auspices du vicomte de Turenne, pensa mourir à Dunkerque, et fut sauvé par l'émétique administré hardiment et à propos. Ce fut aussi plus tard, à l'heureuse épreuve faite courageusement par nos rois, que nous dûmes le triomphe de l'inoculation sur une cabale bien autrement puissante que celle antistimmique, formée qu'elle était d'une partie de la Faculté de médecine et de la Sorbonne réunies. L'histoire des hommes et des choses, en grand et en petit, ne présente qu'un long combat. En résumé, il est prudent de prendre ses réserves, avec Guy-Patin, contre l'usage de l'antimoine.