Et ailleurs:

Et leur antipathie inspire à leur colère

Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire.

Et ailleurs:

Et comme elle a l'éclat du verre,

Elle en a la fragilité.

On classait les précieuses en jeunes et anciennes, remarquons bien ce mot, anciennes; c'est qu'une précieuse n'était jamais vieille. Les jeunes portaient d'argent semé de pierreries, au chef de gueule, à deux langues affrontées; pour supports deux sirènes, et pour cimier un perroquet becqué d'or. Les anciennes portaient écartelé au 1 et 4 d'azur au cœur armé à crud (signe de rigueur invincible autant qu'invaincue), au 2 et 3 de gueule à deux pieds affrontés; pour cimier un phénix. On devine que tout cela couve du fin et du délicat en allégorie à faire éclore l'admiration.

Les précieuses rebaptisaient chaque chose et chaque personne afin de mieux polir le langage, et, dans le fond, elles l'ont poli, et plus que bien des gens payés pour cela. Elles disaient Arnophiliens au lieu de Jansénistes; vestes au lieu de chemises; il ne croît plus de fleurs au jardin de Doride, pour Doride a plus de cinquante ans; avoir des lèvres bien ourlées, pour avoir de jolies lèvres; laisser partout des traces de soi-même, pour avoir des bâtards partout; complice innocent du mensonge, pour bonnet de nuit; chaîne spirituelle, pour chapelet; cheveux d'un blond hardi, pour cheveux roux; s'encanailler, pour voir des gens de mauvaise compagnie. Diophante,—mademoiselle de Fargis, entrant un jour chez un marchand pour acheter des porcelaines, lui dit: «Monsieur, donnez-m'en qui soient moins fragiles que la nature humaine.» Tout ne se bornait pas d'ailleurs aux jeux d'esprit dans la nation précieuse. Les choses s'y poussaient parfois jusqu'au tragique. Dans Argos,—Poitiers, où Briséis tenait alcôve, Bradamire et Dorante se battirent furieusement à son sujet; le pauvre Bradamire même fut tué. A la vérité, de tels accidens n'arrivaient plus souvent, à cette époque, dans Athènes; mais c'est qu'en province on outre tout, et que les modes y tiennent comme glu.

On n'était pas précieuse uniquement pour être belle et avoir de l'esprit, il fallait, de plus, lire des romans, converser journellement d'amour; rien que converser, si cela était possible, et fréquenter les auteurs. On était précieux à meilleur compte, et à qui ne pouvait écrire galamment, il suffisait d'être alcoviste patient et régulier aux ruelles. Les petites difformités naturelles n'empêchaient pas de compter parmi les précieuses, pourvu qu'on se rachetât par quelque tour de phrase agréable, ou quelque petit talent enjoué. Ainsi Aristénie,—mademoiselle Hautefeuille, comptait, quoiqu'elle fût un peu boîteuse, parce qu'elle touchait le théorbe en accompagnant son alcoviste Bitrane. Bélisandre et sa sœur,—mesdemoiselles du Bois, comptaient, parce que, bien qu'âgées l'une de 43, l'autre de 44 ans, et toutes deux d'un extérieur moins qu'engageant, elles voyaient le beau monde, et que les sonnets et les élégies ne sortaient jamais de chez elles comme ils y étaient entrés. Mademoiselle Brisce,—Barsane, comptait, bien qu'elle n'inventât point de mots nouveaux, parce que ceux qui venaient d'être inventés elle les répétait incontinent. Il s'en inventait souvent de bons et de bonnes locutions aussi. Vers 1647, Bélisandre,—Balzac, inventa de dire ame du premier ordre, c'était élever les grandes ames au rang des légions célestes; voilà qui est excellent. Les locutions suivantes ne sont pas non plus à dédaigner: les mots me manquent, pour je ne puis exprimer ce que je pense; revêtir ses pensées d'expressions nobles, pour parler noblement; être pénétré des sentimens d'une personne, pour être de son avis; soulever la délicatesse, pour faire horreur; humeur communicative, pour humeur sociable; n'avoir que le masque de la vertu, pour être moins vertueux qu'on n'affecte de l'être; ameublement bien entendu, pour ameublement convenable; être sobre dans ses discours, pour parler avec réserve, etc., etc. Ce que les précieuses avaient particulièrement en aversion, c'étaient les vieux mots, les tours surannés et la nudité des expressions comme des images, en quoi elles avaient aussi souvent raison que tort; elles ont peut-être amaigri notre langue par là, lui ont enlevé un peu de cette aisance, de cette franchise naïve qui la rendent si aimable dans plusieurs de nos vieux auteurs, et que la pruderie fardée de certains auteurs modernes fait justement regretter; mais, en revanche, elles lui ont donné de la noblesse, et, à tout prendre, la noblesse est un avantage capital pour une langue, parce qu'elle descend directement de la noblesse des sentimens, pour en devenir ensuite le signe à jamais. La qualité de précieuse menait parfois à une grande fortune, témoin Basinaris—madame de la Basinière,—cela s'appelait doubler le cap de Bonne-Espérance: on logeait alors dans la petite Athènes,—le faubourg Saint-Germain, et l'on avait sa place marquée au grand Cirque,—le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, ainsi qu'au Lycée,—le théâtre de la Foire.

Il y avait de beaux emplois dans l'empire précieux, celui notamment qu'occupait Brundésius,—M. l'abbé de Belébat, l'emploi d'introducteur des alcovistes. On ne doit pas se scandaliser ici: introduire un alcoviste dans une ruelle, ce n'était pas former un jeune homme aux mauvaises mœurs, favoriser ses plaisirs, c'était le dresser au bel usage et le présenter à celles qui en étaient les arbitres. D'ordinaire, les précieuses ne passaient guère une certaine limite dans la galanterie, du moins pour le public; plusieurs même d'entre elles faisaient montre d'une véritable cruauté. Peut-on voir, par exemple, rien de plus cruel que le procédé de madame Gouille,—Galiliane, qui demande avec instance à son alcoviste de se faire peindre pour elle? L'alcoviste se fait peindre tout des mieux, et quand vient le portrait, Galiliane,—madame Gouille, fait monter son portier et le lui donne. Galiliane eût mérité que son alcoviste la fît peindre assise sur une certaine chaise.