De cette loi prescrite à tout ce qui respire, etc., etc.

Il y a dans ce dernier vers une grande faute, c'est le mot prescrite appliqué à la loi de la nature, qui condamne à mourir tout ce qui a vécu. Ce qui est prescrit peut être enfreint. Il est sans doute plus difficile d'écrire toujours exactement qu'élégamment.

Après ces jeux poétiques, l'Espion dévalisé retourne à Turgot, qu'il traite bien mieux qu'il n'a fait depuis M. Necker, et dont il admire les quatre édits rendus en vingt mois de ministère, savoir: le premier, pour la suppression de la corvée; le deuxième, pour l'abolition des maîtrises et jurandes; le troisième, pour la liberté du commerce des grains; le quatrième, pour la liberté assurée à tous de discuter les points d'administration.

L'ouvrage est terminé par une notice sur les maîtres des requêtes et les intendans, où se lisent ces mots probablement trop sévères: «Je mets en fait qu'il n'y a pas dix maîtres des requêtes parmi les quatre-vingts qui aient un sens ordinaire pour administrer. Voilà pourtant la pépinière des trente-trois intendans du royaume!» Laissons cette notice qui tient décidément du libelle, et revenons à l'avis aux Hessois.

Cet avis, dirigé contre le prince de Hesse, qui trafiquait alors de ses sujets avec les Anglais pour les envoyer combattre les Américains, est écrit avec l'ame de Caton. La question qu'il agite touche un point capital, celui de l'étendue du droit des souverains relativement à l'impôt d'hommes. Lever des hommes dans ses États pour les vendre à des intérêts étrangers, cela se peut-il? Mirabeau ne le pensait pas; voyons plutôt l'extrait analytique de son pamphlet. «Intrépides Allemands, s'écrie-t-il; quelle flétrissure laissez-vous imprimer sur vos fronts généreux!... Quoi! ce sont ces valeureux Allemands, défenseurs de leur liberté contre les vainqueurs du monde, contre les armées romaines, qui, semblables aux vils Africains, sont vendus et souffrent qu'on fasse chez eux le commerce des hommes! qu'on dépeuple leurs villes, qu'on épuise leurs campagnes, pour aider d'insolens dominateurs à ravager un autre hémisphère!... Amoncelés comme des troupeaux dans des navires étrangers, vous parcourez les mers, vous volez à travers les écueils et les tempêtes pour attaquer des peuples qui ne vous ont fait aucun mal!... Eh! que ne les imitez-vous, ces peuples courageux, au lieu de vous efforcer de les détruire?... Ils brisent leurs fers...; ils vous tendent les bras...; ils sont vos frères! ils le sont doublement, la nature les fit tels, et des liens sociaux ont confirmé ces titres sacrés... Le Nouveau-Monde va donc vous compter au nombre des monstres affamés d'or et de sang, qui l'ont ravagé!... Savez-vous quelle nation vous allez attaquer? savez-vous ce que peut le fanatisme de la liberté?... c'est le plus puissant de tous..., et le seul qui ne soit pas odieux... O guerriers mercenaires! ô Européens énervés! vous allez combattre des hommes plus forts, plus industrieux, plus courageux, plus actifs que vous ne pouvez l'être! un grand intérêt les enflamme, un vil lucre vous conduit!... ils combattent chez eux, pour leurs foyers, et vous allez combattre, loin de votre pays, pour de l'argent et des tyrans... Les motifs les plus saints appellent la victoire sur leurs pas... La cause des Américains est juste: le ciel et la terre réprouvent celle que vous ne rougissez pas de soutenir... Allemands! qui donc a soufflé parmi vous cette soif de combattre ces peuples?... Je ne vous comparerai pas à ces fanatiques Espagnols qui détruisaient pour détruire..., quand la nature, épuisée, forçait leur insatiable cupidité de faire place à une passion plus atroce... Non, je suis juste..., vous marchez par suite de cette fidélité pour vos chefs que vous tenez des Germains vos ancêtres, par habitude d'obéir, sans calculer qu'il est des devoirs plus sacrés que l'obéissance. Ce ne sont là que des torts..., demain ils seront des crimes... Déjà ceux de vos compatriotes qui vous ont précédés reconnaissent leur aveuglement; ils désertent..., et traités en frères par ceux qu'ils venaient égorger, ils sentent dans leur âme s'aggraver les remords et doubler le repentir... Profitez de leur exemple, soldats!... pensez à votre honneur, pensez à vos droits!... n'oubliez pas que tous ne furent pas faits pour un!... que votre conscience est le premier de vos chefs!... Vous allez, dites-vous, aider un souverain à ressaisir son autorité légitime sur des sujets rebelles?... Eh! qui vous a fait juges de ce grand procès?... Tous les Anglais condamnent les Américains?... gardez-vous de le croire... Non: tous les Anglais ne les condamnent pas, mais seulement, parmi eux, quelques ambitieux par qui l'Angleterre, la noble Angleterre est opprimée pour un temps... Les voulez-vous connaître les vrais motifs qui vous mettent les armes à la mains? un vain luxe, des dépenses méprisables ont ruiné les finances de vos princes...; votre sang va les réparer...; votre sang sera le prix de la corruption et le jouet de l'orgueil...; cet argent, obtenu au prix de vos existences, paiera des dettes honteuses..., engraissera d'avides usuriers..., soldera des courtisanes et des histrions... O dissipateurs aveugles qui vous jouez ainsi de la vie des hommes..., le temps viendra où vos remords déchirans, mais inutiles, seront vos bourreaux!... vous regretterez vos laboureurs et vos soldats... Lorsque de formidables voisins..., qui sourient aujourd'hui de votre aveuglement..., contemplant plus tard votre faiblesse..., s'apprêteront à en profiter..., alors votre conscience, plus juste que votre cœur ne fut sensible, sera la furie vengeresse des maux que vous aurez faits... Et vous, peuples trahis, vexés, vendus, rougissez de votre erreur!... connaissez enfin la vraie grandeur et la vraie gloire..., et que les nations que vous vouliez follement opprimer... vous envient et vous bénissent!»

[23] Depuis Colbert jusqu'à MM. Turgot et Necker, sans même excepter tout à fait les règnes de Desmarets, d'Ory et de M. de Machault, le contrôle général ne fut qu'un théâtre plus ou moins heureux d'expédiens et de savoir-faire, indigne de l'administration d'un grand pays. On en peut voir l'aperçu dans l'ouvrage de M. de Montyon sur les ministres des finances de France, ouvrage réfléchi d'un honnête homme, fort entendu, quoique trop entêté des vieilles idées, et même très amusant à lire. La grande opération de Silhouette y est notamment très bien appréciée et censurée. Cette opération consistait à casser le bail des fermes pour y substituer une régie intéressée, dont les profits passaient dans les mains du public par la création de 72 mille actions de 1,000 fr., lesquelles rapportaient un intérêt de 7 et demi pour cent. Par ce moyen, le ministre eut de l'argent tout de suite; mais le taux de l'intérêt s'étant élevé à 7 et demi, les emprunts à un taux moindre devinrent impossibles, et les sources du crédit furent taries.

FIN.


Imprimerie de Mme HUZARD (née VALLAT LA CHAPELLE),
Rue de l'Éperon, 11. 7 Juin 1837.

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