«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu, dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous gênera guère.»

Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment, songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en quelque pays lointain.

Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât, n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.

Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières tractations avec Randal, il parlait sans estime.

«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne, ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers, à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des singularités, comme il dit, monstre étant, à son avis, un vocable vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres! Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez quelques instants en leur compagnie.»

Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités, avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui, souvent, prenaient tournure de prêche.

«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français, hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents, de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre. Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots cidre et tabac. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.

—J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au sublime!

—A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à pleurer! et même le type se perd, s’avilit.

«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout cela pour distraire Monsieur!...