Sa grossièreté était grande, si l'on en juge par le conte suivant qu'il se plaisait à faire: «Un gentilhomme, à qui sa femme demandait comment il l'aimait, lui répondit: «Je vous aime quasi autant qu'une bonne digestion;» ce dont la dame s'étant tenue offensée, le mari, pour se justifier, fit monter sa femme sur son cheval en croupe avec lui, et la tint un jour entier ainsi en voyage, sans lui permettre de descendre. La dame, à la fin pressée, s'écria: «Ah! je vois maintenant que vous m'aimez bien, car je ne désire rien tant que de descendre un moment de cheval.»
Ses réflexions sur la mort sentent plutôt la philosophie païenne que celle des chrétiens, à force de sécurité. Madeleine, sa fille chérie, se trouvant au lit de mort à 14 ans, il l'exhortait en ces termes: «Madeleine, ma fille, lequel préfères-tu, de rester ici avec ton père, ou d'aller habiter avec ton père céleste?—Comme il plaira au Seigneur, répondit l'enfant.—Bien, reprit-il, ta chair est infirme, mais ton esprit est ferme.» Ceci est beau sans doute, mais les pleurs et les gémissemens de la mère de Madeleine touchent davantage. Il en faut pourtant convenir, tout ce passage sur la mort de la fille de Luther est rempli de vrai pathétique. C'est, par exemple, un élan du cœur admirable que celui-ci: «Grand Dieu! que ton amour pour le genre humain est fort, s'il égale celui des parens pour leurs enfans!» Sa prophétie sur la messe et le célibat des prêtres est d'une énergie effrayante: «Sunt duæ columnæ papatus, quas Samson-Christus movet; ruent cum magna jactura mundi.»
Il disait du monde que, pareil à un homme ivre, à peine était-il couché d'un côté qu'il se retournait de l'autre. Il ajoutait que, par l'artifice de Satan, le monde corrompait tout, changeant la parole de Dieu en hérésie, l'œuvre de la foi en hypocrisie, le culte en idolâtrie, la guerre en témérité, l'empire en folie, la prudence en sottise et la science en ânerie.
Sa fureur contre le monde avait un côté comique, le voici: à force d'émanciper les gens, il avait mis les paysans d'Allemagne en humeur de ne plus rien payer aux ministres de la religion; et, là dessus, le réformateur de s'écrier que les hommes étaient ingrats, qu'ils donnaient jadis cent florins à un moine et refusaient de donner quatre écus au prêche. Bonne leçon pour ces meneurs d'hommes qui feraient bien, avant de s'avancer, de méditer sur la logique du peuple, car elle est d'une rigueur aristotélicienne.
Il tombait souvent dans de profonds accès de tristesse, qu'il appelait des tentations de Satan; alors il recourait avec succès à la simple conversation de sa servante, ce qui lui faisait conclure justement que l'homme n'était pas né pour vivre seul. Il rejetait avec mépris les songes et les apparitions: ceci est sage, mais il fallait pousser la philosophie plus loin, ne pas raconter que le marquis de Brandebourg fut transformé en diable, que le diable, ayant pris la forme d'une certaine dame noble, morte récemment, alla trouver le veuf dans son lit, vécut avec lui, en eut trois enfans, puis disparut; ni raconter tant de folies sur la nature, la puissance, les ruses et la figure du diable; comment une femme de Magdebourg chassa le diable crepitu ventris; ni dire, enfin, que le diable habite par goût la Prusse ducale, les bords du lac de Lucerne, et le mont Procknesberg, en Saxe.
Au milieu de ces chimères, il fit paraître un grand sens, en répondant à quelqu'un qui l'interrogeait sur la figure du diable: «Prenez le Décalogue à rebours, et vous verrez le diable; vous verrez sa tête dans le contraire du premier précepte, sa langue dans le contraire du second, et ainsi de suite.»
Sa réponse à celui qui lui demandait pourquoi Dieu avait créé l'homme, puisqu'il prévoyait sa chute, n'est pas aussi bonne à beaucoup près: «Ne fallait-il pas, dit-il, que Dieu eût des privés dans sa maison?»
Il aimait les enfans, se plaisait à leurs jeux naïfs, à leurs pensées candides: leur simplicité dans la foi lui semblait une image de la vie des élus: «Que ne suis-je mort à l'âge qu'a mon fils Martin?» disait-il un jour, en voyant cet enfant se jouer dans les bras de sa mère. Ce trait seul fait voir que du moins Luther était de bonne foi. Néanmoins, son caractère violent se trahit jusque dans la paternité, puisqu'il ne sut point pardonner, à son fils Jean, les torts d'une jeunesse turbulente, malgré l'intercession de sa femme et les soumissions du coupable.
Ses définitions du droit naturel et du droit positif sont fort belles: «Le premier vient de Dieu, dit-il; c'est le principe-pratique en vertu duquel le bien est ordonné, et le mal est défendu; le second vient des magistrats: c'est l'application probable du premier à des circonstances prévues; d'où il suit que, pour être justes, les lois du droit positif ne doivent pas, comme les lois de Dracon, comme la loi qui inflige la même peine au larcin et à l'homicide, manquer de corrélation avec celles du droit naturel.» On ne comprend pas, néanmoins, comment, à son avis, le droit canonique n'était rien qu'une chimère; car si l'Église est admise, c'est une institution qui doit se régler par son droit aussi bien que toute autre. Ne suffisait-il pas de réprouver les abus du droit canonique en montrant de quelle façon il s'était faussé par la prétention de soumettre le droit naturel et le droit positif? Le droit canonique, qui brûlait les hérétiques, pouvait être faux, sans l'être alors qu'il interdisait au moine Luther de se marier. Faute de faire cette distinction, les réformés tombèrent dans de graves erreurs. O le grand art que celui des distinctions! il en faut en logique, et il n'en faut pas trop; or la plupart des raisonneurs pèchent ici par défaut ou par excès. Erasme était un maître dans cet art, et c'est peut-être pour cette raison que Luther l'excommunia, autant que pour son génie railleur, génie antipathique, du reste, à tous les réformateurs, attendu que le rire tue l'enthousiasme.
Le Jugement de Luther sur les princes d'Allemagne, ses contemporains, est en général fort rigoureux. A leur égard, nous nous en rapportons à ce qui est: Luther les connaissait mieux que nous. Luther faisait parfois des vers; mais il eût mieux fait de s'en abstenir, s'il n'en pouvait produire de meilleurs que les suivans contre le poète Læmmichen, qui avait chanté une très vilaine chose.