DE LA
CONNOISSANCE DES BONS LIVRES,
OU
EXAMEN DE PLUSIEURS AUTEURS;
Par Charles Sorel, né en 1599, mort en 1674. (1 vol. pet. in-12.) Amsterdam, chez Henri et Théodore Boom, M.DC.LXXII.
(1671-72.)
Sans le quatrième et dernier chapitre du quatrième et dernier Traité de cet ouvrage, nous n'en aurions point parlé; non que le livre soit d'ailleurs méprisable, ni très commun, mais parce que, pour le fond, l'auteur ne s'y élève guère au dessus d'un esprit et d'une science ordinaires, et que, pour la forme, son style est froid et pesant jusqu'à devenir parfois soporifique. Dans ce dernier chapitre donc, qui traite du Nouveau langage françois ou du langage à la mode, on trouve des particularités relatives à l'histoire de notre langue qui méritent d'être recueillies, et que, pour cette raison, nous exposerons ici en peu de mots.
Malherbe et Cœffeteau ont beaucoup servi à l'ennoblissement du français et l'ont dégagé de l'attirail antique de Ronsard, comme du clinquant italien des Médicis. Depuis eux on a rarement dit des choses telles que celles-ci d'un ministre d'Etat fort sage, mais fort méchant discoureur: «Je me suis fait un cal contre les impropères.» C'est à Balzac que revient cette locution à moins que, dont la cour s'engoua. Les femmes ont grandement contribué aux variations du langage en France. Le Cyrus et la Clélie ont introduit quantité de nouveaux mots et de nouveaux tours qui sont restés. Évaporé, écervelé, éventé, attachement, engagement, empressement, emportement, accablement, personne accablante, prétexte, précautionner, insulter, donner un certain tour aux choses, avoir l'esprit bien ou mal tourné, raisonner juste, faire les choses de la belle manière, les prendre du bon ou du mauvais côté, parler tout franc, avoir des sentimens délicats, traiter une affaire de la dernière conséquence, etc., etc.; tout cela nous est venu de mesdames les précieuses, entre 1640 et 1660; tout cela est précieux en effet, mais l'usage en a effacé la teinte précieuse. La princesse de Montpensier, jolie nouvelle de madame de la Fayette et de Ségrais, est un des premiers livres dont le style ait été généralement approuvé du beau monde. Les Amours de la Cour de France, par Bussy-Rabutin, et l'Histoire de la comtesse de Selles ont fourni les premiers modèles d'une galanterie où la liberté s'allie à la délicatesse. Cependant, vers ce temps, le sceptre du langage passa, de la cour, dans les mains plus fermes des gens de lettres. C'est à Molière, dans sa comédie des Précieuses ridicules, que ce changement de fortune est dû principalement, et aussi, ajouterons-nous, à Pascal, dans les Lettres provinciales. Le peuple a ses proverbes et ses quolibets qui sont les tropes de la rue; la cour a ses métaphores qui sont les proverbes du salon. D'un côté, l'on dit qui refuse muse, à bon entendeur salut, attendez-moi sous l'orme, rira bien qui rira le dernier; de l'autre, on dit se mettre sur ce pied-là, avoir la mine de savoir, tomber sur le chapitre de, aimer mieux le tête-à-tête que le chorus, etc. Les femmes, selon Sorel, eurent bien de la peine à faire passer la locution suivante, se piquer d'une chose ou de faire une chose; c'est qu'aussi cette façon de parler est très précieuse et pour le moins autant que celle-ci, renchérir sur le ridicule, contre laquelle Molière a été impuissant. Sorel finit ce curieux chapitre de son quatrième Traité par le conseil qu'il donne à l'Académie de fixer le langage; conseil naïf, s'il en fut, à notre avis. Les Académies, très utiles pour honorer et récompenser les écrivains servent peu à l'avancement des langues et ne servent point à leur conservation; les langues d'ailleurs ne sauraient être fixées, non plus qu'aucune autre chose du monde.
Le début de ce quatrième Traité, consacré à la manière de bien parler et de bien écrire en notre langue, ne présente qu'une sorte de rhétorique des plus communes. Toutefois il y faut remarquer un passage où l'auteur réfute très bien une idée de son temps qui ne semble pas judicieuse, bien qu'elle ait son côté philosophique et plaisant, celle d'écrire l'histoire à rebours, en remontant de moderne à l'ancien, selon la méthode usitée dans les preuves généalogiques. On conçoit qu'une telle méthode puisse rendre palpable l'action des causes sur les évènemens, et si nous avons du loisir, nous essaierons peut-être de raconter certaine histoire ainsi; mais ce ne sera jamais la manière de procéder d'un historien sérieux.
Venons aux trois premiers Traités à qui nous avons fait un passe-droit, savoir: au premier sur la connaissance des bons livres, lequel a donné son titre à l'ouvrage entier; au deuxième, sur l'histoire et les romans, et au troisième sur la poésie française. En les compilant, par ordre, sans nous arrêter à leurs divisions, nous en extrairons ce qui suit:
Il y a une mode pour les livres comme pour toute chose. Les livres, sauf quelques exceptions commandées par leur excellence, les livres ont leur temps pour paraître et leur temps pour durer. Il n'est pas sûr que les Essais de Montaigne eussent aujourd'hui (en 1671) le même succès que quand ils parurent. Nous voulons plus de méthode. Sorel a raison ici; la censure que MM. de Port-Royal firent de Montaigne permet du moins de le supposer. La forme des livres fait beaucoup pour leur destinée, et leur titre aussi, et le nom des auteurs aussi. Il y a tel nom d'auteur qui tue son livre. Théophile Viau fit très bien de retrancher son nom de Viau. Un bon moyen de pousser un livre est d'en faire parler souventes fois sous le manteau par de bons compères avant la publication, puis d'en aller lire çà et là des fragmens.
Liste des livres dont parle Sorel, qui étaient en renom de son temps, et ne sont plus connus de personne:
- L'Honnête Homme, par M. Faret.
- L'Honnête Femme, par le P. Dubosq.
- Lettres des Dames, par le même.
- L'Honnête Garçon, par M. de Grenaille.
- L'Honnête Fille, par le même.
- L'Honnête mariage, par le même.
- Les Harangues des Dames, par le même.
- Les Plaisirs des Dames, par le même.
- L'Honnête Veuve, par M. I.
- Les Sentimens l'Honnête Homme, par M. Chorier, qui fit l'Aloïsia
- sans doute pour les honnêtes femmes.
- La Philosophie de l'Honnête Homme, par le même.
- Le Lycée, par M. Bardin.
- La Femme généreuse, par un inconnu.
- Le Ministre fidèle, par J. Baudouin.
- Les Vies des Ministres, par le comte d'Auteuil.
- L'École du Prince, par M. Chevreau.
- L'Arcadie, de Pambrock.
- Le Secrétaire à la mode, par M. de la Serre.
- De l'Art de parler sans précaution sur toute de sujets, par Morestel.
- Le Héros, par le sieur Laurent Gratian, gentilhomme arragonais.
- Les Avis et les présens de la demoiselle de Gournay.