Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre, plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des six bouteilles restantes.

Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul, de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit, voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où, sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir de contempler.

La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon, légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur, qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.

Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne valaient-ils pas la mangue ou le letchi?

«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions, étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable! Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un bien aimable décor.»

Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie verte et jaune.

Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui, tout à fait magique...

Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte, l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au précieux tapis et cependant...

Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument, quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu, transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans l’escalier, puis au dehors.

Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce, comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte. C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte. Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près; le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie: